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À la fonderie Fusions, le moment des finitions qui se déroule dans les ateliers de ciselure est « le plus chronophage »
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
À une vingtaine de minutes en voiture de Riom, dans un hameau tranquille du nom de Charbonnières-les-Vieilles, la fonderie Fusions s’active. Ici, on travaille le silicone, la cire et le plâtre pour mieux bichonner le bronze. On fond, on soude et on polit, dans un silence concentré ou, selon les ateliers, dans un brouhaha assourdissant. Une petite cinquantaine d’employés, majoritairement constituée d’hommes, travaille de 7 à 16 heures au service des plus célèbres artistes de notre époque, dont les ambitieux travaux prennent naissance dans le hameau avant de partir pour les quatre coins du monde…
Tout commence à l’orée des années 90 avec une histoire de voisinage. David de Gourcuff, enfant d’un comte destiné à un parcours tout tracé (Sciences Po, un poste de gestionnaire de trésorerie chez Michelin), passe ses jeunes années en vallée de Chevreuse, à deux pas de la fonderie de Coubertin. Spécialisée dans l’art sculptural, celle-ci l’inspire. Une envie le démange : travailler avec ses mains. Or, il le concède, il n’est pas fait pour ça… Peu importe. Prend forme chez lui une « lubie de monter sa propre fonderie d’art », nous raconte autour d’une tasse de café sa fille Pauline, lubie qui le pousse à quitter la région parisienne et ses promesses de grandes carrières dans la finance pour l’Auvergne, région dont il est « amoureux », et où il installe une première fonderie dans une grange, chez lui, en 1992.
Pauline de Gourcuff, 31 ans, est la fille du fondateur de la fonderie Fusions, née la même année qu’elle
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Pour s’aider dans sa tâche, David sollicite un ami ingénieur. L’homme crée pour lui différentes machines encore utilisées aujourd’hui (que seuls les travailleurs de la fonderie savent manier et réparer pour qu’elles durent toujours, sans obsolescence programmée !). Parmi les premiers clients importants ? Arman, qui lui sera fidèle jusqu’à sa disparition au début des années 2000. « Assez vite, la fonderie grossit », se souvient Pauline, elle aussi née en 1992 et qui travaille depuis quatre ans aux côtés de son père.
En 1996, un déménagement s’impose, dans les anciennes écuries d’un château du XIXe siècle à Charbonnières-les-Vieilles. Une explosion mémorable (et nocturne, heureusement, sans victime) en marque les premières années, sans décourager toutefois David de Gourcuff, qui fait reconstruire le bâtiment. Et puis un autre… Aujourd’hui, la fonderie exploite trois sites différents, dont l’un accueillera en 2025 un nouvel édifice propice aux projets monumentaux (souvent en aluminium, plus léger, comme la gigantesque ombrière de Leandro Erlich à Bordeaux, inaugurée au début de l’été comme la « carte de visite » des possibles de la fonderie).
Dans l’atelier des ciriers, un « Petit Prince » signé Jean-Marc De Pas attend d’être fondu pour déménager à l’Institut Français de Manhattan
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Les fondeurs les plus anciens apprennent aux nouveaux venus à manier des machines uniques au monde, et à ajuster leurs gestes à chaque sculpture, à chaque artiste.
Avec son impressionnante liste d’artistes, parmi lesquels figurent des designers extrêmement exigeants comme des artistes de renommée internationale, la fonderie Fusions fait aujourd’hui la fierté de sa région. Sur les murs du grand plateau de bureaux où nous reçoit Pauline sont punaisés des dizaines d’invitations à des expositions dont les œuvres ont été fondues ici ainsi qu’un article de journal, vantant l’installation de sculptures passées par le Puy-de-Dôme au cœur de Manhattan. Quant au recrutement, c’est simple : aucune formation n’est demandée puisqu’elle sera fournie sur place, les fondeurs les plus anciens apprenant aux nouveaux venus à manier des machines uniques au monde, et à ajuster leurs gestes à chaque sculpture, à chaque artiste.
Lorsque le moule en plâtre est cassé, la sculpture en bronze apparaît, mais noircie, parasitée de petits morceaux de moule ; elle doit être nettoyée
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Les outils, eux aussi, sont inventés sur mesure, adaptés à partir de matériel de métallier ou de dentiste (!), modifiés, augmentés avec du papier de verre. Car entre les machines et les étuves, c’est bien le savoir-faire manuel qui domine ici ; chacun a sa spécialité, son domaine d’expertise, sur les textures par exemple (l’un saura particulièrement réussir les surfaces lisses et brillantes comme des miroirs, l’autre sculpter des détails minuscules).
Ainsi le décor entourant la future porte d’un hôtel de luxe, un bureau bientôt vendu en galerie plusieurs centaines de milliers d’euros ou une œuvre destinée à orner une prestigieuse institution seront passés par ces ateliers où l’on improvise gaiement, où chaque jour la matière bronze enseigne quelque chose aux mains des fondeurs, grâce aux fantaisies toujours renouvelées des plasticiens et créateurs. C’est toute la difficulté du rôle de Pauline de Gourcuff, en charge de la production (quand son père est aux manettes des relations commerciales) : expliquer aux artistes ce qui est possible ou impossible, accompagner les projets à chaque étape, guider les employés.
