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Alexandre Séon, Le Désespoir de la chimère, 1890
Coll. privée • © Thomas Hennocque
Il est de retour ! Cette année, en France, pas moins de cinq expositions se plongent dans les méandres brumeux du symbolisme. À Yerres, la verdoyante propriété Caillebotte – d’ordinaire tournée vers l’impressionnisme en hommage à l’ancien maître des lieux, le peintre Gustave Caillebotte – surprend son public en accueillant « La Porte des rêves, un regard symboliste »… Il s’agit là d’une exploration rare et magistrale de toutes les facettes du symbolisme, grâce à 163 œuvres issues d’une collection privée (un ensemble remarquable ayant déjà voyagé à travers onze pays et dix-sept musées) élaborée au fil des ans par une septuagénaire tombée amoureuse du sujet sur les bancs de l’université dans les années 1970. Et qui, bien qu’elle ait accepté de se montrer, préfère rester anonyme.
À Paris, c’est à travers le prisme du symbolisme que le musée d’Orsay a choisi de célébrer le centenaire de l’indépendance des pays baltes… tandis que le Grand Palais consacre une rétrospective au peintre tchèque František Kupka (1871–1957), pionnier de l’abstraction qui s’orienta d’abord vers ce courant. De son côté, c’est sous une pluie d’or, grâce aux toiles du symboliste autrichien Gustav Klimt (1862–1918), que l’Atelier des Lumières a choisi de fêter son ouverture. Enfin, le Petit Palais inaugurera en décembre une grande rétrospective (la première à Paris depuis près de quarante ans) de l’artiste belge Fernand Khnopff (1858–1921)…
Gustav Klimt, Portrait d’Adèle Bloch-Bauer, 1907
Huile sur toile • 138 × 138 cm • Coll. Neue Galerie, New York • © Luisa Ricciarini / Leemage
« En ce moment, il y a un regain d’intérêt pour le symbolisme, c’est certain », confirme Valérie Dupont-Aignan, présidente du fonds de dotation « Les Amis de la propriété Caillebotte ». Un phénomène qui semble avoir germé en 2008, avec l’exposition « Traces du sacré » au Centre Pompidou. Depuis, les événements thématiques se multiplient, d’« Odilon Redon, prince du rêve » (Grand Palais, 2011) à « Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky » (exposition présentée à Toronto puis au musée d’Orsay en mars 2017) en passant par « Symbolisme mystique : le Salon de la Rose+Croix à Paris » (Guggenheim, New York, 2017) et « Rêves de nature : le symbolisme de Van Gogh à Kandinsky » (musée Van Gogh, Amsterdam, 2012).
Mais pourquoi cet engouement croissant ? Plusieurs pistes se dessinent. « Les artistes symbolistes n’ont jamais vraiment formé de mouvement. Il n’y a pas eu d’école », rappelle Jérôme Merceron, commissaire de l’exposition yerroise. Le profond individualisme de ces peintres aux sensibilités variées, non asservis à un courant dogmatique, constituerait donc un premier élément susceptible de plaire au public contemporain…
Janis Rozentals, La Princesse et le Singe, 1913
Huile sur toile • 147,5 × 71 cm • Coll. State Art Museum of Republic Latvia, Riga • © FineArtImages/Leemage
La diversité des sujets et des modes d’expression du symbolisme a tout pour plaire ! Mystérieux paysages, femmes évanescentes et sensuelles, mythes et légendes, rêves et cauchemars, jusqu’aux créatures monstrueuses et fantastiques du symbolisme noir… On passe ainsi d’un couple amoureux affleurant à la surface d’un plâtre blanc comme neige (Victor Rousseau, Cantique d’amour) et de délicates jeunes femmes couronnées de fleurs (Armand Point, Alexandre Séon…) à des visions infernales (Henry de Groux) où s’agitent des harpies et autres créatures paraissant avoir inspiré aussi bien les aliens de Giger que le monstre de fumée noire de la série américaine Lost… L’attrait contemporain pour les images frappantes semble également jouer en faveur des symbolistes. Des images fortes et étonnantes, comme Des Caresses, célèbre et énigmatique toile de Khnopff où trône, imperturbable, un sphinx à tête de femme et corps de guépard. Ou encore les œuvres étonnantes de Klimt, puissantes, baignées d’une lumineuse sensualité, parsemées d’or et de couleurs…
Autre explication : le goût de l’énigme. « Ce qui me plaît bien dans le symbolisme, c’est cette aura de mystère, ce côté sibyllin », explique ainsi Solène, jeune amatrice d’art parisienne. Dans une époque du tout-transparent, où l’intimité est menacée et où chaque chose est décortiquée à l’extrême, on observe en effet, depuis une dizaine d’années, un regain d’intérêt aussi bien pour les zones d’ombre du passé et les messages cryptés – comme en témoigne le succès d’ouvrages comme le Da Vinci Code (2003), best-seller de Dan Brown, et de ses suites, dont Le Symbole perdu (2009) – que pour les brumes du fantastique inspiré des mythes, contes et légendes… dont Game of Thrones (2011–2019), série au succès planétaire, est la parfaite incarnation.
