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Rammellzee, Bowevle Black Pitch [vu sous lumière UV], vers 1983
Collage (feutre sur papier) et spray sur bois sous spray sur résine époxy, spray • 50,5 x 75,4 x 3,2 cm • © Photo Peter Schälchi / Courtesy Galerie Ziegler SA, Zurich
L’annonce est tombée au début du mois de février : un an après l’acquisition de huit œuvres de Gérard Zlotykamien (né en 1940) un ensemble de pièces des VLP (nés en 1947 et 1948) et de Miss.Tic (1956–2022) faisaient leur entrée dans les collections du Centre Pompidou, à Paris. Ce choix du comité d’acquisition du musée national d’Art moderne venait étoffer une collection d’art urbain plutôt chiche, où ne figuraient jusqu’alors qu’Ernest Pignon-Ernest (né en 1942), Lek & Sowat (nés en 1971 et 1978) et JR (né en 1983).
Il semblait aussi confirmer un phénomène sensible depuis quelques années dans le milieu : l’intérêt porté à ses pionniers après une grosse décennie d’engouement pour ses stars, de Kaws (né en 1974) à Banksy (né en 1973 ou 1974). « Ce sont des artistes qui ont tenu et ont toujours une vraie place dans l’histoire, confirme Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines au Centre Pompidou. La scène française à laquelle ils appartiennent a une écriture, un langage qui lui est propre. »
Non contente d’exhumer des figures oubliées, l’exposition du musée des Beaux-Arts de Nancy choisit de s’arrêter là où la plupart commencent : au milieu des années 1980.
Ce retour aux racines de l’art urbain déborde le picturo-graffiti surgi en France au début des années 1980 sous l’influence de la figuration libre, du punk-rock et de tout l’éventail des cultures pop (BD, clip vidéo, pub…). Il touche aussi les pionniers du graffiti new-yorkais, dont les institutions et le marché réévaluent enfin le travail. Ce printemps, deux d’entre eux se voient consacrer une rétrospective à Paris : Rammellzee (1960–2010) au Palais de Tokyo et Futura (né en 1955) à La Fab. On y découvre, si besoin était, que le graffiti n’est plus tout à fait, ou pas seulement, une « culture urbaine » adolescente, mais un mouvement vieux de soixante ans.
L’artiste brésilien Alex Vallauri en pleine action dans le Lower Manhattan, vers 1982–1983, période où le graffiti new-yorkais s’expose dans les galeries de la ville.
© Claudia Vallauri Nachlass Alex Vallauri
Cette épaisseur historique est tout aussi sensible dans deux expositions situées de part et d’autre de la frontière allemande. Au musée des Beaux-Arts de Nancy, « Aérosol » sonde les premiers usages des bombes de peinture dans l’espace public depuis le début des années 1960. Non contente d’exhumer des figures oubliées (dont La Signe, née en 1949), l’exposition choisit de s’arrêter là où la plupart commencent : au milieu des années 1980. Au musée d’Histoire de la Sarre (en Allemagne), « Illegal » couvre une période allant de 1960 à 1995. « Les nombreux sujets sur Banksy et le street art suggèrent que le graffiti et le street art sont un phénomène nouveau », explique Ulrich Blanché, chercheur et commissaire de l’exposition, en ouverture du catalogue.
Miss.Tic, Christine Angot : Écrire comme on se purge, 2011
Miss.Tic était une grand lectrice. C’est Prévert, découvert lorsqu’elle était enfant, qui lui a donné le goût du double sens et des jeux de mots.
Collage de pages de livre et encre aérosol sur toile • 61 × 50 cm • LAWRENCE PERQUIS©Lawrence Perquis
Toute sa démonstration consiste à montrer qu’il n’en est rien. Dans « Illegal », des projections, des photographies, des pochettes de disque ou des couvertures de livre déploient la diversité des pratiques vandales avant l’émergence du street art. On y (re)découvre des artistes sans lesquels Banksy n’aurait sans doute jamais empoigné une bombe aérosol : Christy Rupp (née en 1949), John Fekner (en 1950) et Richard Hambleton (1952–2017) à New York, Harald Naegeli (né en 1939) à Zurich, Blek le Rat (en 1951) et Zlotykamien en France, OZ (1950–2014) et Peter Ernest Eiffe (1941– 1982) en Allemagne…
Cette approche historique de l’art urbain vient aussi nuancer l’image dont il pâtit trop souvent. « Le mouvement ne se limite pas à des portraits de Marilyn et à des Mickey qui coulent », expliquent Mathilde et Gautier Jourdain, qui représentent à la galerie Mathgoth (Paris) quelques « vieux de la vieille » parmi lesquels Gérard Zlotykamien ou Jef Aérosol (né en 1957). « Présenter des artistes qui ont un œuvre véritable permet de dissiper le flou qui entoure le genre. » Pour Hugo Vitrani, co-commissaire au Palais de Tokyo de l’exposition « Alphabeta Sigma (Side A) – Rammellzee », c’est aussi un effet de la crise qui touche le marché de l’art urbain : « Au cours de la dernière décennie, il a pris beaucoup de risques en propulsant des travaux surcotés. Mais quand une architecture s’écroule, on a besoin de murs porteurs. »
Dans un article du magazine Best, on pouvait lire : « Le groupe Diesel au grand complet a eu l’honneur de visiter plusieurs commissariats pendant ses nuits agitées et fiévreuses de bombages », ici à Paris en 1978.
© Daniel Thierry
Surtout, la mise en valeur des pionniers doit beaucoup aux acteurs de l’art urbain eux-mêmes, à commencer par les artistes. Après avoir longtemps été réticents à médiatiser leur pratique, ils ont désormais à cœur de la documenter. C’est notamment le cas de l’équipe d’Arcanes, Centre national des archives numériques de l’art urbain, qui dès juillet, lors de l’ouverture publique du Centre, rendra ses documents disponibles à la consultation. Pour autant, il n’est pas question pour le street art d’arrêter le cours de sa longue histoire. Arcanes entend au contraire se nourrir d’un vaste corpus où les pionniers se mêlent aux nouvelles générations, et même aux anonymes auteurs de graffitis.
À Paris ou New York, ces artistes ont été les premiers, souvent dans l’ombre, à jeter sur les murs de la ville ou les rames de métro leurs slogans punks et leurs percutants graffitis.
Sur un mur de la rue Aubry le Boucher, Paris 4e, leur fresque Ceci n’est pas un graffiti (2016), avec le profil de Zuman, leur personnage fétiche.
© Photo Benoît Macé
« Sovaj dé vil atak bobour. » Lorsque les VLP peignent ce cri de guerre en 1984 sur une palissade à l’angle de la rue Saint-Merri à Paris, ils sont loin d’imaginer qu’ils entreront quatre décennies plus tard dans les collections du musée tout proche. À l’époque, ce collectif de trois artistes – Jean Gabaret, Michel Espagnon et Martial Jalabert (qui quitte le groupe en 1995) – affiche un tout autre programme, qui tient tout entier dans leur nom en forme d’acronyme : « Vive La Peinture ». Et faire vivre la peinture signifie la déployer partout et sous toutes ses formes. Pour retourner l’image ringarde dont elle pâtit alors, ils la dopent aux codes de la scène punk-rock. Sur du carton, des affiches, des fanzines, des palissades et, plus tard, des toiles libres, ils déversent à la bombe ou à la peinture acrylique leurs portraits débridés et leurs couleurs fauves. Chez VLP, la création a des allures de performance ou de concert. D’ailleurs, ils peignent en musique et multiplient les live dans les soirées de La Loco ou du Palace.
Les VLP (Michel Espagnon et Jean Gabaret) dans leur atelier de Montparnasse.
© VLP
Une peinture vivante est aussi pour eux résolument humaine. Ils s’attachent donc à faire famille de toutes les énergies urbaines. En 1985, ils réunissent à Bondy les œuvres d’une scène où se côtoient Jef Aérosol, Rafael Gray, Speedy Graphito ou Banlieue Banlieue. L’humain, c’est aussi ce qui préside au début des années 2000, en pleine flambée du street art, à la création du personnage de Zuman, qui devient Zuman Kojito cinq ans plus tard. À proximité de « bobour » ou ailleurs, ces versions un peu assagies des premiers portraits de VLP s’affichent dans les rues pour penser à voix haute.
