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Invader, En 2022, l’artiste a envahi la ville de Potosi, en Bolivie, avec 53 space invaders.
© Photo Invader Studio.
Des êtres étranges. Des mosaïques de pixels venues d’un jeu d’arcade bien connu des années 1970. Leur destination ? La rue. Leur but ? Envahir le monde. À moins d’être tombés dans une faille spatio-temporelle il y a plus de vingt-cinq ans, vous connaissez forcément ses « Space Invaders », créatures que l’on croise partout sur la planète, sur un mur, au-dessus d’un pont ou d’un porche, à Paris, Los Angeles, Tokyo ou Katmandou, voire flottant sur une balise dans les mers australiennes.
Le plus haut ? En Bolivie, à Potosí, où la 4 000e pièce (POTI_01) a surgi le 31 décembre 2021, à 4 000 mètres d’altitude. Ou en orbite quand, en 2015, la mosaïque Space2 a été posée par les astronautes sur un sas de la Station spatiale internationale (ISS). Invader tutoie les étoiles !
Invader, Hong Kong, 2017
© Photo Invader Studio
Tout a commencé une nuit de 1996 dans une rue de banlieue où un ancien étudiant des Beaux-Arts cherchait à faire prendre l’air à l’une de ses œuvres. Du premier Space Invader, on n’a plus aucune trace. Mais l’alliance entre le monde numérique, le premier âge du pixel et la technique ancestrale de la mosaïque a été scellée ce soir-là. Pour celui qui est devenu Invader sur ce trottoir, ce fut une révélation : avec ses « envahisseurs de l’espace », il allait… envahir tout l’espace. Mission accomplie dans plus de 180 villes du globe.
Plus de 180 villes envahies !
À part ça, silence radio. Depuis son apparition dans le paysage de l’art, notre spécimen œuvre de nuit – ses « invasions », comme il les nomme, demeurant largement illégales et l’exposant à des poursuites pénales.
Invader, Le visage dissimulé sous une tête de loup, Invader tient un Rubik’s Cube, source d’inspiration de ses tableaux rubikcubistes produits depuis presque vingt ans.
Photo © Stéphane Ruchaud. © Photo Invader Studio.
Devant les médias, il conserve un masque. Notre homme invisible est maître dans l’art de la discrétion. Il fuit ses propres vernissages, ou feint de ne pas y être, signant son passage d’un sticker collé au dos de votre portable, incognito. Joueur, il enfile des sneakers qui déposent à chaque pas des motifs de Space Invaders, mais ne laisse filer aucun indice sur son identité.
Forcément, c’est en secret qu’une rétrospective lunaire a été préparée par l’artiste non identifié mais des plus reconnus, chapeautée par Fabrice Bousteau [rédacteur en chef de Beaux Arts Magazine]. Un déploiement colossal qu’Invader nous fait découvrir avant sa mise à feu en plein Paris : « Cette ville est pour moi une galerie à ciel ouvert et un lieu d’expérimentation. Entre chaque voyage à travers le monde, j’ai toujours pris soin de continuer à y œuvrer. » Ses ongles sont encore poisseux de la colle utilisée la nuit dernière, où il a recouvert le pylône d’un pont dans le 13e arrondissement.
Le lieu ? 11 rue Béranger, à Paris. Tue pendant des mois, l’adresse de l’exposition a sans doute joué pour que les étoiles s’alignent. L’ovni Invader ne s’est pas posé au hasard mais dans un bâtiment mythique qui servit de navire amiral au journal Libération de 1987 à 2015.
Invader sur le toit de Libération, 2011
© Invader
Construit en 1949, l’immeuble, depuis la rue, ne paye pas de mine. « Avant Libé, il a connu une première vie comme garage automobile », raconte Invader. C’était la « civilisation de la bagnole » des Trente Glorieuses, où l’on empilait des berlines, des tôles et des pneus sur cinq étages dans le Marais. « Ce qui donne un espace bien particulier, servi par une rampe de parking en hélice distribuant les niveaux », détaille celui qui y a tout de suite vu un « grand vaisseau ».
