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L’incroyable appartement-atelier de Luigi Serafini, auteur de l’énigmatique “Codex Seraphinianus”

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Publié le , mis à jour le
Depuis 1981, le « Codex Seraphinianus » de Luigi Serafini fascine le monde. Ce que l’on sait moins, c’est que cet objet encyclopédique au mystérieux alphabet se prolonge entre les murs de son appartement-atelier. Tandis que le MACRO de Rome le met en lumière dans l’exposition « Una casa ontologica » à partir du 21 mars, Beaux Arts a visité ce lieu unique, œuvre d’art total, aujourd’hui menacé de disparition.
Le salon de la maison de Luigi Serafini
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Le salon de la maison de Luigi Serafini, 2024

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© Luigi Serafini

Franchir la porte de la maison de Luigi Serafini est une expérience sensorielle difficilement communicable. L’on s’y trouve tout d’abord assailli par une explosion de couleurs, un foisonnement de formes et de matières, une sorte de trop-plein ! Mais de quoi au juste ? L’œil est ici soumis à rude épreuve. Parvenir à distinguer les contours des objets et des êtres composants ce décor extravagant s’avère d’autant plus difficile que ceux-ci ne ressemblent à rien de connu.

Femme-carotte gisant comme momifiée, coqs sportifs disputant on ne sait quel match, mouche noire solitaire sur main jaune humaine, totems-scarabées hiératiques, cerfs bariolés aux bois hérissés de leds lumineuses, squelette humain confortablement allongé au-dessus d’une porte… La surprise naît à chaque recoin de ce dédale de pièces et de corridors dans lequel l’artiste s’est installé en 1984.

Un appartement-atelier énigmatique en trompe-l’œil

C’est là, à deux pas du Panthéon, dans un bel immeuble ancien du centre historique de Rome, que travaille Luigi Serafini. Là aussi qu’il vit avec sa femme Daniela quand le couple ne séjourne pas à Milan. Sculptures, peintures, installations et inscriptions dessinent ici un alphabet secret, un trompe-l’œil à très grande échelle s’enfonçant vers un mystérieux labyrinthe. Au bout duquel nul ne peut prévoir quel Minotaure pourrait surgir, ni quelle énigme il faudrait savoir résoudre pour l’affronter… Les messages en latin ou en grec, idéogrammes chinois, mythique nombre d’or, ou signes cabalistiques, qui recouvrent certains pans de murs de ce décors, offriraient-ils quelques indices ?

À gauche, une inscription sur le mur au dessus d’un meuble-grenouille. À droite le couloir menant au scarabée
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À gauche, une inscription sur le mur au dessus d’un meuble-grenouille. À droite le couloir menant au scarabée, 2024

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© Luigi Serafini

Luigi Serafini, né à Rome en 1949, est sans conteste l’artiste visuel parmi les plus énigmatiques de sa génération. C’est en 1981 que le nom de ce photographe, peintre, sculpteur, designer, architecte et poète a fait soudainement irruption dans le paysage de l’avant-garde artistique italienne, lorsque paraît son Codex Seraphinianus, un livre-objet illustré publié cette année-là aux éditions Franco Maria Ricci, un ovni destiné à entrer dès cet instant dans la légende.

Une graphie précise de courbes évoquant une langue orientale

Luigi Serafini, Planche du Codex Seraphinianus
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Luigi Serafini, Planche du Codex Seraphinianus, 2013

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Couresty de Luigi Serafini

Considéré comme l’ouvrage le plus étrange jamais publié, ce vrai-faux codex ressemble de prime abord à une encyclopédie. Même volonté d’embrasser le monde, avec les êtres, les paysages, les architectures, les costumes, les animaux et les plantes qui le composent. À cette différence près que ce qui y est représenté aux crayons de couleurs, avec une précision d’orfèvre, est entièrement fictif !

Sa cosmogonie, fabriquée de toutes pièces, est peuplée de créatures hybrides, le plus souvent mi-animales mi-végétales, s’enfantant les unes les autres dans une série de métamorphoses aussi fantastiques qu’infinies. Sans cesse réédité, le Codex est parfois enrichi, comme c’est le cas de l’édition de 2007 née de sa collaboration avec Italo Calvino. Acclamé avec la même ferveur depuis près d’un demi-siècle par une liste infinie d’illustres admirateurs, parmi lesquels François Mitterrand ou Federico Fellini, Luigi Serafini persiste à répéter que les 392 pages et 11 chapitres de l’ouvrage n’étaient qu’un rêve auquel il a un jour décidé de donner naissance, en se mettant pour cela à dessiner pendant près de cinq ans, dans un élan, selon lui, irrépressible.

Le Codex Seraphinianus
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Le Codex Seraphinianus, 2024

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© Luigi Serafini

Ce mythique Codex contient une invention plus étonnante encore que les images qui le constituent : celle d’un langage, mais d’un langage dénué de toute signification. Son auteur en a élaboré la graphie précise, dans un délié de courbes gracieuses évoquant une vieille langue orientale. De cet alphabet, qu’il est donc le seul au monde à maîtriser, il continue de noircir jusqu’aux murs de sa maison !

