Nicolas Poussin, Le Jugement de Salomon, 1649
Huile sur toile • 101 x 125,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Rmn GrandPalais / Stephane Marechalle
Le regardeur avance dans le tableau en auditeur libre. Un juge surplombe la salle d’audience, plein centre. Ce jeune souverain d’un temps ancien a revêtu la toge pourpre, un ruban-diadème maintient ses cheveux longs. Son trône doré – flanqué d’une paire de colonnes en serpentine – est surélevé par un bloc de marbre. Le piédestal est orné d’un bas-relief représentant deux griffons, une patte posée au bord d’une fontaine.
L’arbitre lui, a dégainé sa paire d’index. Le gauche vers le haut, le droit vers le bas. En imperator impartial, il pèse le pour et le contre, comme s’il tirait les fils d’une balance invisible. Sa mine est réfléchie, la bouche est fermée, les yeux filent sur sa droite, vers la lumière. Réflexion toujours en cours, le camp n’est pas choisi. Auréolé dans une coquille dorée, il entend résonner le bruit de la mère, plutôt deux fois qu’une.
Nicolas Poussin, Le Jugement de Salomon (détails), 1649
Huile sur toile • 101 × 125,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Rmn GrandPalais / Stephane Marechalle
En contrebas, les hurlements retentissent sur les dalles du palais. Un drame se joue, les passions se déchaînent. Deux femmes à l’endroit, deux enfants à l’envers. L’un vivant, l’autre mort. La femme de gauche est tournée vers son roi, suppliante. Elle implore, les bras en l’air, la clémence du juge souverain. Ses cheveux sont voilés, son dos placé en pleine lumière. Devant elle, un soldat – avec un troisième griffon sur le casque – s’apprête à découper un bébé. L’enfant pendouille à son bras comme un petit Œdipe hameçonné par le talon. Le porte-glaive sans conscience attendrait-il un signal pour appliquer la sentence du juge ? Derrière le bourreau, un soldat se détourne en agrippant son bouclier lumineux. Ailleurs on s’étonne, on s’effraie, on se fige. Tout au fond, un vieux personnage nous fixe, abasourdi, arrêté. Un autre se tourne vers son roi. Espère-t-il une grâce ? Une nouvelle instruction de l’affaire ?
Sur la droite, un autre groupe, avec l’autre mère. Celle-là est de profil, moins effrayée, plus effrayante. Comme une furie, hors d’elle-même, toute verte de rage. Elle tient un bébé sous son bras, inerte. On imagine une mère désœuvrée, pointant son doigt inquisiteur vers l’enfant encore en vie. Sans même disposer du dossier d’instruction, chacun ira sous-titrer sa plaidoirie vengeresse : « Le mien est mort, le sien doit mourir ! Œil pour œil, dent pour dent, bébé pour bébé ».
Derrière l’haineuse, le casting des seconds rôles se répète, plus féminin. On s’étonne, on s’effraie, on se fige. Un petit garçon assiste à la scène à côté d’une triplette de femmes qui déroule les expressions d’effroi. Un vieil homme en toge jaune observe le juge souverain, main tendue, l’air soucieux. Serait-ce un Aristote face à son Alexandre, pendu aux lèvres de son poulain ? Faut voir.
Nicolas Poussin, Le Jugement de Salomon (détails), 1649
Huile sur toile • 101 x 125,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Photo RMN-Stephane Marechalle
En 1649, Nicolas Poussin a 55 ans. Il vit à Rome avec femme, fils adoptifs et amis qui défilent via Paolina : poètes, peintres, politiques, diplomates et mécènes comme Jean Pointel – banquier lyonnais qui lui commande le Jugement de Salomon. Loin de Paris, Poussin reste marqué par la Fronde : « C’est un grand plaisir de vivre en un siècle là où il se passe de si grandes choses, pourvu que l’on puisse se mettre à couvert en quelque petit coin pour pouvoir voir la comédie à son aise. » La comédie ? La quête du pouvoir, les rancœurs de partis, le théâtre des passions. À l’époque, l’artiste multiplie également des coups durs, plus personnels : deuils, maladies, infirmité croissante. La sagesse stoïcienne lui permet de sublimer les pépins. Poussin picore chez Épictète ou Sénèque : supporter les maux toujours voisins des biens ; se moquer de l’envie ; accepter ses émotions, sans les laisser nous envahir ; ignorer les exagérations de l’amour-propre. De quoi se défaire des passions, comme un sage, ou un juge.
À gauche, la fresque “Le Jugement de Salomon” de l’atelier de Raphaël au Vatican (1519). À droite, “Relevé de frise antique du Forum de Trajan à Rome” dessin d’Eugène Viollet-le-Duc (1837)
DR. © Rmn GrandPalais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Le Jugement de Salomon met en scène deux prostituées vivant sous un même toit, accouchant à trois jours d’écart. Un matin, l’une d’elles se réveille à côté d’un bébé mort, qu’elle ne reconnaît pas comme le sien. Elle accuse alors sa coloc d’avoir interverti les bébés dans la nuit, après avoir étouffé sa progéniture. L’autre dément. Salomon est appelé pour résoudre l’affaire – un cas pratique idéal pour celui qui venait de demander à Dieu l’intelligence nécessaire pour administrer la justice.
À l’issue des plaidoiries peu convaincantes, le juge tranche, à l’ancienne : « Divisez l’enfant vivant en deux parts et donnez la moitié à l’une et la moitié à l’autre. » Mais les réactions des mères lui donnent du grain. L’une s’exclame : « Seigneur, donnez-lui, je vous supplie l’enfant vivant, et ne le tuez point ». L’autre hurle : « Qu’il ne soit ni à moi ni à vous, mais qu’on le partage ». Le roi se ravise, et dit (en désignant la suppliante) : « Donnez à celle-ci l’enfant vivant, et qu’on ne le tue point, car c’est elle qui est sa mère ».
À gauche, “François Ier jeune homme” par Jean du Tillet dans le “Recueil des rois de France” (vers 1566). Au centre, la main de Justice réalisée pour le sacre de Napoléon Ier, incluant l’anneau de Saint-Denis, provenant du trésor de Saint-Denis par Martin-Guillaume Biennais (1804). À droite, “Le Jugement de Salomon”, huile sur toile réalisée par Valentin de Boulogne au XVIIe siècle
Photo Zuri Swimmer / Alamy Stock Photo. © musée du Louvre. © Bridgeman Images / musée du Louvre
Le Jugement de Salomon sera souvent peint, selon diverses versions, cadrant différents instants : la première décision de la découpe ; l’abandon de la bonne mère ; le revirement du souverain. Selon les artistes, les émotions varient : un Salomon plus ou moins miséricordieux, des mères plus ou moins impliquées, un bourreau plus ou moins décidé. Pour sa version toute rationnelle, Poussin s’est inspiré du Jugement de Raphaël sur les fresques du Vatican (vers 1519). Le décor du piédestal emprunte au motif d’un bas-relief d’une frise antique du forum de Trajan. Les griffons et la fontaine reprennent le symbole du roi comme source de justice. En France, depuis le XIIIe siècle, le roi reçoit au sacre la main de Justice avec ses trois doigts étendus. La foi catholique est symbolisée par l’annulaire et l’auriculaire repliés, le roi est représenté par le pouce, la charité par le majeur et la raison par l’index.
« Qu’il ne soit ni à moi ni à toi ! Qu’il soit divisé ! »
Avec ses index pointés, Poussin peint une seconde précise du Livre des Rois, l’instant situé entre les versets 26 et 27. Salomon, juge hiératique, auréolé d’un godron doré, a prononcé sa première décision si tranchée mais ne s’est pas encore ravisé. L’épée du bras de justice reste pendue aux lèvres du juge, tout près d’exécuter la sentence. « Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils. » À noter : l’épée du Mars casqué pointe d’ailleurs ses entrailles émues. Certains esprits « inconscients » penseront-ils au cordon coupé, à l’abandon mère-fils en cours ? Le visage sombre de la bonne mère s’efface, contrairement à l’atrabilaire, en pleine lumière, qui pousse à la découpe arbitraire : « Qu’il ne soit ni à moi ni à toi ! Qu’il soit divisé ! »
À gauche, “Le Massacre des Innocents” de Nicolas Poussin (vers 1625). Au centre, détail du “Jugement de Salomon” de Nicolas Poussin (1649). À droite, “La Vérité” de Jules Lefebvre (1870)
Coll. musée Condé, Chantilly. Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. musée d'Orsay, Paris
Au premier coup d’œil, la « bonne mère » de Poussin paraissait faire obstacle au bourreau, tout en implorant son souverain, comme la mère du Massacre des Innocents (vers 1625) tournée vers le ciel. Mais la lecture du Livre des Rois autorise une autre perception. Ses mains en l’air pourraient bien signer l’abandon, le détachement. Sa vis-à-vis colérique n’en veut même plus. Vieillie, verte, rance, ce Pantone de rancœur. Le bébé mort dans ses bras souligne son morbide désir d’équité, révélant que le nouveau-né mort est bien le sien. Elle hurle, brûlée par un sentiment d’injustice. Sauf que la justice ne fait pas dans le sentiment. Son doigt inquisiteur dénonce, quand l’index souverain délibère.
Salomon, Sulayman, juge de paix, source de justice juchée au-dessus des passions. Ses index oscillent. Dans sa coquille, il doute – en chose pensante, non compatissante. A-t-il prémédité son « expérience-piège » ? Pas sûr. On ne naît pas sage, on le devient. Shalom in progress. Il a d’abord opté pour une répartition équitable du bébé. Décision peu convaincante si l’on considère l’attitude inquiète de son précepteur. Mais l’apprenti-philosophe n’a pas dit son dernier mot, ça chauffe sous le ruban d’argent. Dans l’instant de Poussin, il voit la mère qui s’abandonne, main en l’air. Ça y est, il comprend. Dans une seconde, son index stoppera le soldat, pour désigner la mère véritable. Juste derrière elle, un bouclier brille, comme l’ampoule de l’eurêka, comme un éclair de lucidité. Le miroir illuminé, ce symbole « flash » de vérité universelle, le saint Graal de tous les juges comme Salomon, mastermind tout juste manifesté.
À voir aussi : La Toile percée : Éliézer et Rébecca, Nicolas Poussin
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