Gérard Zlotykamien, Intervention de Zlotykamien sur une palissade du parvis du Centre Pompidou, Paris 4. À droite, vue de son exposition « Tout va disparaître » au musée des Beaux-Arts de Rennes. Les sacs de jute évoquent ceux sur lesquels sa mère déportée s’était assise par inadvertance et qui renfermaient des cadavres, 1977 / 2023
© Archives Eliane et Gérard Zlotykamien / Courtesy galerie Mathgoth, Paris © Photo galerie MathGoth, Paris
Le nom de Gérard Zlotykamien est longtemps resté confidentiel. Pourtant, lorsqu’une génération fertile de peintres embrasse l’espace urbain parisien au début des eighties, il est sur toutes les lèvres : pour les VLP ou Jean Faucheur, l’artiste né en 1940 est un modèle, tout comme il le sera au tournant des années 2000 pour les figures du street art. Il faut dire que « Zloty » les a tous devancés. À la craie, à la poire à lavement et, déjà, à la bombe aérosol, il commence dès les années 1960 à ponctuer les rues, les palissades ou le mobilier urbain de ce qu’il nomme ses « éphémères ». Dans ces figures tracées à main levée, on pourrait presque voir des dessins d’enfant. Leurs bouches béantes et leurs formes tremblantes sont pourtant lestées de tout le tragique de l’histoire. Elles trouvent leur source dans le traumatisme familial des camps de la mort et la déflagration d’Hiroshima, et disent le dur métier de vivre et de mourir.
Le nom de Gérard Zlotykamien est longtemps resté confidentiel. Pourtant, lorsqu’une génération fertile de peintres embrasse l’espace urbain parisien au début des eighties, il est sur toutes les lèvres.
© Photo Galerie Mathgoth, Paris
Elles sont aussi héritières d’Yves Klein, de qui Zlotykamien reçut à l’adolescence des leçons de judo. Abordées comme un art martial, elles surgissent dans l’instantanéité du geste et assument de disparaître par tous les moyens possibles : englouties par les aléas de la rue mais aussi effacées ou brûlées de la main qui les a fait naître. Au risque pour l’artiste de passer presque inaperçu. Mais à mesure que l’histoire de l’art urbain s’étoffe, Zlotykamien y trouve tout naturellement une place de choix. Fin 2023, il fait l’objet d’une rétrospective au musée des Beaux-Arts de Rennes et un mois plus tard entre dans les collections du Centre Pompidou puis dans celles de la fondation Renault. Encore actif à 85 ans, il présente aussi jusqu’au 5 avril un ensemble d’œuvres sur toile de jute en collaboration avec la galerie MathGoth, qui a beaucoup œuvré à sa reconnaissance tardive.
Futura 2000, Autoportrait, 1985
L’un des rares graffeurs à avoir réussi la transition du train vers la toile.
Acrylique et spray sur toile • 131,5 × 152 × 2,5 cm • © Photo Shilei McGurr. Coll. agnès b., Paris
Quand le graffiti éclot à New York au début des années 1970, Leonard McGurr a 15 ans. Il vient de découvrir que sa mère et son père n’étaient pas ses parents biologiques. Sous le pseudo de Futura 2000 (simplifié en Futura à l’approche du nouveau millénaire), il trouve un exutoire dans le maniement de la bombe aérosol. Mais le writing est une pratique à risque : en 1973, alors qu’il s’aventure dans un tunnel de métro avec Ali, membre comme lui du collectif des Soul Artists, un éclair de feu jaillit. Son ami est grièvement blessé. Futura part faire l’armée. À son retour à New York en 1979, le graffiti a bien changé : c’est désormais un art à la mode qui s’invite dans les clubs et s’expose. Est-ce parce que Futura a pris de la bouteille à l’autre bout du monde, ou parce que son pseudo l’oblige à se projeter vers l’avenir ?