Œuvre d’art total

L’expulsion de l’artiste serait synonyme de la disparition de ce que lui-même comme tant d’autres s’accordent à qualifier « d’œuvre totale ».

Des pages du livre exposé dans le salon à l’ensemble de cette étrange habitation-musée dans laquelle court le fil de cette calligraphie imaginaire, la filiation est évidente. Pour Andréa Bellini, le directeur du Centre d’Art contemporain de Genève – où il avait convié l’artiste en 2023 –, cette maison façonnée depuis quarante ans par l’auteur du Codex en offre une magistrale prolongation : « la cosmogonie seraphinienne s’est échappée des pages du livre pour se prolonger de façon tridimensionnelle dans tout l’espace ; et cela, en parfaite cohérence avec l’ensemble du parcours de l’artiste. Ce lieu marque le triomphe de l’imagination ! Nous entrons ici de plain-pied dans le cerveau de Luigi Serafini et dans sa réinvention surréaliste d’un univers entier », s’enthousiasme-t-il devant chacune des œuvres et créatures hybrides peuplant le lieu.

Luigi Serafini dans son bureau
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Luigi Serafini dans son bureau

Même constat chez la critique et commissaire Marie de Brugerolle, fascinée aussi par cette « Casa seraphinienne », elle qui fut la première à en révéler diverses pièces en France, lors de l’exposition organisée au Crac Occitanie de Sète, en 2020.

La cheminée Cerf
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La cheminée Cerf, 2024

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© Luigi Serafini

Les voix en faveur de l’œuvre de Luigi Serafini se multiplient actuellement pour le soutenir. Car une menace de poids plane sur ce patrimoine depuis juillet 2023, lorsque les Chevaliers de l’ordre de Malte, propriétaires de cet immense palais comprenant l’étage de l’artiste, ont signifié à son occupant leur volonté de récupérer leur bien. Luigi Serafini, qui n’en est que le locataire, se bat pour empêcher cette expulsion. Elle serait synonyme de la disparition de ce que lui-même comme tant d’autres s’accordent à qualifier « d’œuvre totale ».

Une bataille contre le puissant ordre de Malte

« Accepter que cela disparaisse serait un scandale », s’indigne Andrea Bellini. Une âpre bataille juridique et médiatique s’est engagée en Italie. Nul ne sait encore quelle en sera l’issue, même si la Cour d’appel de Rome vient de prononcer, le 12 février dernier, une décision repoussant à janvier 2025 toute éviction de l’artiste. Cette bataille oppose d’un côté le puissant Ordre chevaleresque catholique, animé par une logique financière fondée sur la valeur de ce bien immobilier, et de l’autre, le « chevalier Serafini », au nom de la poursuite de tous ses rêves….

La cuisine de la maison de Luigi Serafini. Dans le couloir à gauche, son portrait en « chevalier Saint-Georges » d’Andrea Mantegna
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La cuisine de la maison de Luigi Serafini. Dans le couloir à gauche, son portrait en « chevalier Saint-Georges » d’Andrea Mantegna, 2024

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© Luigi Serafini

L’artiste s’est en effet représenté sur le mur du couloir face à sa cuisine, à l’échelle humaine, sous les traits du chevalier Saint-Georges, une toile exécutée au XVe siècle par le peintre Andrea Mantegna. Cela en hommage à ce rêve chevaleresque qu’il cultivait déjà petit garçon, comme le rappelle l’homme de 74 ans à la silhouette et au sourire éternellement juvéniles. Mais ce clin d’œil au Quattrocento révèle également un désir profond d’abolir toutes formes de frontières. « J’aime vivre dans cette continuité spatiale et temporelle », commente finalement le maître de ces lieux, en guise d’explication face à la profusion, sinon la fusion.

Des maximes inscrites sur le fronton du temple d’Apollon, à Delphes, aux évocations de l’Empire romain, du Moyen Âge au surréalisme, en passant par le design milanais des années 1980 – auquel il a activement participé aux côtés d’Ettore Sottsass dans le groupe Memphis –, sans oublier l’univers onirique d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, l’artiste « sample » toutes les traditions artistiques, poétiques ou littéraires, déclinées en toutes les langues. Un rêve d’universalisme qui irrigue tout l’univers seraphinien, tout comme chez le facteur Cheval en qui l’artiste avoue volontiers se reconnaître. Un rêve qui s’incarne également dans une fabuleuse construction en forme de défi au monde, et à ses logiques matérialistes.

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Le catalogue de l'exposition « Reverse Universe »

Organisée au Crac Occitanie de Sète, le catalogue paraîtra prochainement aux éditions Montez Presse, sous la direction de Marie de Brugerolle.

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Luigi Serafini - "Une maison ontologique"

Du 21 mars 2024 au 25 août 2024
Italie

zero.eu

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