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Diane Dal-Pra dans son atelier situé dans les anciens locaux de la galerie Derouillon, rue Notre-Dame-de-Nazareth
© Maurine Tric pour Beaux Arts
Il suffit de remonter son fil Instagram : petit à petit, au fil des mois, la figure humaine a complètement disparu de ses peintures. Elle a perdu son visage, d’abord, puis son corps tout entier, et n’apparaît désormais qu’à l’état de trace, de suggestion, dans une couverture froissée, un rideau dérangé. Diane Dal-Pra (née en 1991) parle d’une « idée de présence », d’« identités cachées, englouties ». Et c’est précisément pourquoi elle n’a pas souhaité être prise en photo de face, comme nous avons coutume de le faire pour cette série de reportages « Artistes à suivre ». La jeune femme en était convaincue : une telle séance photo se serait inscrite en décalage avec sa pratique et avec « les histoires qu’[elle a] envie de raconter ». Nous avons joué le jeu, un peu intrigués tout de même par une telle détermination.
Chez Diane, les textures surgissent ainsi comme des souvenirs : c’est une rampe de bois, résurgence d’une maison ancienne, ou une plante grasse, dont elle s’aperçoit après l’avoir peinte qu’elle l’a vue chez sa tante.
Atelier de Diane Dal-Pra • © Maurine Tric pour Beaux Arts
Il faut dire ici que Diane Dal-Pra a le caractère de ceux qui se sont construits seuls, et son CV n’est pas tout à fait traditionnel. Après un bac spécialisé en arts appliqués à Périgueux, la jeune femme a suivi des cours d’histoire de l’art durant trois ans à Bordeaux, puis a passé un master en design et un diplôme d’arts appliqués à Toulouse. Un stage de direction artistique à Berlin la met sur la voie professionnelle… Et puis, en fait, non. Rentrée en France, elle annonce à ses parents : « Je quitte tout pour aller m’installer à Paris et essayer d’être peintre. » De quoi les inquiéter un peu, mais Diane est confiante : « J’ai toujours peint en parallèle de mes études. » Celle qui a appris toute seule, avec des manuels et énormément d’entraînement, à apprivoiser la peinture à l’huile, ne peut que se réjouir aujourd’hui d’un tel choix – trois expositions s’annonçant pour les prochains mois (à la galerie Derouillon d’abord, puis au Mo.Co de Montpellier et enfin au Mostyn, spectaculaire centre d’art de Llandudno, au nord du Pays de Galles).
Dans l’atelier de Diane Dal-Pra
© Maurine Tric pour Beaux Arts
Ce jour d’octobre, à deux semaines à peine de l’ouverture de son solo show rue de Turbigo, nous la rencontrons dans un atelier atypique, puisqu’il s’agit des anciens locaux de la galerie Derouillon rue Notre-Dame-de-Nazareth. Un hasard, nous dit en souriant l’artiste, a voulu que son départ de l’immense pépinière d’artistes Poush, à Clichy, se fasse en même temps que le déménagement de la galerie, qui lui a prêté ses murs pour quelques mois. Diane a donc passé l’été ici, dans ce local immaculé ouvert sur la rue (quoique des bâches protègent son intimité), à travailler à une série de peintures entièrement inédites. La suite de ce qu’elle a présenté en mars chez Massimo de Carlo à Londres, et qui poursuit sa réflexion autour de « nos rapports à nos objets intimes ».
Ses toiles évoquent la tension d’un polar, d’une enquête en cours dont les indices seraient à vif, encore mystérieux mais déjà porteurs d’une histoire.
Atelier de Diane Dal-Pra • © Maurine Tric pour Beaux Arts
« Très superstitieuse », elle accorde aux objets une attention particulière, mêlée de rituels, de « cérémonies privées ».
Car elle le confie aussi aisément : « très superstitieuse », elle accorde aux objets une attention particulière, mêlée de rituels, de « cérémonies privées » (titre de son exposition londonienne). On sourit alors car, oui, qui n’a pas sa tasse favorite, son pull porte-bonheur, dont l’influence sur une journée voire sur une vie tout entière sera investie de croyances déraisonnables – quoiqu’infiniment réconfortantes ? On songe aux célèbres mots du poète Alphonse de Lamartine : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » Chez Diane, les textures surgissent ainsi comme des souvenirs : c’est une rampe de bois, résurgence d’une maison ancienne, ou une plante grasse, dont elle s’aperçoit après l’avoir peinte qu’elle l’a vue chez sa tante. Ces « supports personnels à l’introspection », qu’elle agence dans des « toiles plus dépouillées qu’auparavant », veulent garder la trace d’un passage, et donner au spectateur la « sensation que les corps se sont évaporés », ou, plutôt, qu’ils demeurent désormais dans l’ombre des objets.
Très influencées par le cinéma, ses atmosphères et ses « ambiances colorées » – Diane cite Claire Denis dont elle vient de voir Beau travail (1999) –, ses toiles évoquent la tension d’un polar, d’une enquête en cours dont les indices seraient à vif, encore mystérieux mais déjà porteurs d’une histoire, qu’il revient au spectateur d’écrire. Une nouveauté dans sa pratique conforte cette impression cinématographique : Diane a conçu avec un encadreur des cadres spéciaux, divisés, qui associent deux toiles et ménagent des vides entre elles. L’idée étant que l’une des deux, de plus petite taille, s’attache à un détail, tel ce rideau de perles qui semble avoir été remué à l’instant, comme par le passage de quelqu’un. Un début de « kaléidoscope », qui ouvre plusieurs portes et multiplie les indices : « J’avais envie de segmenter les images, de jouer avec les vides. J’aime l’idée de la confrontation d’une scène et d’une atmosphère. »
Diane Dal-Pra la discrète aime ainsi s’attacher à la narration contenue dans les choses les plus infimes, à leurs mystères, leur densité.
Atelier de Diane Dal-Pra • © Maurine Tric pour Beaux Arts
C’est ce qui fait tout le sel de sa démarche : Diane Dal-Pra pratique une peinture figurative, dont les éléments sont aisément reconnaissables (un paravent, un plaid duveteux, des feuilles), et pourtant sont associés dans une énigme absolue, abstraite. « Des atmosphères emmitouflées », glisse sa galeriste Marion Coindeau – on aime bien le mot. Toute jeune encore, et cela se sent à la façon dont sa peinture se métamorphose, s’affine, s’épure au fil des expositions, Diane Dal-Pra la discrète aime ainsi s’attacher à la narration contenue dans les choses les plus infimes, à leurs mystères, leur densité. La preuve, une petite phrase aperçue sur le coin d’un dessin, dans son atelier : « Le diable est dans les détails. » Dont acte.
Diane Dal Pra - Remaining Parts
Du 18 octobre 2022 au 26 octobre 2022
Galerie Derouillon
galeriederouillon.com
Immortelle
Du 11 mars 2023 au 4 juin 2023
Mo.Co. Montpellier • 13 Rue de la République • 34000 Montpellier
www.moco.art
Diane Dal-Pra
Mostyn
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