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Matthieu Haberard, chevalier des temps modernes

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Qui sont les « jeunes pousses » qui façonnent l’art de notre temps ? Cette semaine, focus sur le travail de Matthieu Haberard. Une réflexion sur le commerce, la violence et l’innocence.
Matthieu Haberard dans son atelier à Paris
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Matthieu Haberard dans son atelier à Paris, mai 2018

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Photo Maurine Tric

C’est un fait, et c’est peut-être triste, mais un artiste qui crée un objet produit systématiquement une marchandise. Même s’il rechigne à entrer dans une logique de marché, même s’il résiste à vendre, difficile d’y échapper dès lors qu’on vit dans un système capitaliste. Né en 1991 et formé aux Beaux-Arts de Paris, dont il est diplômé depuis 2017, Matthieu Haberard l’a bien compris. Et semble bel et bien s’en amuser, endossant via sa pratique artistique le rôle de marchand. Un rôle auquel tout créateur ne semble pas pouvoir se soustraire aujourd’hui. C’est, dans un premier temps, sous ce prisme que l’on pourrait appréhender cet artiste, encore fraîchement sorti de l’école. C’est bien ce qui semble en partie se jouer en 2016, lorsqu’encore étudiant, ce Toulousain d’origine présente Insomnia Market (Marché de l’insomnie).

Cette installation prend la forme d’un marché précaire et un peu gangréné, comme pour signifier, peut-être, que tous ces transferts financiers qui organisent le monde ont finalement un impact dans le réel. Secrétaire en bois, piège à rat, masque en bois, pièces, grillages encrassés… Les objets exposés ont été contaminés par les figures du rat et de l’insecte. À cette idée de flux marchands dématérialisés et sans heurt, en résonance avec notre idée du commerce, l’artiste oppose une esthétique maladive, moyenâgeuse et bricolée.

Matthieu Haberard, Repos à Notre Dame de Nazareth /  Souffler dans la pomme d’un autre
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Matthieu Haberard, Repos à Notre Dame de Nazareth / Souffler dans la pomme d’un autre, 2016 / 2017

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Plâtre, métal, acrylique, epoxy, bois / Bois, cuivre, acrylic, epoxy, forex • 62,5 × 38 × 27,5 cm / 110 × 38 × 22 cm • © Matthieu Haberard – Courtesy Galerie Jérôme Pauchant, Paris – Photo Romain Darnaud / Courtesy Gianni Manhattan, Vienne – DR

Matthieu Haberard est conscient que le marché structure nos sociétés et y répond en produisant du singulier et du fait main, à rebours des marchandises industrielles qui pullulent sur les étals. Commander via Amazon ? Très peu pour lui. Il achète des matériaux bruts, les façonne, les polit de ses mains. Il y est très attaché. Cet artiste est un bricoleur. Entre objets utilitaires de type mobilier et sculptures, ses œuvres tendent de plus en plus à s’absoudre de l’esthétique lo-fi des débuts pour finalement ressembler à de gros jouets faits maison, sortes de marchandises pour garçons issues des rayons Ikea.

Vue de l’atelier de Matthieu Haberard
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Vue de l’atelier de Matthieu Haberard, mai 2018

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Photo Maurine Tric

Dans son atelier parisien situé dans la pépinière DOC à Belleville, on trouve des casques, des masques, des bras articulés de type armure, des étals où s’alignent calices, petits tableaux et pièces de monnaie en silicone. Tout cet attirail enfantin renvoie au Moyen Âge, une époque dont Matthieu Haberard présente une vision fantasmée. Mais son art a beau être chargé de magie, il n’est pas aussi naïf qu’il en a l’air. Il y a dans cette attitude nostalgique, à la fois une posture de résistance au contemporain et une volonté de mettre en parallèle notre époque et le Moyen Âge, un âge aussi sombre que violent.

Ainsi, l’artiste semble questionner en filigrane les implications d’une identification à la figure du chevalier, dans l’imaginaire des jeunes gens d’aujourd’hui et dans celui de chacun de nous. Peu importe son camp ou son époque finalement, le chevalier qu’il convoque est un combattant, hacker, soldat, militant politique ou manifestant. Avons-nous les armes adéquates pour nous révolter aujourd’hui ? Et que faut-il combattre ? Matthieu Haberard réveille-t-il cette figure archaïque afin de nous engager à davantage nous battre ? À davantage nous protéger ?

Matthieu Haberard dans son atelier à Paris
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Matthieu Haberard dans son atelier à Paris, mai 2018

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Photo Maurine Tric

Ses œuvres apparaissent en fait souvent comme des protections. Talismans ou boucliers, elles sont des outils pour se défendre, semble-t-il, au regard de la sur et la désinformation, et pour endiguer la perte précoce de la naïveté qui en découle. Les flux d’informations sur les violences donnent de fait souvent à tort l’impression que nous n’avons jamais vécu dans un monde aussi violent. Ils peuvent installer un climat de peur et de repli, faisant le lit de de la radicalisation et du conservatisme. Le travail de Matthieu Haberard prend parti : à travers la métaphore de l’armure, il suggère que nous devrions probablement apprendre à plus ou mieux nous protéger dans un monde où nous sommes tous surexposés. Déployer des armes pour apprivoiser la menace. Des armes soft, bricolées, populaires et destinées à tout un chacun. Elles sont l’occasion de prendre de la distance et revendiquent un droit à la déconnexion.

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