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PORTRAIT

Jean Claracq : mi-médiéval, mi-millennial

Par • le
Collectionné par agnès b. et exposé à la fondation Vuitton, ce jeune prodige réalise des tableaux miniatures aux influences infinies. De la Renaissance flamande à Instagram, et des reliquaires médiévaux aux jeux vidéo, ses grands écarts temporels font le buzz. Rencontre.
Jean Claracq, A View from an Apartment
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Jean Claracq, A View from an Apartment, 2017

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Multipliant les tableaux dans le tableau, ouvrant mille fenêtres (y compris numériques) à la fois, l’artiste est un féru d’histoire de l’art qui puise allègrement dans plusieurs siècles de création

Huile sur bois • 120 x 90 cm • Courtesy galerie Sultana, Paris

Avec ses garçons plongés dans leurs pensées et habitant des espaces aux perspectives infinies et inaccessibles, la peinture de Jean Claracq semble livrer une représentation iconique de la mélancolie contemporaine. C’est du moins ce qui saute aux yeux, maintenant que nous avons fait l’épreuve du confinement et de la distanciation sociale. Dans A View from an Apartment, un jeune homme fourbu, torse nu, la mine défaite, assis sur un tabouret, ne manifeste même pas d’appétit pour le bol de corn-flakes qu’il s’est servi. La fenêtre de son appartement donne sur les tours voisines où les gens, à la fois proches et lointains, vivent leur vie minuscule. Mais la vraie vue, celle du titre, est peut-être ailleurs : dans ce livre illustré posé sur la table du petit déjeuner, ou bien sur cet écran d’ordinateur ouvert sur le profil d’un personnage recroquevillé, qui paraît tout aussi apathique.

Quoi qu’il en soit, ce tableau tend déjà bien trop de lignes de fuite pour être réduit à la seule représentation d’un vague à l’âme. Multipliant les images dans l’image, jouant de l’effet miroir et peuplant l’arrière-plan d’une foule de détails, l’artiste semble même à deux doigts, dans chacune de ses œuvres, de laisser de côté son petit peuple de solitaires, pour attirer le regard du spectateur vers ce qui se passe tout autour et derrière eux. À tel point que ce lève-tard au bol de céréales à peine entamé (il fait grand jour dehors), n’occupe que le tiers gauche de la toile.

Tableau dans le tableau, une fenêtre ouvre tout sur un parking (plein), des barres d’immeubles longeant un lac ou une baie, puis des tours escaladant une colline ; plus proches, cinq fenêtres percent la façade d’un immeuble, avec autant de vues sur des intérieurs, où les voisins s’affairent. À quoi ? Pour en avoir le cœur net, il faudrait faire comme le héros (confiné lui aussi à cause d’une jambe dans le plâtre) de Fenêtre sur cour, le film de Hitchcock, et s’armer de jumelles ou, en l’occurrence, d’une loupe. Car, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes de cette peinture surpeuplée, étonnante de subtilités, et d’un réalisme minutieux, les tableaux sont fort petits.

Jean Claracq, Grindr’s Hookup
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Jean Claracq, Grindr’s Hookup, 2017

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Une des réussites de Jean Claracq, c’est sa manière de composer un paysage parfaitement dessiné, empreint de l’artificialité synthétique des jeux vidéo.

Huile sur bois • 120 x 90 cm • Courtesy galerie Sultana, Paris

Jean Claracq se fixe une double contrainte : faire des tableaux qui aient l’air d’être des photographies et dans les limites de formats miniatures.