Futura 2000, l’un des rares graffeurs à avoir réussi la transition du train vers la toile.
© Futura 2000
Toujours est-il que l’artiste s’émancipe alors du lettrage pour emporter le graffiti ailleurs : vers l’espace. En virtuose de l’aérosol, il développe un style abstrait, vaporeux et nourri de références à la science-fiction, qui lui vaudra le surnom de « Kandinsky du graffiti ». Rare graffeur à réussir la transition du train vers la toile, il expose bientôt aux côtés de Jean-Michel Basquiat ou Keith Haring et accompagne The Clash dans une tournée mondiale. Quand l’intérêt pour la scène du writing se tasse à New York, il trouve en Europe, et particulièrement auprès d’agnès b., un soutien précieux. L’exposition que la créatrice de mode lui consacre à La Fab. revient sur cette fructueuse collaboration. Dans la lignée de la rétrospective « Breaking Out » l’an dernier au Bronx Museum (New York), elle retrace cinquante ans de carrière d’un artiste majeur qui a su dépasser l’opposition entre art urbain et art contemporain.
Rammellzee, Untitled (Bildkasten), 1985
L’utilisation de peinture fluorescente révèle, après passage sous lumière noire [en bas], la portée cosmique des compositions de Rammellzee.
Encadrement en bois, spray, crayon sur carton sur résine • 85 × 30,7 × 7,5 cm
De son pseudonyme (écrit RAMM:∑LL:Z∑∑), il disait : « Ce n’est pas un nom. C’est une équation. » Celle-ci a de nombreuses inconnues. Poussé dans le quartier de Far Rockaway, dans le Queens, l’artiste américain est une énigme. Il a changé légalement de nom en 1979 à l’âge de 18 ans et, jusqu’à sa mort précoce en 2010, il s’est forgé toutes sortes de masques et de costumes pour couvrir de mystère ses performances. Tout aussi méconnue est son importance au sein d’une scène new-yorkaise qui a eu tendance à diluer sa singularité dans le graffiti-writing. Il le pratique sous divers pseudos au cours des années 1970, mais son œuvre excède pourtant de très loin ses équipées dans le métro new-yorkais.
Le vrai visage de Rammellzee, en 1981 dans une performance pour Vogue.
© Photo Gilles Tapie
Abreuvé d’imaginaire spatial et de Black Power version Five-Percent Nation [groupe dissident de la Nation of Islam], l’artiste a d’abord été l’un des rares pratiquants de street art à le théoriser. Il le place dans la lignée secrète des enluminures médiévales et le propulse vers l’avenir comme une arme de guerre. Il le noue aussi à la peinture, à l’écriture, à la musique ou à la performance. Pionnier du rap et MC du Rock Steady Crew, il signe en 1983 avec K-Rob un disque collector produit par Jean-Michel Basquiat, qui conçoit aussi la pochette : Beat Bop.
Pourtant, il aura fallu que Rammellzee disparaisse pour que les institutions et le marché relèvent sa singularité. En 2018, l’espace Red Bull Arts à New York lui offre une rétrospective. Elle sera suivie d’une imposante monographie, Racing for Thunder. L’exposition que lui consacre le Palais de Tokyo s’inscrit dans cet élan. Sa particularité : souligner la place de l’artiste dans les collections européennes, où ses œuvres furent accueillies une fois la vogue du graffiti essoufflée à New York.
Rammellzee. Alphabeta Sigma (Face A)
Du 21 février 2025 au 11 mai 2025
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
Futura 2000 dans la collection agnès b. depuis 1984
Du 25 avril 2025 au 19 octobre 2025
La Fab. • Place Jean-Michel Basquiat • 75013 Paris
la-fab.com
Gérard Zlotykamien – Les Éphémères
Du 8 mars 2025 au 5 avril 2025
Galerie Mathgoth - Annexe • 1 Rue Alphonse Boudard • 75013 Paris
www.mathgoth.com
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Le New-Yorkais Rammellzee (1960–2010) est l’une des figures les plus singulières de l’art urbain. Il croyait au potentiel subversif du lettrage, qu’il plaçait dans la lignée des enluminures médiévales.