Reportage

Comment les jardiniers d’art de Versailles cultivent-ils l’esprit du domaine ?

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Avec le très médiatique Alain Baraton, Alexandre Julien entretient, depuis dix ans, les jardins du château de Versailles – et participe à la préservation de savoir-faire anciens, qui font pleinement partie du patrimoine. Rencontre un jour de mai au moulin du hameau de la reine, avec un jardinier d’art passionné.
Les jardins du Hameau de la reine
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Les jardins du Hameau de la reine, 2025

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Sur la table, une corbeille de fraises tout juste cueillies, dignes d’un tableau de Chardin. Certaines sont rouges, appétissantes, d’autres toutes blanches. « C’est une variété ancienne ; sous Louis XV, le Trianon avait la plus grande collection de fraises d’Europe », nous glisse Alexandre Julien (né en 1989), qui fête justement les dix ans de son arrivée au château de Versailles.

L’homme y est responsable des jardins du hameau de la reine – un petit village aménagé entre 1783 et 1786 dans les jardins de Trianon, où Marie-Antoinette pouvait s’échapper du château, se vêtir en paysanne, flâner avec sa société entre un faux moulin et une vraie laiterie, et montrer à ses enfants comment s’exploite un domaine agricole.

Un million de visiteurs par an

« Nous essayons de retrouver ou conserver l’esprit que le créateur a voulu donner au jardin. »

Désormais, le moulin du hameau héberge le bureau des jardiniers, leurs outils et une grande table pour les repas, où Alexandre Julien nous reçoit. Dehors, un soleil radieux brille au-dessus du potager ; en ce vendredi 30 mai, les visiteurs profitent du pont de l’Ascension pour visiter cette partie bucolique de Versailles, qui a su préserver par-delà les siècles son charme de hameau faussement rural. Ils sont un million par an à se promener dans les jardins de Trianon, nous dit Alexandre. Un million, et pourtant le jardinier en chef de Versailles, le très médiatique Alain Baraton, a fait retirer toutes les poubelles (sauf une), comptant sur la responsabilité des visiteurs.

Alexandre Julien, responsable des jardins du hameau de la reine
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Alexandre Julien, responsable des jardins du hameau de la reine, 2025

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Un pari pas si risqué : le domaine de Trianon n’est ouvert que l’après-midi, et son entrée est payante. Peu propice aux grands pique-niques, il est un lieu de rêverie, de promenade, de contemplation, entretenu avec un si grand soin qu’il apparaît évident aux visiteurs de garder leurs déchets pour les jeter à la sortie. Ce soin, c’est donc le travail d’Alexandre Julien, qui dirige une équipe de quatre personnes (sur 40 pour Trianon, et 80 pour le domaine entier), et travaille ici du lundi au vendredi, de 7h45 à 16h45 précisément.

Du lycée horticole à Versailles

Originaire de l’Ardèche, le trentenaire a poussé les pieds dans la terre : « J’étais souvent dehors, j’essayais des boutures, j’arrosais les fleurs, je semais. » Un jour de portes ouvertes, il découvre le programme d’un lycée horticole. « Ça a été le déclic. » Après un BEP et un BTS, il trouve son premier emploi dans une jardinerie. Mais au bout de quelques années, le jeune homme commence à avoir envie d’être davantage au contact de la terre et passe un concours de la fonction publique de catégorie C pour entrer au château de Versailles.

Alexandre Julien au moulin du hameau
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Alexandre Julien au moulin du hameau, 2025

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Un QCM, un oral et une épreuve de technique plus tard, le voilà embauché comme vacataire. D’abord au parterre du Grand Trianon, puis au Jardin français, où il effectue un remplacement de congé maternité. Un deuxième concours, cette fois-ci de catégorie B, lui permet en 2018 d’officialiser ce poste. Qu’il troque en 2024 pour celui de responsable des jardins du hameau de la reine – soit douze hectares, dont 2 000 m2 de potager.

Respecter les plans originels

À Versailles, on ne travaille pas tout à fait comme ailleurs, ni avec les mêmes outils, ni avec les mêmes postures.

Au quotidien, sa mission consiste à « protéger et conserver ». « Même si nous travaillons avec du vivant, et qu’il évolue, poursuit-il, de ce fait, au fil du temps, nous essayons de retrouver ou conserver l’esprit que le créateur a voulu donner au jardin. » Celui-ci ayant près de deux siècles et demi d’existence, les jardiniers travaillent avec les quelques rares archives qu’ils ont à disposition. Antérieures au XIXe siècle, elles se résument à quelques plans de Richard Mique (1728–1794), architecte de la reine. André Le Nôtre (1613–1700), jardinier de Louis XIV de 1645 à 1700 et créateur du parc du château de Versailles, n’a quant à lui laissé aucun écrit.

À Versailles, on ne travaille pas tout à fait comme ailleurs. Ici, Alexandre Julien fauche une prairie
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À Versailles, on ne travaille pas tout à fait comme ailleurs. Ici, Alexandre Julien fauche une prairie, 2025

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Les jardiniers tâchent donc de respecter au mieux les plans d’origine du parc. Alain Baraton, qui rend visite très régulièrement au hameau de la reine, y veille tout particulièrement. « Il voit des choses qu’on ne voit plus, souligne Alexandre Julien, comme un arbuste qui a trop poussé et qui cache un point de vue. » Celui-ci est prévenu pour tous les projets d’ampleur, par exemple celui de « refaire un talus », mais « pas pour l’entretien courant » ; il incarne la mémoire du Versailles vert.

Faux, demi-lune, binette, grelinette…

« Il s’agit de conserver le savoir-faire des jardiniers ancestraux et de préserver leurs gestes » nous indique Alexandre Julien
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« Il s’agit de conserver le savoir-faire des jardiniers ancestraux et de préserver leurs gestes » nous indique Alexandre Julien, 2025

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Cette mémoire passe aussi par le corps. « Il s’agit de conserver le savoir-faire des jardiniers ancestraux », nous indique Alexandre Julien, « et de préserver leurs gestes ». À Versailles, on ne travaille donc pas tout à fait comme ailleurs, ni avec les mêmes outils, ni avec les mêmes postures. Pour les prairies, on n’utilise pas une débroussailleuse thermique ou électrique, comme le voudrait l’évolution de la technologie contemporaine, mais on la fauche à la faux, en équipe.

« Pour les potagers, les légumes sont cultivés sur des planches de cultures séparées par un passe-pied. On installe ces passe-pieds pour pouvoir se déplacer ; c’est ce qui se faisait dans le temps, avant la mécanisation agricole. » Quant aux bordures de gazon, elles se découpent à la demi-lune (un outil courbe) et au cordeau (en tendant une corde entre deux piquets), ce qui permet aux jardiniers d’effectuer un travail d’une grande précision. À l’étage du moulin, le stock de grelinettes et de binettes maraîchères racontent cette approche patrimoniale du jardinage, qui permet de garder le domaine dans son état historique.

Le goût des asperges

Les légumes cultivés dans les différents potagers portent aussi l’histoire du château. Marie-Antoinette adorait les asperges d’Argenteuil, et celles-ci poussent encore parmi les choux cabus, les oignons et les carottes. Les fruits et légumes du potager du moulin sont réservés aux jardiniers, qui s’en régalent au quotidien (comme en témoigne le beau saladier de fraises sur la table), mais ceux des autres parcelles ne sont pas mangés. « Si on récoltait tout, on aurait au moins deux fois plus de travail ! Mais il y a beaucoup de légumes qu’on laisse monter en fleurs, comme le fenouil, car c’est très joli. »

Les légumes cultivés dans les différents potagers portent aussi l’histoire du château
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Les légumes cultivés dans les différents potagers portent aussi l’histoire du château, 2025

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© Maurine tric pour BeauxArts.com

Bien sûr, comme le veut la réglementation, plus aucun produit chimique n’est utilisé depuis 2019. Quelques recettes de grand-mère s’appliquent : pour protéger du mildiou certains arbres fruitiers comme les pêchers, on peut utiliser de la bouillie bordelaise, et contre la pyrale du buis, du bacille de thuringe. Enfin, l’autre mal des jardiniers ne vient pas des insectes, mais de leur corps : le mal de dos est fréquent, et les travailleurs sont invités à suivre une liste de conseils accrochée en évidence dans le bureau (varier les postures, faire des pauses…). Depuis les monarques, les temps ont tout de même un peu changé !

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Les jardins du Trianon

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