Article réservé aux abonnés

Artiste à suivre

Madison Bycroft, du genre étrange

Par

Publié le , mis à jour le
Qui sont « les jeunes pousses » qui façonnent l’art de notre temps ? Ce mois-ci, Beaux Arts dresse le portrait de l’artiste Madison Bycroft, dont le travail généreux, baroque et féministe questionne nos capacités à communiquer avec ce qui est étranger.
Madison Bycroft, Autoportrait tiré de Bureau of Neutrality and the half sung
voir toutes les images

Madison Bycroft, Autoportrait tiré de Bureau of Neutrality and the half sung, 2016

i

Vidéo couleur et son • © Madison Bycroft

Certes, son C.V. nous apprend une date et un lieu de naissance : 1987 à Adélaïde, en Australie. Il nous renseigne également sur sa formation, l’University of South Australia puis l’école d’art de Piet Zwart Institute aux Pays-Bas, ainsi qu’un passage par plusieurs résidences d’art de renom : ISCP à New York, Triangle à Marseille. Mais qui est Madison Bycroft ? Comment faire le portrait d’un ou d’une artiste qui ne rentre dans aucune case et revêt à chaque fois un visage nouveau dans son travail ? Faudrait-il employer le pronom « il » ou « elle » ? Nous opterons pour la contraction « ille » : ni au masculin, ni au féminin, mais au neutre.

Madison Bycroft, vue de l’exposition « Desk Set » au CAC Brétigny
voir toutes les images

Madison Bycroft, vue de l’exposition « Desk Set » au CAC Brétigny, 2018

i

Photo Aurélien Mole

Pour savoir qui est Madison Bycroft, il faut trouver des indices dans ses vidéos et dans ses performances déjantées, où ille incarne tour à tour un jeune garçon maladroit, une coach au nez en pâte à modeler ou encore un avatar 3D. Justement, cet.te jeune artiste, récemment installé.e à Paris, démontre qu’il est absurde – sinon impossible – de véritablement répondre à cette question appelent un verdict sans fond. « Nous sommes toujours plusieurs personnes à la fois », abonde l’artiste.

Avec son œuvre d’une richesse formelle inouïe,  couleur peau et sertie d’or, nous expérimentons le pouvoir d’être « un » et « autre » ou bien ni l’un ni l’autre. Rêvant d’une identité fluide qui échappe aux catégories traditionnelles, se travestissant sans cesse, Madison Bycroft met en scène des identités composites, instables et déplacées, fruits de mix, de remix, de traductions, de contaminations et d’autres mélanges étranges multipliant les références historiques, contemporaines, mythologiques et médiatiques.

Sa vidéo Bureau of Neutrality and the Half Sung de 2016 témoigne notamment du malaise qui surgit face à l’impossibilité de se reconnaître dans les catégories binaires – femme, homme – et tente de définir de nouveaux langages et des comportements hybrides pour contrecarrer ces normes traditionnelles. Faire parler ce qui est « entre », en quelque sorte. Chaotiques et non linéaires, entre mondes réels et virtuels, les vidéos de Madison Bycroft aspirent les codes des émissions de bien-être, de la publicité et de la télé-réalité, pour ironiser sur les représentations médiatiques, épouser des identités extrêmes et pointer l’absurdité des stéréotypes. Sa vidéo Separations Inc. TM suit, dans son quotidien et dans son inconscient, une coach professant des conseils à travers des slogans.

S’employant à déconstruire les clichés, le travail aussi absurde que jubilatoire de Madison Bycroft met en pratique la possibilité de se les approprier et d’en jouer pour s’en libérer. L’enjeu est de se laisser contaminer, d’absorber ce qui est étranger, de créer du lien avec ce qui est autre, qu’il s’agisse d’effluves, de caractères, d’humains ou de non-humains. Avec sa performance Mollusk Theory (Théorie mollusque), qui prend la forme d’une conférence, l’artiste s’affuble d’un costume de seiche, danse, récite des poèmes, pour tenter d’établir un contact avec cet animal qui la fascine. « Je me suis posé.e la question de savoir pourquoi les humains se sont construits en opposition aux animaux. Je veux désapprendre tout ça. Non devons construire des relations d’égal à égal avec les animaux », explique l’artiste qui désire rompre avec l’anthropocentrisme.

Madyson Bycroft, Mollusk Theory : Soft Bodies
voir toutes les images

Madyson Bycroft, Mollusk Theory : Soft Bodies, 2017

i

Performance au Centrale Fies, Trente • 45 min • Photo Alessandro Sala

Pieuvres ou huîtres, les mollusques en tout genre peuplent son imaginaire. « Dans la fiction traditionnelle, comme avec le Kraken ou les livres de Lovecraft, ils incarnent des êtres dangereux, cachés, des monstres inexplicables. Je veux sortir de l’ombre cet animal et tenter de le comprendre », affirme l’intéressé.e. Symboles de la sexualité féminine mais aussi d’un mode de pensée tentaculaire et anti-hiérarchique, ces êtres mous et visqueux sont, avec Madison Bycroft, les protagonistes des nouvelles histoires qu’elle invente. Des récits non patriarcaux, qui font la part belle aux êtres mollusques, mais aussi aux femmes et aux non-humains. Au centre d’art contemporain, le CAC Brétigny, l’artiste propose actuellement, à travers une installation et performance, une réécriture du mythe de Médée : le souffleur, normalement invisible, le chœur et les personnages périphériques, en l’occurrence des chiens, sont réhabilités. Poursuivant ses recherches sur la middle voice, ces voix intermédiaires à la fois actives et passives caractéristiques du théâtre grec, Madison Bycroft continue d’imaginer des attitudes émancipées : elle participera à partir du 7 juin à une exposition organisée par Exo Exo à la New Galerie, à Paris, puis, cet automne, à la Biennale d’art contemporain de Rennes – les Ateliers de Rennes. À suivre…

À la demande de l’artiste, cet article a été rédigé en écriture inclusive.

Arrow

Desk Set

Du 10 février 2018 au 28 avril 2018

Arrow

Les Ateliers de Rennes - À cris ouverts. Biennale d'art contemporain

Du 29 septembre 2018 au 2 décembre 2018

www.lesateliersderennes.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi