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Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art », 2023
© Aurélia Antoni
« Je n’ai pas, comme les autres, un rapport émotionnel aux objets. Leur histoire m’émeut mais ils n’ont pas de valeur sentimentale à mes yeux. Dans mon dix-sept mètres carrés parisien, je me limite à l’essentiel, pas de superflu. C’est proscrit. Pourtant, je n’ai pas toujours été comme ça. C’est depuis l’incendie de 2002, à l’aube de mes quarante ans, que tout a radicalement changé, ma vision du monde aussi.
Ce jour-là, il fait une chaleur écrasante. Comme souvent fin juin à Strasbourg. Je prends un verre avec des amis en plein centre-ville. Vous savez, c’est ce genre d’après-midi passé en terrasse, à se tenir si immobile qu’on sent la brise nous chatouiller le visage et les pieds nus dans les sandales. Professionnellement, je plane – je cumule trois expositions en galerie. Personnellement, c’est difficile. Je viens de perdre ma mère et deux amis dans un accident tragique. Je suis loin d’imaginer un autre drame.
J’habite au premier étage d’une ancienne usine transformée en bureaux et ateliers d’artistes. Dans un loft immense de cent mètres carrés où sont entreposées toutes mes œuvres d’art. Je suis la seule dans ce cas, à vivre dans son atelier – j’ai un coin de vie puis un espace réservé à ma pratique. C’est l’idéal. Vers dix-sept heures ce jour là, j’enfourche mon vélo pour rejoindre mon appartement.
Au loin, je vois de la fumée. Je pense : « Ça ne peut pas être chez moi, ce n’est pas possible ». Mais en pédalant, je dois me rendre à l’évidence, il y a des flammes partout. Elles se propagent à une vitesse folle. J’abandonne mon vélo. Les gens crient, ils appellent les pompiers. Les employés ont terminé leur journée donc heureusement, il n’y a personne à l’intérieur. À part mes œuvres. Les voisins rappliquent, les badauds aussi. Un cauchemar. Je crie et je pleure. Mais c’est déjà trop tard, je crie inutilement. Les pompiers mettent des plombes à arriver, une trentaine de minute – une histoire de portail qui ne s’ouvre pas, paraît-il.
« Mes œuvres sont devenues mes enfants. »
Le feu ravage tout le bâtiment. C’est spectaculaire. Je vois ma vie partir en fumée : ma décision de quitter la Corée à vingt-huit ans, mon arrivée à Lyon, l’école des Arts décoratifs… J’entends la voix de mon père, grave et sérieuse : soit, tu choisis une vie de femme, tu te maries et fondes une famille. Soit, tu choisis une vie d’artiste. Là-bas, les traditions sont bien ancrées. Mais j’avais choisi l’art sans sourciller. Mes œuvres sont devenues mes enfants.
La suite se déroule dans les décombres et les rapports de police. Quelques jours après, je peux rentrer chez moi. Il y a des cendres partout. Je vois des bouts de mes œuvres en acier, tordus par la chaleur. Dans l’atelier, rien n’est reconnaissable. Seul l’espace à vivre est épargné. J’aurai préféré que ce soit l’inverse. Maintenant, je dors près des cendres.
Pendant ma période d’inventaire, je dresse la liste de ce qu’il me reste : seulement des petits objets du quotidien, des verres, des cendriers, des choses de la vie. Savez-vous ce que vous seriez prêts à sauver en cas d’incendie ? Je n’ai même pas eu le temps de me poser la question, le destin s’en est chargé pour moi. Dans mon entourage, les gens tentent de me consoler. On me dit : c’est peut-être un mal pour un bien ; tout a disparu pour te pousser à créer quelque chose de nouveau.
Je ne vois pas les choses sous cet angle. La dépression me prend. Du jour au lendemain, tout ce que j’avais de plus cher : disparu. Il paraît qu’il n’y a rien de pire au monde que de perdre un enfant. Que la douleur est presque mortelle. Et bien cet arrachement, cette rupture imposée avec mon œuvre me fait ressentir quelque chose de cet ordre. Je crois devenir folle.
« Peu à peu, je me détache des choses, j’évite d’accumuler, d’acheter. Je fais le vide. »
Si je veux éviter l’hôpital psychiatrique, il me faut un projet : je vais finir ma thèse pour rendre hommage à ma mère. Sur le papier, un diplôme de thèse, c’est le genre de choses dont rêvent les parents. Et de toute façon, il m’est devenu impossible de créer. De prendre mes outils pour réaliser des œuvres. L’idée de les perdre à nouveau m’étant insoutenable, pendant cinq ans, je ne produis rien. Je ne parle pas de l’incendie, la douleur est trop puissante. Le souvenir, imbibé de tristesse. Je ne trouve simplement pas les mots. Peu à peu, je me détache des choses, j’évite d’accumuler, d’acheter. Je fais le vide.
Je sens qu’un nouveau départ s’impose. En partant de mon pays natal, j’avais dû tout laisser derrière moi. Pourquoi pas recommencer ? J’écris une lettre pour faire une résidence de plusieurs mois très en vue en Corée, près de Séoul. L’occasion de faire une mise au point. De me retrouver. Une fois là-bas, je passe un contrat avec moi-même : pas la peine de me forcer à créer si je n’en ressens pas l’envie. Il faut que ça reste un plaisir, vous comprenez. Alors je me balade tous les jours pendant des heures sur les collines couvertes de pins, baignées de la lumière de mon enfance. Il faut voir la tête des autres artistes lorsqu’ils me regardent partir en randonnée ou faire la sieste allongée sur l’herbe.
Pendant mes promenades, je repère des troncs coupés par les forestiers. Tous, à des degrés différents, plus ou moins nets. Ça me rappelle mon destin, ses bifurcations, ses tragédies. Qui sait quel chemin l’avenir nous réserve ? Avec l’aide d’un garçon, j’en ramène quelques-uns et les dresse dans une grande salle en respectant le degré de leur coupure, inclinés de part et d’autre. Ils mesurent bien deux mètres de haut et forment comme une grande allée qui amène les visiteurs à se balader. À se questionner sur leur propre orientation. C’est plutôt réussi. Mais n’allez pas penser que je suis guérie : après l’exposition, je replace ces arbres dans la forêt. Il m’est encore impossible de concevoir des œuvres pérennes.
« Mon art doit parler de lui-même. »
Pour autant, le goût de créer m’est revenu. En rentrant à Strasbourg, je commence un travail in situ d’installations éphémères. Puis en 2012, je reçois un coup de téléphone d’une galeriste allemande. Elle me dit qu’elle veut m’organiser une exposition. Pile dix ans après l’incendie. Elle n’en sait rien bien sûr, et je ne compte pas lui raconter. Mon art doit parler de lui-même.
C’est là que me vient l’idée d’une pratique méditative autour de l’eau : sur des plaques de verre, je viens déposer de la résine qui imite des gouttes de pluie. C’est en observant l’ombre d’une goutte de résine que j’ai pensé à cet effet. Ça devient une manière de régler mon trauma. D’apaiser les flammes. Je me rends compte qu’avant, je mettais trop de puissance dans mon travail. De souffrance et d’états d’âme. Maintenant, je m’attache à produire une œuvre qui change mon regard sur le monde, qui me fait travailler mon indulgence envers moi-même. »
Retrouvez chaque lundi un nouveau témoignage de notre série de l'été « Au nom de l'art »
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