Alphonse Osbert, Le Mystère de la nuit, 1897
Coll. privée • © Thomas Hennocque
« Si les artistes symbolistes plaisent au public d’aujourd’hui, c’est en partie en raison de leur rejet du monde contemporain qui les pousse à vouloir s’évader dans le rêve et la spiritualité », avance la mystérieuse collectionneuse de la propriété Caillebotte. En quête de sens et d’idéal, les peintres symbolistes fuient le réel pour se réfugier dans un art brumeux, mieux à même d’exprimer leurs sentiments face aux mystères de la vie. Apparu en pleine révolution industrielle, le symbolisme puise ses racines dans une crise des valeurs survenue à la fin du XIXe siècle : l’Europe s’engouffre dans une ère de modernité technique et scientifique, entraînant de grands changements économiques et sociaux, mais aussi la modification des paysages ainsi que des modes et philosophies de vie… Par son rejet de toute rationalité, le symbolisme est une réaction à cette modernité. Or ne traversons-nous pas justement une période de grands bouleversements et une perte de repères, dus en partie à la révolution du numérique ?
Edgar Maxence, Les Fleurs du lac, vers 1900
Coll. privée • © Thomas Hennocque
À chacun sa porte de sortie : certains artistes représentent un monde insaisissable et brouillé grâce aux effets vaporeux du pastel, d’autres s’inspirent des contes et légendes du Moyen Âge ou de l’esprit de la Renaissance italienne, d’autres encore (comme Gustave Moreau) se plongent dans des apparitions mystiques… ou, comme Alphonse Osbert, peignent des femmes vêtues à l’antique, jouant de la lyre au crépuscule ou au clair de lune…
Le symbolisme ne serait-il pas tout simplement intemporel ? « Autour de nous, tout est Symbole et n’est que Symbolisme », écrivait le critique Ferdinand Brunetière en 1891. « Une religion n’est qu’une symbolique, puisque ses cérémonies et ses rites ne sont que […] la traduction sensible, mouvante et colorée, des vérités mystérieuses qui la constituent […]. Pareillement, tout art n’est qu’une symbolique, en tant qu’il exprime des idées abstraites par des images. » Par sa puissance, sa beauté et sa profondeur, le symbole est selon Brunetière une « espèce de révélation » qui « relie l’homme à la nature, et tous les deux à leur principe caché »… Une magie qui ne peut laisser indifférent !
La Porte des rêves, un regard symboliste
Du 7 avril 2018 au 29 juillet 2018
Maison Caillebotte - Yerres • 8, rue de Concy • 91330 Yerres
www.maisoncaillebotte.fr
Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes
Du 10 avril 2018 au 15 juillet 2018
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
Kupka, pionnier de l’abstraction
Du 21 mars 2018 au 30 juillet 2018
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
Gustav Klimt, une immersion dans l'art et la musique
Du 13 avril 2018 au 6 janvier 2019
Atelier des Lumières • 38 Rue Saint-Maur • 75011 Paris
atelier-lumieres.com
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