Lorem devant une de ses fresques Porte Pouchet à Paris, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini
« Dans mon atelier, je ne prends pas de risques. Dans la rue, tout peut arriver », assure le jeune artiste, à l’étroit entre quatre murs depuis toujours. En été comme en hiver, Lorem (né en 1999) ne crée qu’à l’air libre. Depuis quatre ans, il parcourt toute la capitale en quête d’objets abandonnés dans les rues. Une porte, une planche de bois, une vitre, un miroir… Qu’importe, tant qu’il peut donner une nouvelle vie aux encombrants destinés à la déchetterie grâce à ses dessins inspirés du doodle art (un style de dessin intuitif, composé de motifs libres et répétitifs). Avec ses lunettes de course sur le nez et ses vêtements streetwear maculés de peinture, il quadrille Paris à vélo ou à pied, jusqu’à tomber sur le détritus parfait.
En ce jeudi ensoleillé de mars, à peine est-il sorti de chez lui que déjà son radar se déclenche. « Je vais le sauver avant qu’il ne termine à la poubelle ! » s’exclame Lorem à la vue d’un tableau Velleda couvert de marques de feutre indélébile. « T’as raison, faut le sauver ! » lui répond en coup de vent un père pressé qui file avec sa poussette, alors qu’au même moment gronde le camion des éboueurs au bout de la rue.
Lorem donne une nouvelle vie aux encombrants destinés à la déchetterie grâce à ses dessins inspirés du « doodle art », 2025
© Edouard Monfrais-Albertini
Son chevalet du jour ? Un bloc de béton sur le trottoir situé en face du Hasard Ludique – centre culturel phare du 18e arrondissement. Prêt à entamer son œuvre, Lorem sort ses marqueurs rechargeables à l’acrylique. En bleu, noir, rouge ou rose, Lorem décline ses motifs principalement abstraits. Formé au graphisme et au motion design, notamment à l’école de Condé, le vingtenaire n’a pourtant jamais été très bon élève. Frustré du manque de liberté accordé et peu enclin à produire un discours autour de sa pratique artistique (un impératif en école d’art), il trouve dans la rue un espace de création privilégié.
Le street art lui permet même de développer son langage : « je dessine plein de caractères dans tous les sens, un peu comme si je composais mon propre alphabet. » Ce n’est donc pas un hasard si son pseudo, Lorem, vient de l’expression « lorem ipsum », bien connu des graphistes et des maquettistes puisqu’il désigne un texte factice en pseudo-latin, utilisé pour anticiper une mise en page.
Une fois sa création terminée, il signe puis laisse s’échapper au verso un petit personnage aux yeux exorbités et au sourire pudique. Cet avatar, qui résume bien sa curiosité teintée de discrétion, est devenu pour lui une sorte de logo. Une manière d’être bien identifié, en particulier sur Instagram, qui fait partie intégrante de son travail artistique. Plus qu’un tremplin, le réseau social donne une dimension ludique à son œuvre influencée par les plus grands : Keith Haring, Invader ou encore Dubuffet.
Instagram fait partie intégrante de son travail artistique, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini
Après avoir recouvert la surface du tableau Velleda, désormais transformé, Lorem dégaine son téléphone pour faire une photo. En deux trois clics, la voilà publiée en story. Ses 254 000 abonnés pourront scruter l’image afin de localiser l’œuvre… et de s’en emparer. Ce concept lui est venu un peu par hasard, au fil de ses vadrouilles urbaines. Intrigués par cet artiste de rue tout-terrain, les gens sont venus petit à petit à sa rencontre. Certains ont commencé à embarquer ses créations, l’encourageant à poursuivre cette démarche élaborée à tâtons.
« La performance fait partie de mon processus de création », explique Lorem, qui ne passe plus trop inaperçu dans son fief, qui va du 17e au 18e arrondissement de Paris. Ce rapport direct à un public de curieux très divers – des enfants aux personnes âgées –, lui a permis de bâtir sa notoriété, d’abord dans la « vraie vie » avant de faire grandir une véritable communauté sur les réseaux sociaux. Cette accessibilité va de pair avec son ambition de démocratiser l’art. Ce qu’il crée dans la rue ne fait ainsi jamais l’objet d’une transaction marchande.
Un follower repart avec un encombrant peint par Lorem, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini
Mais comment vivre de son art dans ces conditions ? Épaulé par son agent, Lorem a développé plusieurs activités qui lui permettent de générer un revenu. Il y a d’abord, à la marge, l’édition limitée de prints. Ensuite, il organise dans plusieurs villes de France (Paris, Lyon et Rennes pour le moment) des événements intitulés « Ramène ton encombrant ». Le principe ? Chaque participant apporte un objet dont il veut se débarrasser afin que Lorem en fasse une œuvre, moyennant une centaine d’euros. Enfin, il est régulièrement sollicité pour des live paintings. Prochainement, il réalisera ainsi une grande fresque pour l’after show de la foire Art Paris.
« Je dessine plein de caractères dans tous les sens, un peu comme si je composais mon propre alphabet », nous confie Lorem
© Edouard Monfrais-Albertini
« Plus la surface est grande, mieux c’est. » affirme l’artiste qui aspire à plus de projets monumentaux dans l’espace public. À l’été 2024, sur une commande du Caps Festival – festival d’art urbain de Clichy et du 17e arrondissement, il s’était associé au street artiste Zeko pour rhabiller les piliers du périphérique de la porte Pouchet. Avec plus d’un millier encombrants transformés au compteur, Lorem entend aller plus loin, voire complexifier les règles de son propre jeu.
Changer d’échelle sans sacrifier son ADN – qui est de faire de l’art une aventure accessible à tous : voilà son nouvel horizon. Et pourquoi pas un tour de France des encombrants ? Il travaille sur le projet, tout en rêvant d’ores et déjà… d’un tour du monde. Tous les jours, le street artiste reçoit des messages de sa communauté basée au Brésil, au Japon, et même en Corée du Sud !
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