Rakajoo dans son atelier au bord du canal de l’Ourcq.
© Timothée Chambovet
« Quand je suis face à la toile, je suis dans les mêmes conditions que lorsque je m’apprête à combattre. » L’art, un sport de combat ? Peut-être un peu, oui, surtout pour un jeune homme né à Saint-Denis, confronté à bien des refus avant d’enfin accéder à la reconnaissance. Baye-Dam Cissé (né en 1986) a quitté à neuf ans cette ville populaire du nord de l’Île-de-France pour s’installer dans le 18e arrondissement de Paris, où il rêvait déjà de peinture. « Par la fenêtre de mon école, on pouvait voir la butte Montmartre », se rappelle aujourd’hui celui qui dit aussi avoir toujours dessiné, toujours voulu devenir artiste et marcher dans les pas des peintres dont il devinait l’aura dans les rues voisines. Pourtant, difficile de s’identifier. « On parlait des artistes comme de ‘génies’… » Difficile, également, de se sentir soutenu. D’un professeur à qui il parle de son amour de l’art, il entend l’étrange conseil : « Va faire des circuits électroniques en BEP si tu veux dessiner ! »
Malgré le succès, Rakajoo est resté fidèle à sa passion de la boxe.
© Timothée Chambovet
Sa mère, elle, voit d’un œil peu amène son obsession et le traite de « Rakajoo », soit « tête de mule » en wolof. Banco, ce sera son nom d’artiste. Car peu importe les commentaires, l’enfant puis l’adolescent ne se décourage pas. Profondément solitaire, il profite de la gratuité réservée aux moins de 26 ans pour passer ses après-midis dans les musées. Au club de boxe d’Aubervilliers où il s’entraîne comme un fou, il dessine dès qu’il a un moment sur le banc. Tant et si bien qu’un jour, son prof Saïd lui propose de poser les gants pour faire une fresque sur un mur. Nous sommes alors en 2007, Rakajoo a 21 ans, et cette fresque est sa première grande œuvre. La fondation Lagardère, qui soutient le club, finance le projet et le secrétaire d’État des Sports d’alors, Bernard Laporte, vient voir le jeune homme travailler. Mais tout reste à faire.
Il dégote un stage dans une boîte de cinéma d’animation, et déchante. « Le rythme était super industriel, on devenait des outils… Or, moi, je voulais raconter des histoires. » En 2013, il monte une start-up qui conçoit des jeux pour mobiles. Puis, revient à la peinture comme à un premier amour. Mais de nombreux obstacles demeurent. « Le monde de l’art est très opaque, on ne sait pas par où entrer. » Et le temps passe. Il part pour quelque temps au Sénégal, le pays de ses ancêtres. Puis revient en France, et entend parler de l’ouverture d’une section « Art et image » dans l’école Kourtrajmé. Fondée par le réalisateur Ladj Ly, cette école singulière propose des formations rapides et gratuites pour permettre à de jeunes talents n’ayant « pas eu accès aux écoles d’enseignements supérieurs » de trouver une voie d’expression et d’affirmation. En entrant dans la danse en 2020, le street artiste à succès JR (lui-même autodidacte) fait éclore un espoir dans la tête de Rakajoo, qui postule immédiatement et est sélectionné pour faire partie de la première promotion.
Petits formats, grands formats, dessins, peintures et même sculptures, Rakajoo est à l’aise partout.
© Timothée Chambovet
Rakajoo veut garder intacte sa vision de l’art comme une « passerelle », et donne volontiers des cours de bande dessinée comme de boxe.
« Moi qui avais toujours été recalé des écoles, c’est la seule qui m’a accepté. » C’est donc parti pour six mois intensifs, malgré le confinement survenu quelques semaines après la rentrée de janvier. Mais Rakajoo sait déjà peindre, il n’a alors besoin que de conseils pour apprendre à parler de son travail, et d’exposer, surtout. À Montfermeil d’abord, où l’école a ses locaux, puis au Palais de Tokyo, où l’exposition de cette première promotion défraie la chronique. Déjà, parce qu’elle attire une faune étonnamment jeune et hétéroclite dans un musée où ne défile d’ordinaire qu’un public restreint. Et puis parce que la presse s’emballe pour ces jeunes artistes aux œuvres si abouties et au discours si sûr, cela après seulement six mois dans la couveuse JR. Les galeristes aussi : c’est là que Magda Danysz, puissante actrice du marché de l’art contemporain (notamment urbain), propose à Rakajoo de le représenter. Le jeune homme tape aussi dans l’œil d’Agnès b., collectionneuse à l’œil avisé, qui possède aujourd’hui trois de ses œuvres.
Il peint des bribes de vie dans lesquelles on entre comme une petite souris curieuse, et qui semblent être saisies dans l’élan d’une action…
© Timothée Chambovet
Difficile, en effet, de ne pas tomber sous le charme de ses compositions urbaines, fruits d’heures passées dans le métro à croquer des inconnus, et des portraits de ses proches, animés d’un mouvement maîtrisé, tout en angles pointus. Des bribes de vie dans lesquelles on entre comme une petite souris curieuse, et qui semblent être saisies dans l’élan d’une action… « Je fais en sorte qu’on ait l’impression d’être dans un plan de film. Mais sans brider l’imagination, car je veux laisser les gens se projeter et créer leurs propres histoires. Quant au décor, il est presque plus important que les protagonistes, car il raconte lui aussi des choses. » Petits formats, grands formats, dessins, peintures et même sculptures, Rakajoo est à l’aise partout, et tient par-dessus tout à sa liberté. « J’aime laisser libre cours à mon imagination », dit encore celui qui a déjà un projet de long-métrage animé – on n’en saura pas plus.
L’artiste croque durant des heures des inconnus observés dans le métro.
© Timothée Chambovet
Depuis le Palais de Tokyo, les succès s’enchaînent. Lorsque nous le rencontrons dans son atelier du quartier de La Villette à Paris, mis à disposition par le promoteur et mécène Emerige, Rakajoo a mille projets en même temps. Il prépare une bande dessinée de 120 pages pour l’éditeur Casterman (Entre les cordes paraîtra courant 2023), une histoire rythmée dans l’univers de la boxe, imprégnée de sa fascination pour les thrillers coréens et les mangas de Naoki Urasawa. Les toiles aux murs sont prêtes (enfin, presque, car « une toile n’est jamais totalement terminée ») pour la Luxembourg Art Week de novembre, et il se prépare à refaire la fresque de son club de boxe d’Aubervilliers, à laquelle il est resté fidèle. Compétiteur, les multiples gants de cuir posés sur les étagères en témoignent, le peintre tient aussi à garder la tête froide, le succès ayant été soudain – presque violent. Sous le regard de l’impressionnant portrait de sa mère disparue il y a quelques années (« celui-là, je l’amène partout et je ne le vendrai jamais »), Rakajoo veut garder intacte sa vision de l’art comme une « passerelle », et donne volontiers des cours de bande dessinée comme de boxe. « Venant d’un milieu populaire, rien n’a été évident. Mon idée, c’est de briser ces chaînes. Rien n’est réservé à personne. » Ce sera le mot de la fin – ou du début ?
Luxembourg Art Week, stand Magda Danysz
Du 11 au 13 novembre 2022
Glacis square (Fouerplaatz), 1628 Luxembourg
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