Auguste Toulmouche, La Fiancée hésitante (détail), 1866
huile sur toile • 65 x 54 cm • Coll. particulière • © Alamy / hemis
Depuis quelques jours, une œuvre du XIXe siècle a littéralement envahi les réseaux sociaux. Son titre : La Fiancée hésitante. Dans le jargon, on dit même qu’elle est devenu « un mème », c’est-à-dire qu’elle a été détournée et reprise massivement à des fins humoristiques. Sur TikTok, le hashtag #thereluctantbride (« la fiancée hésitante » en français) cumule 41,6 millions de vues !
Mais d’où vient cette toile ? Elle n’est pas signée Degas, Courbet ou Monet, mais d’un certain Auguste Toulmouche (1829–1890) ! Un peu oublié, ce petit maître nantais du XIXe siècle formé dans l’atelier du peintre « pompier » Charles Gleyre a pourtant connu un certain succès en représentant des scènes de la vie mondaine parisienne sous le Second Empire. Surtout, il se passionne pour la vie quotidienne de jeunes bourgeoises luxueusement vêtues. Le style très lisse et convenu, presque mièvre, d’Auguste Toulmouche, qui fantasme leur intimité, fait mouche ! Mais, il livre une vision misogyne de la femme, conforme aux stéréotypes de son temps.
Jean-Louis Hamon, Portrait du peintre Auguste Toulmouche, 1848
huile sur bois • 17 × 15,5 cm • Coll. musée Magnin, Dijon • © RMN-Grand Palais / Stéphane Maréchalle
Les « délicieuses poupées de Toulmouche », comme les appelait Émile Zola avec ironie, paraissent oisives, naïves, narcissiques. L’une embrasse son reflet dans le miroir, l’autre contemple un bouquet de fleurs… Elles servent en effet de prétexte au véritable sujet de ces tableaux : leurs sublimes corsages, jupons et dentelles en tout genre qui permettent au peintre de faire étalage de sa virtuosité.
Au XIXe siècle, la peinture académique fait la part belle aux corps féminins idéalisés, inspirés de l’Antiquité, grâce à une touche illusionniste, dont la Vénus d’Alexandre Cabanel est un exemple emblématique. Dans le même temps, les modernes tels Courbet, Manet ou encore Millet, renversent totalement les codes de genre et de représentation. Face à cette nouvelle peinture, le style de Toulmouche se révèle de plus en plus vieillot, voire complètement obsolète.
Auguste Toulmouche, À gauche, « Vanité », 1889. À droite, « Prière au coucher », 1858
huiles sur toile • 73 × 48 cm / 73,7 × 59 cm • Coll. particulières • DR. © Bridgeman Images
Mais alors, comment expliquer un tel succès en 2023 sur la toile ? Tout tient au regard de cette jeune femme, à la fois désabusé et frustré, qui fixe le spectateur. La Fiancée hésitante brise le quatrième mur (chose rare !) et crée donc une complicité, une relation empathique avec le public.
Les raisons de la colère contenue de la jeune femme se lisent à travers quelques détails : la bague au doigt bien en évidence, la couronne et le bouquet de fleurs. Moins « hésitante » que résignée, la jeune femme est promise à un mariage forcé. Autour d’elle, deux jeunes femmes la félicitent et tentent de la rassurer tandis qu’une autre — envieuse peut-être —, s’admire la couronne de fleurs sur la tête. En creux, Toulmouche illustre la condition des femmes à une époque où le mariage est la clé de leur destin.
Auguste Toulmouche, La Fiancée hésitante, 1866
huile sur toile • 65 × 54 cm • Coll. particulière • © Alamy / hemis
Sur TikTok et Instagram, chacun y va de son interprétation et se met à la place de cette future mariée désenchantée en accompagnant le tableau d’une réplique malvenue, capable de générer le même regard revolver, telle que « Pourquoi tu ne souris jamais ? » ou bien du « Calme toi ! C’est juste une blague. »
Certains lisent aussi dans son regard la lassitude des femmes face au sexisme ordinaire ou au mansplaining : « À chaque fois qu’un homme essaye de m’expliquer quelque chose sur les femmes », « T’es de mauvaise humeur, tu as tes règles ? »
Plus généralement, le regard dépité de la fiancée devient le support d’identification applicable à une infinité de situations. Un retour en force retentissant pour Auguste Toulmouche, dont le nom n’avait pas tant marqué les manuels d’histoire de l’art…
BONUS (à regarder jusqu'à la fin)
Il y a 10 ans La Fiancée hésitante était déjà détournée de manière hilarante par The Elegant Gentleman's Guide to Knife Fighting :
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique