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Alexandra Fau dans l’atelier de l’artiste Juliana Borinski
© Maurine Tric
Pour quelques curateurs stars qui prennent la lumière des médias et accaparent les biennales internationales, il y en a d’autres (la plupart) qui, sans être moins inspirés ni moins occupés, mais juste un peu moins en vue, travaillent sur des projets qu’ils ont souvent montés de toute pièce, destinés à mettre en avant des artistes. Curateur indépendant implique en effet de s’occuper de tout, de A à Z, de la part la plus gratifiante du métier (mettre en œuvre des idées brillantes, un sens de l’accrochage hors pair et un goût sûr) comme de la part la plus enquiquinante (trouver de l’argent, un lieu et des gens qui vous fassent suffisamment confiance pour vous fournir les deux).
Être présent à tous les postes exige de faire preuve de pas mal d’imagination pour faire exister le projet. Alexandra Fau coche toutes ces cases. Indépendante, elle travaille chez elle. « Dans mon salon. J’ai toujours eu cette habitude, explique-t-elle. Je vais aussi pas mal en bibliothèque, à la BK [nom de code pour la Bibliothèque Kandinsky, section du centre Pompidou réservée aux chercheurs, ndlr] et à celle de l’École des Beaux-arts de Paris. Ce temps de recherche, de veille, est important ». D’autant qu’Alexandra Fau complète son activité de curatrice freelance (et les revenus irréguliers qui y sont associés) avec celle d’enseignante et de conférencière.
Alexandra Fau dans son appartement parisien
© Maurine Tric
Ainsi, depuis dix ans, elle travaille à la galerie municipale Jean-Collet de Vitry-sur-Seine. « J’y assure un programme d’histoire de l’art, en lien avec le Mac/Val et l’école des arts plastiques de Vitry, qui s’est dotée depuis peu d’une prépa aux écoles d’art. » Ses auditeurs sont donc aussi bien des étudiants que les honnêtes amateurs d’art, de 7 à 77 ans. Elle les emmène par ailleurs visiter les expos et les ateliers d’artistes du territoire. Dans son cas, enseigner n’est en rien un boulot alimentaire. D’abord parce que, constate Alexandra Fau, « plus j’enseigne, plus je nourris ma pratique de recherche » – et donc les expositions qui vont en découler. « Puis parce que, ajoute-t-elle, je ne suis pas dans la frénésie de l’expo. J’aime bien avoir un sujet, que je peux travailler sur le long terme. Il y a des gens qui sont dans cette course à la monstration. » Mais ce n’est donc pas son cas, ni son tempérament, son rythme, son rapport à l’art ou aux artistes.
Alexandra Fau dans l’atelier de l’artiste Juliana Borinski
© Maurine Tric
Elle a pourtant monté entre 10 et 15 shows en l’espace d’à peine quinze ans. La première, c’était en 2006. Cela fait alors huit ans qu’elle est sortie de l’École du Louvre, avant de partir à Lisbonne en Erasmus, où à la Fondation Gulbenkian. Elle travaille sur le mobilier du XVIIIe siècle. Rien à voir avec l’art contemporain ? Certes, mais Alexandra Fau va faire le lien peu à peu. Elle écrit deux livres sur le textile et les arts déco, noue à cette occasion des relations avec des artistes qui réfléchissent à la question de l’habitat et de l’espace domestique. De fil en aiguille, elle écrit des papiers sous cet angle-là, dans des revues de déco intérieure (« Ça, je le cachais ! », avoue-t-elle), puis dans des revues jeunes et spécialisée (Archistorm notamment). C’est-à-dire sans toujours être payée. Mais en étant lue.
La preuve, en 2006 donc, Isabelle Suret, responsable de la galerie disparue Anton Weller, lui donne carte blanche pour organiser une expo sur les rapports entre art et architecture avec des artistes comme Alicia Framis ou Carlos Bunga. Elle ne lâche pas le fil de ce sujet et, en 2008, « alors qu’on ne parlait pas encore de cette thématique », livre à la Galerie des Galeries Lafayette une expo intitulée « Subtils textiles ». « Je suis moi-même allée démarcher la responsable du lieu. C’est toujours ainsi que j’ai procédé. Je frappe aux portes sans attendre qu’on m’appelle. » Car, de toute façon, il vaut mieux le savoir et l’admettre : « Même après des expositions qui rencontrent un certain succès, il n’y a jamais tellement de rebond ». Comprendre : personne ne vient vous offrir les moyens d’en faire une autre dans la foulée. Et il lui faut reprendre son bâton de pèlerin.
Alexandra Fau dans son appartement parisien
© Maurine Tric
« Tu es portée par l’envie. C’est un équilibre à trouver parce que, par moments, tu ne sais pas ce qu’il se passe, tout s’enchaîne bien. Et parfois, tu te poses des questions. »
Elle ne se plaint pas. « J’ai toujours eu un peu de boulot. Soit j’avais une bourse (celles du CNAP et de l’Institut français notamment), soit j’ai gagné des appels à projets (celui de Mécènes du Sud). Après, il est vrai que les budgets sont souvent serrés et tu te payes avec ce qui reste une fois que tu as tout réglé (sachant, par exemple, que le budget des transports est en général faramineux). » Qu’est-ce qui la porte ? « C’est certes un boulot qui réclame un énorme investissement. Tu fais des choses, tu as une toute petite visibilité. La rentabilité n’est pas là – et contrairement à d’autres, je n’ai pas de fortune personnelle. Tu es portée par l’envie. C’est un équilibre à trouver parce que, par moments, tu ne sais pas ce qu’il se passe, tout s’enchaîne bien. Et parfois, tu te poses des questions. »
Pour l’heure, les mois qui viennent s’annoncent bien pour Alexandra Fau. Emmanuel Tibloux, directeur de l’École des Arts Décoratifs de Paris, l’a invitée à être la curatrice de l’expo des jeunes diplômés en mars prochain. Et puis, la troisième édition d’un programme innovant, intitulé Chez Fabre, se déroulera à partir de novembre. « J’avais envie depuis longtemps de constituer un groupe de collectionneurs autour de projets spécifiques. J’en ai convaincu une de soutenir la production d’une œuvre, à hauteur, quand même, de 10 000 euros. Cette collectionneuse met par ailleurs un espace de 50 m2 à disposition de l’artiste et du public. À raison de deux expositions par an – uniquement des expos personnelles – on est dans un rapport plus resserré, un peu précieux, soit, plus qualitatif selon moi, à l’œuvre et à l’artiste. » Après Laëtitia Badaut Haussmann et Lamarche-Ovize, c’est Jean-Pascal Flavien qui présente chez Fabre un projet de réalité virtuelle. Alexandra Fau n’est ainsi pas du tout prête à postuler pour prendre la direction d’un lieu, comme la plupart des curateurs indépendants l’ont déjà envisagé à son âge (42 ans). Elle tient à son indépendance.
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