Il connaît bien le 11 rue Béranger pour avoir investi le quotidien du 11 juin 2011, faisant muter la lettre A en bonshommes de l’espace partout dans les titres, les têtières, les sous-titres… Mieux, quand il a vu les dalles carrées de la terrasse dominant tout Paris, l’obsessionnel n’a pas résisté à se l’approprier.
La une du journal, envahie par Invader à l’occasion de son exposition parisienne baptisée « 1000 ».
© Photo Invader Studio.
Depuis, une créature aux couleurs de Libé y a élu domicile. « C’était la première œuvre visible avec Google Earth, et bien sûr de l’espace. » Invader a toujours su s’emparer des derniers usages numériques et les allier à ses aliens. Alors quand il a été question de s’installer dans cet « Enterprise », en friche depuis le départ du quotidien, l’imagination de notre monsieur Spock de l’art a fusé : il a retourné ses archives, lancé la création de pièces inédites et pensé entièrement la scénographie de son exposition, qu’il voit comme une « célébration ». Nom de baptême : « Invader Space Station », soit ISS. Ten, nine, eight, seven, six, five, four, three, two, one… Décollage immédiat !
Major Tom à tour de contrôle : transportation réussie ! Le sas à peine franchi, Invader, alias votre chef de bord en tenue de cosmonaute, vous accueille sur une photo, une pancarte entre les mains : « Welcome on board ». En arrière-plan, un hublot donne à voir la Terre : « J’ai détourné un détail architectural du bâtiment qui fascinait tous les visiteurs du journal », relève l’artiste.
Invader, À gauche, Invader en cosmonaute de l’art devant un hublot de l’ancien vaisseau du journal Libération. À droite, Space2 dans la main de l’astronaute italienne Samantha Cristoforetti, à bord de la Station spatiale internationale en 2015.
© Photo Invader Studio. © ESA / NASA
Pour témoin, ce cliché qui apparaît sur son téléphone, où le réalisateur Jean-Luc Godard, cigare à la bouche, pose devant cette lunette ouverte sur Paris. La suite de l’aventure va se poursuivre dans un espace stratosphérique de 3 500 m2 où l’on progresse comme dans un vaste jeu vidéo, de level en level, via un couloir ascensionnel qui distribue neuf étages. C’est la rampe de lancement de l’exposition – éclairage blanc, tunnels de leds, tendance futurisme rétro –, « un clin d’œil au vaisseau de 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick », dit ce fan.
Au premier niveau, tendez l’oreille. Ils sont au moins cinquante ! Des Space Invaders géants en suspension ont colonisé l’immense pièce qui baigne dans la musique. Ambiance David Vincent, l’homme « qui les a vus », dans le feuilleton Les Envahisseurs. « Il m’arrive souvent d’apercevoir des Space Invaders dans mon quotidien, confie l’artiste. C’est le cas par exemple des séparateurs de voies rouges et blancs que l’on peut voir sur les routes en travaux. » Entre ready-made, arte povera et installation, Invader s’en empare pour recréer la troupe d’aliens pixélisés qui fusaient sur l’écran d’accueil sitôt qu’on mettait une pièce dans la borne…
« Le programme analyse la photo et la position du flasheur et ajoute la pièce à sa collection si les informations sont conformes. »
Montez d’un cran et rejoignez la communauté de l’artiste. Notre gourou suscite une véritable mania auprès de ses « flasheurs » – qui photographient la moindre tesselle de ses mosaïques partout dans le monde avec l’application FlashInvaders, créée en 2014.
Chaque module est unique, chacun a son nom, son histoire et son score : « Le programme analyse la photo et la position du flasheur et ajoute la pièce à sa collection si les informations sont conformes. » S’ensuit une course aux points qui peut vous rendre accro, comme le raconte l’auteur de BD Nicolas Kéramidas dans son album Chasseur d’invader paru en 2023 chez Casterman.
Invader, L’artiste au succès planétaire, qui a posé plus de 4 000 mosaïques, observe un strict anonymat. Ici à l’exposition « Into the White Cube », à Los Angeles en 2018.
Photo © Stéphane Ruchaud. © Photo Invader Studio.