Si le quartier dépeint dans A View from an Apartment tient dans un format respectable de 120 × 90 cm, il est l’un des plus grands jamais réalisés par Claracq, plus familier de tableautins de 10 × 15 cm, voire, il y a quelques années, de 4 × 6 cm, à peine plus gros que des timbres de collection. Il était alors à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Aujourd’hui âgé de 29 ans, il jouit d’une visibilité croissante. Ces derniers mois, outre une exposition personnelle à la galerie Sultana, à Paris, ses peintures ont été montrées dans quatre group shows, sans compter la fondation Louis Vuitton qui, le 7 mars, lui ouvrait (avant fermeture pour une durée indéterminée) sa salle dédiée aux jeunes artistes. Depuis un an, il travaille à Aubervilliers (93), dans une ancienne menuiserie transformée par quelques-uns de ses camarades des Beaux-Arts en atelier collectif, baptisé Houloc. « C’est un grand plateau de 500 m2, raconte Jean Claracq. Nous sommes une quinzaine à y pratiquer des médiums différents, de la sculpture monumentale à la peinture. On partage le matériel, on y organise des expositions, et la lumière, naturelle, y est parfaite. »

En apnée dans l’atelier

Jean Claracq
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Jean Claracq

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© Photo Melissa Boucher

Cette dernière remarque, a priori banale, n’en est pas moins surprenante: la plupart des peintres travaillent désormais, sans s’en formaliser plus que cela, à la lumière artificielle des néons. « C’est important pour y voir clair », renchérit Claracq. On le croit d’autant plus au vu de la double contrainte qu’il se fixe : faire des tableaux qui aient l’air d’être des photographies et dans les limites de formats miniatures. La lumière n’y suffit d’ailleurs pas. Quand on réalise de tels ouvrages, « il faut être très calme, explique-t- il, parce que, si on a bu un ou deux cafés en arrivant à l’atelier le matin, la main tremble. Et plus on se concentre, plus l’espace du tableau devient grand. Au bout de trois heures, quelques centimètres vous paraissent être une immensité. Parfois, on ne respire même plus. »

Jean Claracq, Rob Spielman on a Couch and A View from an Apartment
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Jean Claracq, Rob Spielman on a Couch and A View from an Apartment, 2017

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Les sujets dépeints par Jean Claracq sont à l’image des millennials (nés entre 1980 et 2000), connectés et détachés. Ce qui fait aussi de ces peintures le portrait d’une génération.

Huile sur bois • 15 × 12,3 cm • Courtesy galerie Sultana, Paris

Jean Claracq est passé du carnet de dessin à l’écran numérique, qui a injecté dans ses tableaux quelque chose de l’univers virtuel et des jeux vidéo.

Quand il n’est pas en apnée à l’atelier, Claracq passe ses week-ends à la bibliothèque Forney (spécialisée dans les arts décoratifs, les métiers d’art, les beaux-arts et les arts graphiques), à Paris. « C’est de là, confie-t-il, que mes tableaux partent. » La consultation, l’observation, la lecture est la première étape d’un long processus de travail où s’empilent et s’imbriquent les sources d’inspiration, qui vont de l’art médiéval aux maîtres de la Renaissance flamande et italienne jusqu’aux photographes Alfred Stieglitz ou Jeff Wall, en passant par des ouvrages techniques et des édifices architecturaux. Qu’y puise-t-il ? Une atmosphère, mais aussi un art du cadrage, de la mise en perspective. Au fil de la lecture, Claracq dit tracer des compositions, sous forme de croquis, qui deviendront peut-être celles d’une future toile. Il est passé du carnet de dessin à l’écran numérique, qui a injecté dans ses tableaux quelque chose de l’univers virtuel et des jeux vidéo, où les villes, les bâtiments, les pièces intérieures respectent une structure trop léchée.

Jean Claracq, Landscape with the Temptation
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Jean Claracq, Landscape with the Temptation, 2019

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Un incendie, un jeune homme, plus ou moins concerné (à moins qu’il ne soit pyromane), prêt à sauter de la falaise (à moins qu’il ne gamberge) : l’art de Claracq est un art de l’amorce, diverse et variée.

