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SÉRIE – MÉTIERS DES COULISSES

Transporteurs d’œuvres : l’art délicat de faire voyager des trésors

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Dans une exposition, seuls l’artiste et ses pièces prennent la lumière. Pourtant, dans l’ombre, avant, pendant et après le show, une ribambelle de mains œuvrent, veillant au grain (de poussière compris). Chaque mois, Beaux Arts part à la rencontre de ces professionnels dévoués et indispensables. Aujourd’hui, immersion avec ceux qui, de l’emballage au grutage, transportent les chefs-d’œuvre de nos musées. Attention, convoi exceptionnel !
Transport d’une œuvre de Picasso au musée de l’Immigration
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Transport d’une œuvre de Picasso au musée de l’Immigration

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© Nicolas Krief

Après avoir accueilli 45 672 visiteurs, l’exposition « Picasso l’étranger » a fermé ses portes le dimanche 13 février dernier. Dès le lendemain, une foule de petites mains se sont emparées du musée national de l’Histoire de l’Immigration pour décrocher et emporter les œuvres… Et ce plusieurs jours durant. Nous y étions, emmitouflés dans le froid du lundi 21 février, pour assister à un moment important : le grutage de plusieurs pièces de grande taille appartenant au musée Picasso. En charge de l’opération ? La société LP Art, l’une des plus importantes du secteur. C’est Sylvie Michel, trois ans d’expérience au service commercial de l’entreprise (et 28 dans le transport d’art !), qui nous a accueillis et patiemment expliqué la tâche complexe et multiple du transporteur d’œuvres d’art.

Sylvie Michel, commerciale chez LP Art
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Sylvie Michel, commerciale chez LP Art

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© Nicolas Krief

La société met à la disposition de ses clients 25 000 mètres carrés de stockage, qui peuvent compléter les réserves des musées.

D’abord, les présentations. Déclarant un chiffre d’affaires de près de 30 millions d’euros pour l’année 2020 (et 46 millions en 2019, année sans Covid), LP Art compte aujourd’hui 220 collaborateurs, possède une flotte d’une quarantaine de camions et a son propre atelier de fabrication de caisses en bois. Son activité dépend essentiellement des expositions temporaires qui demandent aux musées de faire venir des œuvres de toute la France, voire du monde entier.

La société, dont le siège est installé à Montreuil, met également à la disposition de ses clients 25 000 mètres carrés de stockage, qui peuvent compléter les réserves existantes des musées. Et lorsque des œuvres viennent de l’étranger, LP Art a la capacité d’accompagner les transporteurs, même non-spécialisés, par exemple en leur livrant des caisses réalisées sur-mesure, et de coordonner différentes sociétés. Elle peut aussi s’occuper, comme elle l’a fait dernièrement pour le Centre national des arts plastiques (Cnap) avant son déménagement en 2024 à Pantin, d’emballer toutes les œuvres conservées.

Un devis qui peut aller jusqu’à 100 pages

Caisses de transport au sein de l’exposition « Picasso l’étranger »
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Caisses de transport au sein de l’exposition « Picasso l’étranger »

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© Nicolas Krief

Chaque transport commence par un appel d’offres, publié environ quatre mois avant l’ouverture de l’exposition concernée. La liste complète des œuvres (avec leurs matériaux, leurs dimensions, leur provenance) et un cahier des charges sont donnés aux différents candidats, qui peuvent (parfois) se rendre sur les lieux pour observer les caractéristiques de l’architecture et ses issues. Puis vient la rédaction du devis, qui prend entre une journée et trois semaines de travail. Il peut compter jusqu’à plus de 100 pages. C’est justement le travail de Sylvie Michel : c’est à elle d’estimer la taille des caisses, la nécessité d’un grutage (elle fait alors appel à une entreprise de location de grue), de guetter les vols des avions-cargo pour faire venir les œuvres de prêteurs étrangers… Chez LP Art, ils sont une dizaine, comme Sylvie, à rédiger des devis. Avec, pour chacun d’entre eux, « plusieurs devis en cours sur le bureau chaque jour ».