Placé au sein de l’exposition, un compteur rend compte du flux vertigineux de « captures » en temps réel : « Avec en moyenne un flash toutes les trois secondes, plus de 350 000 joueurs et plus de 23 millions de flashs validés, on peut dire qu’elle a fédéré une véritable communauté de joueurs », précise le maître du game, pas peu fier. Il pourrait l’être encore plus d’avoir entraîné un phénomène assez unique dans l’histoire de la création artistique avec ses « réactivateurs » – une armée de volontaires qui surveillent ses œuvres dans le monde entier et reproduisent à l’identique et remettent en place les mosaïques disparues parce que vandalisées ou volées. Des milliers d’entre elles ont ainsi été recomposées à travers la planète, parfois à plusieurs reprises.
Invader, Invader s’intéresse depuis quelque temps aux jouets en plastique, qu’il collecte de manière compulsive et transforme en Invaded Toys.
© Photo Invader Studio.
« J’ai toujours pensé ce projet à l’échelle planétaire et, dès que l’occasion s’est présentée, j’ai voyagé pour étendre mon invasion autour du globe. » L’activiste de l’espace est aussi un archiviste du temps. Pour chaque œuvre, il conserve ce qu’il appelle deux « portraits officiels » : un plan serré de la mosaïque et un plan large qui la montre dans son environnement, seule trace fixant un paysage à une époque donnée.
Révélés au grand jour dans cette rétrospective, les maillons mis bout à bout dessinent un vaste panorama des cinq continents. Qu’on continuera d’explorer à travers de courtes vidéos, dans une salle entière dédiée à ses films autour du globe qui nous emmènent sur les traces de l’artiste, du métro new-yorkais jusqu’à la stratosphère conquise lors de la mission ART4SPACE en 2012, laquelle consistait à envoyer haut dans les airs, à l’aide d’un ballon gonflé à l’hélium, un Space Invader couplé à une caméra. Cette plongée dans les archives brosse le portrait d’un perfectionniste pensant et sentant chaque lieu et pratiquant une sorte d’« acupuncture » urbaine, selon son expression.
Encore un palier, prenons de la hauteur. Le premier autoportrait de l’artiste (il a juste 6 ans) nous guide vers une grande vitrine dont le contenu n’a jamais été montré. S’y alignent plus d’un millier de figurines de toutes les couleurs. On dirait des bonbons parmi lesquels notre œil pioche avec gourmandise : « Ce sont les surprises des œufs en chocolat Kinder que des générations d’enfants connaissent ! Je me suis demandé ce que les gens faisaient de ces jouets en plastique et je me suis mis à les racheter. J’en ai accumulé beaucoup. J’y ai recours ici pour la première fois. »
Invader, En installant son premier space invader dans une ruelle de banlieue en 1996, l’artiste n’imaginait pas que son geste l’emmènerait si loin ! Tel un vertigineux puzzle, cette lithographie en couleurs (76,6 x 107,6 cm) recense les 4 000 premières mosaïques disséminées à travers le monde.
© Photo Invader Studio.
Dans son obsession presque compulsive de tout remplir, on sent chez Invader quelque chose qui flirte avec l’art brut, mais aussi avec l’archéologie futuriste qui collecte nos rebuts contemporains. Lui dit qu’il « aime la beauté du trash ».
Invader est aussi le père un peu pop d’un nouveau courant, « le rubikcubisme », né en 2005. Des tableaux tout en Rubik’s Cube, jouet star des cours de récré aujourd’hui encore, qui réinterprètent des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, des pochettes de disque, des portraits de méchants ou des images Panini de joueurs de foot.
Invader, Le Rubik Best of The Doors (2009). Pour une meilleure vue de l’oeuvre, on peut utiliser son téléphone portable.
© Photo Invader Studio.
Avec une palette limitée à six couleurs, l’artiste pousse ici son concept de la « low fidelity » (la basse fidélité), le léger plantage. À première vue approximatifs, ses tableaux rubikcubistes deviennent nets dès lors qu’on les observe à travers l’écran d’un smartphone : comme chez les pointillistes, la rétine fait son travail, notre cerveau recompose les figures. Invader nous oblige bien souvent à chausser d’autres lunettes pour mieux voir le monde. Que ce soit dans le traitement graphique de ses œuvres ou dans le paysage, il adore se camoufler…
Le film Invasion Potosi – Mission 4000 relate la pose des 53 space invaders dans la ville bolivienne, dont le 4 000e, à 4 000 m d’altitude. « C’est certainement l’une des invasions les plus intenses et les plus étonnantes que j’ai pu faire jusqu’à présent », a déclaré l’artiste sur son compte Instagram.
