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Alexandra Noel, Waiting for more land, 2017
© Alexandra Noel
Alexandra Noel
© Photo Naoki Sutter-Shudo
Je n’ai pas l’habitude d’employer la première personne, mais les toiles d’Alexandra Noel m’ont chuchoté de me jeter à l’eau. Il est en effet physiquement et mentalement difficile de rester à distance. Ne dépassant que très rarement les 15 cm de hauteur, ces talismans de toile ou de bois sont si petits qu’ils nous font les yeux doux afin qu’on s’en approche. Pour les apprécier, il faut les laisser pénétrer cette zone intime, celle réservée aux personnes qu’on aime et auxquelles on livre des secrets.
J’ai découvert le travail d’Alexandra Noel il y a environ trois ans. J’ai tout de suite été frappée par ces toiles-vignettes que j’ai d’abord appréciées en ligne, puis physiquement, sans être déçue. M’évoquant les œuvres des peintres américains Roger Brown et Gertrude Abercrombie, j’ai été séduite par leur tendresse, parfois grotesque et dérangeante : un intérieur rose bonbon tout droit sorti d’un conte de fées, une paire de fesses toutes raides, deux coléoptères transportant une boulette de saleté et un chien à la gueule rouge, grande ouverte. Leur facture fragile et précise m’a troublée et étrangement apaisée à la fois. Aux grands élans crâneurs du peintre virtuose, Alexandra Noel oppose une retenue et le charme d’une simplicité faussement maladroite.
Alexandra Noel, Take your time to shit, 2015
© Alexandra Noel
À l’instar des toiles rangées dans la catégorie « art naïf », les peintures de cette californienne née en 1989 sont minutieuses et recouvertes de couleurs vives souvent appliquées en aplats. Par leur taille et leurs dégradés, elles évoquent des joyaux dans la nuit et des écrans de téléphone ou d’ordinateurs. Proposant un gros plan sur une bouche de bébé ou sur un paysage cosmique, utilisant des micro-toiles ou des formats plus standards, Alexandra Noel se joue en fait des échelles et de l’élasticité des images. Tirant ses sujets de son imaginaire, de photos personnelles ou de visuels glanés ici et là, elle copie, colle, reproduit, zoome et dézoome comme le font nos doigts et nos souris à la surface d’interfaces numériques.
Alexandra Noel, Ship Spotting, 2018
© Alexandra Noel
Natures mortes, fan art, compositions surréalistes, portrait en clair-obscur, station-service… Alexandra Noel navigue à vue entre les genres. De temps en temps, elle s’essaie même à l’abstraction. Comme si la toile était un petit coffret, elle en peint les côtés avec une peinture industrielle. De coffrets, il est d’ailleurs systématiquement question. Ces tableaux sont de petites boîtes ouvertes, « des scènes de théâtre », comme elle le dit elle-même. Ce qui est particulièrement flagrant dans sa série de toiles panoramiques, évoquant des sets design de jeu vidéo à la sauce fantasy-creepy.
Alexandra Noel, Empathy, 2018
© Alexandra Noel
Une menace invisible mais omniprésente pèse.
Si l’artiste change souvent de style et peint à petite échelle, c’est par économie. Alexandra Noel est une enfant du zapping et de l’accélération. Elle se lasse rapidement et revendique ainsi une certaine rapidité dans l’exécution. « Je ne veux pas « raconter des histoires » », confie-t-elle, « mais sortir de ma tête des images qui m’obsèdent. » Ces peintures s’apparentent en réalité à des instantanés d’un journal composé de choses et d’autres, de fragments de vie, de sa vie et de celles des autres, répliqués, remixés, adaptés. La peinture a en effet plus que jamais ce rôle : recycler et digérer les images du monde qui nous assaillent par milliers.
À travers les yeux d’Alexandra, ce chaos s’organise et a la saveur d’une Amérique brumeuse et mélancolique. Élevée en banlieue à San Diego et basée en périphérie de Los Angeles, l’artiste égraine à dessein des sentiments d’inertie et de vide à la surface de ses tableaux. En témoignent les voitures isolées, les larges ciels et les architectures rigides qui les peuplent. Une menace invisible mais omniprésente pèse et se dissout dans une forme de mysticisme contemplatif.
Alexandra Noel, À gauche: Money Mattress (2016); à droite : And then the air was filled with 10,000 things (or when a minor piece of wood becomes a missile) (2019)
© Alexandra Noel
On dit souvent que les animaux pressentent l’imminence d’un danger. Une raison pour laquelle les canidés, vaches, cerfs ou encore rongeurs sont probablement un leitmotiv dans l’œuvre d’Alexandra Noel. Elle peint, semble-t-il, les visions d’une apocalypse qui se répand ou se dissimule dans le quotidien. Dans Money Mattress (2016), trois langues luminescentes sont sur le point d’enflammer un matelas. Dans la toile And then the air was filled with 10,000 things (or when a minor piece of wood becomes a missile), un ballet d’objets imaginaires virevolte dans une tornade. Souvent, des hélicoptères scrutent des paysages et baignent dans une lumière crépusculaire de fin (ou d’éveil) du monde.
Voilà pourquoi Alexandra Noel me touche autant. Ses tableaux reflètent une vulnérabilité à l’angoisse, le sentiment de sécurité miné par l’individualisme, la complexité du monde apparaissant dans toute son étrangeté. Nous n’avons en effet jamais été si connectés et pourtant nous avons souvent le sentiment d’être éloignés du réel. Alexandra Noel semble aussi en être victime, car elle nous renvoie l’image de ces subjectivités hantées par un désastre (économique, social, écologique), l’image d’un doute qui se diffracte et se dissipe dans la substance des écrans, médias et rêves. Ces tableaux sont des talismans ancrés dans le réel, ceux d’une génération asphyxiée en quête d’un refuge.
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