Si LP Art s’occupe parfois de l’accrochage et du décrochage des œuvres, c’est ce 21 février une autre société (La Régithèque) qui s’en charge. Un autre acteur est très important dès lors qu’une œuvre est transportée : le convoyeur. Il s’agit en général d’un régisseur ou d’un conservateur interne au musée prêteur, qui a pour mission supplémentaire d’accompagner les œuvres de A à Z, autrement dit de monter avec elles dans le camion, de suivre les faits et gestes de chaque travailleur, jusqu’à ce qu’elles soient accrochées ou qu’elles retrouvent leur lieu de stockage. La présence d’un convoyeur va en général de pair avec une valeur patrimoniale ou financière élevée, et n’est pas systématique. Quant aux collectionneurs privés, ils confient la plupart du temps leurs œuvres directement aux transporteurs.

Démontage de l’exposition « PIcasso l’étranger »
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Démontage de l’exposition « PIcasso l’étranger »

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© Nicolas Krief

Banalisés, les camions sont toujours conduits par deux chauffeurs afin de n’être jamais laissés sans personne à bord.

Et les camions ? Banalisés, ils sont toujours conduits par deux chauffeurs polyvalents (certains savent tout faire, de la conduite à l’accrochage, de l’emballage au bardage, et les équipes des musées les connaissent, les réclament), afin de n’être jamais laissés sans personne à bord. Ils sont équipés d’un système de climatisation pour conserver une température d’une petite vingtaine de degrés. Quant au chargement, il est déterminé par une « limite financière » fixée par les musées pour chaque véhicule. Ce matin-là, les œuvres de Picasso étant d’une très haute valeur, on a vu partir plusieurs camions loin d’être remplis à ras bord, les transporteurs répartissant avec parcimonie les précieux trésors.

Démontage de l’exposition “PIcasso l’étranger”
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Démontage de l’exposition “PIcasso l’étranger”

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© Nicolas Krief

« On doit prouver qu’on réutilise des caisses, qu’on passe aux véhicules électriques. »

Sylvie Michel

Les caisses, pièces maîtresses du transport, sont fabriquées avec précision : certaines sont isothermes, d’autres réalisées à la main avec une précaution singulière, par exemple pour les pièces complexes et fragiles de la Manufacture de Sèvres. Une simple couche de peinture sur le bois lui permettra d’être mieux isolé – et cette couleur est comme une signature : chaque transporteur a la sienne (à l’étranger, ce sont les musées qui les définissent). S’invite aussi l’évidente question de l’écologie, posée avec insistance aux transporteurs depuis une quinzaine d’années. « On doit prouver, nous dit Sylvie Michel, qu’on réutilise des caisses, qu’on passe aux véhicules électriques » – et si cela reste compliqué pour les gros camions dont les trajets durent plusieurs heures, toutes les voitures du personnel ont effectivement passé le cap.

Des vols impossibles ?

Grutage d’une œuvre de Picasso
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Grutage d’une œuvre de Picasso

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© Nicolas Krief

On l’aura compris, l’art du transport passe donc par des processus millimétrés, orchestrés lors d’études préalables très approfondies – pour une prochaine exposition au musée du Quai Branly, « un chef d’équipe emballage est allé dans 20 chefferies au Cameroun voir des œuvres », le transporteur devant ici s’adapter à un patrimoine vivant. Et même si Sylvie Michel nous confie avoir toujours un petit frisson en observant une caisse contenant un Picasso flotter au-dessus du vide, suspendue à une grue, les accidents demeurent extrêmement rares, et la plupart du temps des centaines d’œuvres se déplacent sans le moindre accroc. Quant aux vols, ils sont impossibles… Tentés par le métier ? Une toute nouvelle école vient d’ouvrir ses portes, la première à se dédier à la logistique des œuvres d’art : Eiloa, à Paris. À vos vocations !

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En savoir plus :

LP Art • Transporteur d’œuvres d’art : https://www.lpart.fr/

EILOA • École internationale de logistique des œuvres d’art : https://eiloa-edu.com/ • 151 Boulevard Haussmann, 75008 Paris

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