© Photo Invader Studio.
Au passage, vous l’avez vu ? C’est sur le toit du Centre Pompidou que sa 1 500e œuvre posée dans Paris a surgi après des semaines de repérage. Encore une fois, rien n’a été laissé au hasard, car ce cadeau célébrant la grande invasion de la capitale n’est visible depuis l’exposition qu’à condition de glisser un œil dans une lunette astronomique.
Voilà comment l’artiste invite subtilement à prendre du recul sur vingt-cinq années de l’une des plus vertigineuses carrières de l’art contemporain. Car Invader, c’est aussi une cote qui a explosé. En plus des Space Invaders urbains, il faut en effet compter avec les « Alias », soit le double unique d’une mosaïque in situ destiné aux galeries, aux salles de ventes et à quelques collectionneurs prêts à débourser parfois plus d’un million d’euros pour l’acquérir.
Dans l’exposition, Invader dévoile aussi quasiment toute son œuvre imprimée, une constellation de prints, sérigraphies, lithographies et gravures, une tradition qu’il a toujours inscrite dans sa pratique artistique. Cette passion a été poussée à l’extrême avec sa litho 4 000 représentant ses 4 000 premières mosaïques, véritable tour de force réalisé par Idem, mythique imprimeur de Picasso, Matisse et Chagall à Montparnasse, avec 127 passes dans une énorme machine centenaire : du jamais-vu en un siècle et demi d’activité… On y découvre aussi une série de camouflages en couleurs imprimés sur papier, qu’il montre pour la première fois.
Invader, Sur le toit du Centre Pompidou, sa 1 500e oeuvre posée dans Paris a surgi après des semaines de repérage.
© Photo Invader Studio.
Dernière étape : le ciel ! Le 21 août 2021, sous le soleil de la Côte d’Azur, l’artiste a fait voler au-dessus des plages entre Marseille et Cannes sa banderole de pirate de l’espace de 21 mètres de long : « Le plus complexe a été de trouver les meilleurs points de vue pour photographier cette opération car, sur les centaines de kilomètres parcourus, l’avion n’était visible que quelques secondes depuis un point fixe. » Une sorte de carte postale de vacances, où il fallait s’armer de patience (et sûrement de crème solaire) pour espérer l’attraper en vol.
Ce sidérant voyage sidéral s’achève par un atterrissage en douceur sur le toit de l’immeuble. Le Space Invader offert à Libé en 2011 a repris ses couleurs, qui étaient un peu passées : « Il suffira d’attendre quelques mois pour que cette version rafraîchie réapparaisse sur Google Earth », nous indique-t-on. Message personnel : cher Invader, à Beaux Arts Magazine, on n’a rien contre le fait de se faire envahir. Et ça tombe bien, on a aussi une terrasse qui domine Paris…
Invader Space Station
Du 17 février au 5 mai 2024
11 rue Béranger, 75003 Paris
11h à 19h en semaine ; vendredi jusqu’à 21h ; 10h à 20h le week-end
Tarif : 10 euros
Moins de 12 ans : gratuit
À lire
@invaderwashere Ten Years on Instagram 1584 p. • 38 €
Ce gros volume pensé pour le futur compile dix années d’activité de l’artiste sur le réseau social, de 2013 à 2023. «Ce livre est comme une time capsule qui restera consultable quand Instagram, les smartphones ou même Internet auront disparu et auront été remplacés par d’autres technologies.»
Rubikcubist Invader 440 p. • 48 €
Ce catalogue, publié à l’occasion de l’exposition au MIMA de Bruxelles en 2022, revient sur sa pratique du rubikcubisme.
4000 – The Complete Guide to the Space Invaders (1998-2021) avec une préface de Jean-Baptiste de Panafieu, docteur en océanologie biologique, et un épilogue d’Invader 1 024 p. • 40 €
Édité par l’artiste en format poche sur un papier bible, ce guide rassemble et documente les 4 000 mosaïques posées en vingt-cinq ans de carrière. Tout est répertorié, géniales infographies à l’appui, année par année, jour par jour, ville par ville, alien par alien…
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