Huile sur bois • Courtesy galerie Sultana, Paris

Il y a de cela, en effet, dans le réalisme minutieux de Jean Claracq : une mise en scène tirée au cordeau et trop bien étagée, trop bien calculée, trop mathématique, pour ne pas verser dans les zones désarmantes de l’improbable. La place, en somme, de la fiction qui, de l’aveu de l’artiste, est finalement la première dans son travail : « Je pense d’abord à raconter une histoire », confirme-t-il. À l’image de ce tableau rond, où un jeune homme en slip de bain (uniforme récurrent des personnages de Claracq) se tient au bord d’une falaise, prêt à sauter… si on se fie au titre : Landscape with the Temptation. Tentation d’en finir ? À moins que la tentation, érotique cette fois, ne soit incarnée par le corps svelte du jeune homme lui-même ? Ou bien est-ce celle de tout brûler, puisqu’un incendie ravage un bâtiment administratif en contrebas ? On ne verra pas le bout du tunnel des hypothèses narratives offertes par ce tableau, qui laisse se profiler en son lointain horizon un tunnel autoroutier. Comme si l’éventail de pistes offertes n’y suffisait décidément pas et que c’était vers le hors-champ qu’il fallait tendre son imagination pour entrevoir le fin mot de ces histoires.

Jean Claracq, Zinchenko_dima (2019) / Pastime Paradise (2019)
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Jean Claracq, Zinchenko_dima (2019) / Pastime Paradise (2019)

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Une autre curiosité est cette manière qu’a l’artiste de prolonger l’espace du tableau par un cadre sculpté (ici en béton) reprenant un détail de la peinture (en l’occurence, un bunker).

Des portraits qui prennent la tradition du genre à rebrousse-poil : ce jeune homme tourne le dos au spectateur, absorbé, non pas par le coucher de soleil, mais par le spectacle de son écran… miniature.

6 x 8 cm (14,4 x 5,4 cm avec cadre) / 50 x 36 cm • Courtesy galerie Sultana, Paris

Confinés ou pas, on regarde moins ce qu’il y a autour de nous et dont on s’abstrait corps et âme, pour se river, par des écrans à peine plus petits que les tableaux de Claracq, à la vie d’êtres si loin, si proches.

Le hors-champ, les coulisses de la scène dépeinte se glissent ainsi furtivement dans la vitre de l’appartement du jeune homme au bol de corn-flakes, sous la forme du reflet, dans la vitre, d’un photographe. Directement inspirée d’un cliché de Jeff Wall, cette présence furtive désamorce le naturalisme de la scène et laisse deviner combien le tableau est prémédité. Le hors-champ, chez Claracq, c’est aussi tout ce qui déborde la peinture elle-même, c’est-à-dire son cadre. En béton ou en bois, bientôt en plâtre, celui-ci devient une pièce sculpturale qui prolonge souvent un motif ou une forme présente dans le tableau. Ainsi le bunker qui apparaît à l’arrière-plan de Zinchenko_dima prête-t-il sa forme au cadre de la peinture, l’enveloppe et la prolonge à la fois « comme un retable et comme une châsse », dit Claracq, qui cite en exemple celle de sainte Ursule, peinte par Hans Memling en 1489.

Le hors-champ est aussi dans ces fenêtres numériques qui absorbent souvent les protagonistes et sur lesquelles le spectateur n’a qu’une courte vue. Un personnage nous tourne le dos mais laisse voir par-dessus son épaule la moitié de son téléphone portable (Pastime Paradise, 2019). Ce hors-champ-là, tellement contemporain, est celui de nos vies digitales. Confinés ou pas, on regarde moins ce qu’il y a autour de nous et dont on s’abstrait corps et âme, pour se river, par des écrans à peine plus petits que les tableaux de Claracq, à la vie d’êtres si loin, si proches.

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Open Space #7Jean Claracq

Du 7 mars 2020 au 30 mai 2020

www.fondationlouisvuitton.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Hans Memling

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