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Elsa Guillaume, Slice, 2020
Faïence émaillée • dimensions variables • Courtesy Elsa Guillaume et galerie Backslash, Paris
Cet été, Elsa Guillaume (née en 1989) est partie en vacances en Sicile. Son meilleur souvenir – en tout cas, celui qu’elle nous raconte les yeux brillants en nous montrant des photos sur son téléphone ? Son passage au marché de Catane, qui l’a vue papoter longuement avec les pêcheurs et les poissonniers. Elle se rappelle notamment d’un espadon spectaculaire, qu’elle a immortalisé parmi les poulpes et les cabillauds aux chairs brillantes. Puis elle enchaîne sur le marché aux poissons de Tokyo, le plus grand du monde, où elle a filmé la découpe à la scie à ruban d’un thon surgelé (Méthode thonidée, 2013). « Il y a là une cruauté qui devient hyper-esthétique », détaille la jeune femme, dont les (très) nombreux voyages et les (très) nombreuses pratiques sportives ont développé les sens d’aventurière.
Elsa Guillaume à l’Ancienne école de médecine navale
© Photo Maxime Franusiak
Bien sûr, elle aime la plongée. L’alpinisme aussi. La marche, évidemment. Elle a été en résidence sur la goélette Tara avec la fondation d’Agnès b. [vidéo ci-dessous], et a adoré se retrouver artiste au milieu de scientifiques. Elle n’hésite jamais à partir seule durant des semaines à l’autre bout du monde (en Inde, au Brésil, en Nouvelle-Zélande), accompagnée seulement de carnets qu’elle couvre de dessins. D’ailleurs, le désir de re-voyager loin commence à la chatouiller sérieusement ; bien sûr, elle n’échappe pas aux préoccupations écologiques, et envisage déjà de réduire ses trajets en avion pour privilégier des transports moins polluants, par exemple « prendre le Transsibérien pour rejoindre l’Asie ». Elsa Guillaume est souvent double : céramiste, la voyageuse a choisi un art très sédentaire, qui ne peut se passer d’un atelier fixe et d’un four. « Je suis amoureuse de cette technique qui est à l’inverse même de la mobilité. »
Un après-midi de septembre, on l’attrape en terrasse d’un café de Belleville, à Paris. Elle revient tout juste de Marseille, et doit se rendre à Meisenthal, au Centre International d’Art Verrier, où elle travaille de nouvelles pièces avec des spécialistes du verre. Son atelier ? Il est à Bruxelles, dans une ancienne usine de la fin du XIXe siècle ; actuellement, elle est en résidence à Rochefort, où elle s’immerge dans les collections du musée de la Marine et de celui de l’Ancienne École de médecine navale. « J’ai toujours eu énormément d’énergie », détaille-t-elle d’emblée. Dessinatrice depuis l’enfance, elle a grandi entre la région parisienne et Londres et est entrée aux Beaux-Arts de Paris avec l’envie de « raconter des histoires » et de se tourner vers la bande dessinée. Deux ans plus tard, elle découvre la céramique, « une révélation », et « l’engagement physique » que demande la terre : « on s’est bien trouvé avec ce matériau, ça me canalise ! »
Elsa Guillaume, Exposition Tritonades et Coelacanthes, à la galerie Backslash, 2020
© Tadzio
Elsa se place à mi-chemin entre une curiosité d’exploratrice pour les abysses et une observation médusée de ce que le capitalisme fait aux poissons.
La céramique est pour elle synonyme de textures, de brillance. Elle aime que les visiteurs de ses expositions aient « envie de toucher ». D’ailleurs, elle vient de produire cet été une première œuvre utilisable par le public, soit une douche de plage en céramique et en métal, hérissée de poissons, pour la biennale d’Anglet [ill. ci-dessous]. À la seconde où elle avait fini son installation, un gamin demandait, tout content : « c’est bon, on peut l’utiliser ? » Et Elsa d’éclater de rire en mimant son impatience. En ce moment, elle est en pleines recherches à Rochefort et se plonge dans les « expéditions du Nouveau Monde » ; elle se penche sur les formations de médecin, qui sont apparues pour les grands départs en mer – « avant, les chirurgiens se formaient chez les bouchers ! »
Elsa Guillaume, Embruns, 2021
installation pour la biennale d’Anglet • ©
Le musée de l’Ancienne école de médecine navale est pour elle un « cabinet de curiosités », dans lequel elle se plonge avec gourmandise, attentive à ces « pièces hyper étranges » qui aidaient à la formation des médecins. Elle prépare aussi une exposition à la Corderie royale de Rochefort, un bâtiment tout en longueur (les cordes y étaient enroulées de bout en bout) qu’elle peuplera de sous-marins en verre (en pleine fabrication en ce moment à Meisenthal), posés sur des socles en métal dotés de pattes, d’une « esthétique rétro-futuriste ». C’est l’occasion d’interroger : pourquoi une telle fascination pour l’océan et les animaux qui le peuplent ?
Toujours double, Elsa se place à mi-chemin entre une curiosité d’exploratrice pour les abysses – ces fonds marins hostiles à l’homme où la vie surgit dans des sources hydrothermales –, et une observation médusée de ce que le capitalisme fait aux poissons, qu’il pêche en masse et extraie violemment des mers pour les découper avant d’en rejeter une partie. Ainsi, ses œuvres peuvent grouiller de vie, de poissons et de créatures hybrides brillant dans leur émail pâle (Hieronymus, 2019)… Ou faire état d’un massacre orchestré avec soin, lorsque les bestioles marines ne sont plus que des tronçons, découpés chirurgicalement et posés sur des tables métalliques (Branchies et bistouri, 2019).
Elsa Guillaume in the studio, à la Kunsthalle, Mannheim, 2021
© Photo Heiko Daniels
Sans appuyer, sans faire de son art une pratique militante, elle prend le temps d’expliquer : « On est en train de piller l’océan de manière dramatique. » Tout en soulignant « l’attraction/répulsion » provoquée par les étals de poissons à la peau lisse, dont la découpe lui inspire ses idées plastiques. Une façon d’observer les dégâts de l’anthropocène, des marchés aux océans infinis… Et de retenir l’étrange beauté d’une catastrophe.
Biennale internationale d'art contemporain d'Anglet 2021
Du 7 août 2021 au 31 octobre 2021
Anglet • 1 Avenue de la Chambre d'Amour • 64600 Anglet
www.anglet.fr
Deux expositions personnelles à venir :
Au musée de la Marine et à la Corderie royale de Rochefort
Du 3 février 2022 au 31 décembre 2022.
Sa galerie
Galerie Backslash
29, rue Notre-Dame de Nazareth • 75003 Paris
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