Les finitions nécessitent des savoir-faire précis et des outils adaptés ; les employés se protègent avec des gants, voire même des masques et des combinaisons dont le tissu peut freiner le mouvement de la meuleuse en dérive
Photos Maurine Tric pour BeauxArt.com
« On doit énormément communiquer avec les artistes pour savoir ce qu’ils veulent. Une relation avec un plasticien est toujours particulière, assez personnelle. »
D’ailleurs, son téléphone sonne. C’est Sean, patineur (en charge des patines, donc), qui l’interroge à propos de la sculpture sur laquelle il travaille, et sur la texture qu’elle doit arborer, précisément. « J’appelle l’artiste », répond illico Pauline, qui revient quelques minutes plus tard avec une réponse : « Il faut que ça brille ! » Puis de détailler. À nous : « On doit énormément communiquer avec les artistes pour savoir ce qu’ils veulent. Une relation avec un plasticien est toujours particulière, assez personnelle. » Ceux-ci choisissent de venir plus ou moins souvent à la fonderie : certains sont là à toutes les étapes, surveillant de près leur bébé durant plusieurs semaines sur place, d’autres seulement pour la ciselure (l’une des étapes finales), voire pas du tout. Ils recevront de Pauline des photos, mais pas à toutes les étapes, certaines pouvant être impressionnantes : « on ne va pas faire peur aux artistes avec des photos de leur sculpture lorsqu’elle est en plusieurs morceaux ! » Tels ces têtes et ces corps découpés, destinés à former ensemble de délicats portraits sculptés d’enfants esclaves signés Sandrine Plante pour un musée américain.
L’œuvre de Sandrine Plante en cours de fonte
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Commence la visite. L’idée ? Nous faire comprendre le processus de la fonte à la cire perdue, complexe suite d’étapes qui débute avec une première sculpture, reçue de l’artiste. Celle-ci peut être en bois, en pierre, en terre, « voire même en chocolat ! », nous dit en riant Pauline. Un moule en silicone de cette sculpture est créé ; et s’il arrive que l’original puisse être sauvé, 50 % des sculptures ne pourront survivre à cette étape, il faut donc que l’artiste en soit prévenu. Ce moule en silicone est transmis à l’atelier d’estampage, où l’on pénètre comme dans un salon de beauté puisque l’atmosphère est imprégnée d’une très forte odeur de cire : là, l’estampeur recouvre le silicone de cire. « L’enjeu ? L’épaisseur de la cire sera l’épaisseur du bronze. » C’est donc ici que se jouent la solidité et le poids de la sculpture.
Appliquée sur le moule en silicone, la cire dictera l’épaisseur du bronze
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Puis, l’œuvre en cire est retouchée dans l’atelier des ciriers, qui retravaillent ses imperfections. « Les artistes adorent intervenir à cette étape pour corriger leur sculpture », nous indique Pauline, avant d’expliquer que des alimentations sont ici placées dans l’oeuvre en cire, en prévision du moment où elle sera étuvée. Cette œuvre en cire est ensuite mise dans du plâtre réfractaire, puis placé dans un four à 600 degrés durant quatre à six jours, le temps que le plâtre sèche et que la cire s’échappe (d’où son nom de « fonte à la cire perdue »). C’est là que se forme un deuxième moule, en plâtre cette fois-ci, dans lequel sera versé le bronze en fusion, qui mettra environ trois heures à refroidir. On casse le plâtre, « et le bronze apparaît », mais noirci, parasité de petits morceaux de moule. On le nettoie.
Les ciriers retouchent l’œuvre en cire ; à cette étape, certains artistes choisissent d’intervenir eux-mêmes pour retoucher leur sculpture
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
« Nous avons des délais incompressibles, car nous travaillons avec le temps de la matière. »
« Souvent, le bronze est coulé en plusieurs morceaux », qui seront soudés ensemble, sans qu’aucune cicatrice ne demeure visible. Vient alors le moment des finitions, « le plus chronophage », dans les ateliers de ciselure. Le parcours se termine avec la patine, où la « mise en couleur » se fait à chaud, au chalumeau. « Toutes les couleurs sont possibles, mais pas avec toutes les textures. »
Bilan : une commande prend environ deux mois et demi, voire plus selon les projets – un secrétaire aux formes chevalines d’Hubert Le Gall, scénographe et designer fantasque, nécessitera carrément « deux mois de travail d’un ciseleur à plein temps » rien que pour ses finitions ! « Nous avons des délais incompressibles, car nous travaillons avec le temps de la matière », poursuit Pauline. Matière onéreuse, soit dit en passant, stockée sous forme de lingots et constamment recyclée (« ça m’agace de voir que certains artistes parlent d’écologie et de bronze recyclé, alors que le bronze est nécessairement recyclé ! »). Matière vivante, aussi, que la jeune directrice conseille d’entretenir tous les deux ans avec de la cire d’abeille, sans quoi les sculptures se couvriront de vert-de-gris. Fin de la visite. Pauline peut retourner à ses incessants allers-retours entre les ateliers, où se forment aujourd’hui les sculptures qui, bientôt, feront vibrer les visiteurs de musées.
Fonderie Fusions
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