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Petites lunettes rondes sur le nez, casquette sur la tête, baskets aux pieds, le plus cool des artistes américains des années 1980 a fait entrer le graff dans l’histoire de l’art moderne. Les silhouettes de Keith Haring (1958–1990) s’agitent et gesticulent au son d’un hip-hop imaginaire. Derrière une apparente gaieté, les thèmes de l’artistes sont le reflet d’une société américaine gangrénée par le racisme, l’homophobie et le sida. Héritier de Jean Dubuffet comme d’Andy Warhol, Haring, surmédiatisé, a cherché à s’adresser à tous sans discrimination.
Keith Haring à Pise, Italie, 1989
© Marcello Mencarini/leemage © The Keith Haring Foundation
« L’art n’est pas une activité élitiste réservée à l’appréciation d’un nombre réduit d’amateurs, il s’adresse à tout le monde. »
Keith Haring est né en Pennsylvanie. Dès ses jeunes années, il développe une passion pour le dessin et s’inspire du monde qui l’entoure, en particulier de la bande dessinée et des dessins animés.
Après le lycée, le jeune garçon intègre l’école d’art industriel de Pittsburgh, mais s’aperçoit qu’un avenir dans l’image commerciale ou publicitaire ne l’intéresse pas. Après quelques mois, il abandonne et préfère se former en autodidacte. C’est à New York, finalement, qu’il trouve sa voie en s’inscrivant à l’École des arts visuels. Surtout, il se mêle à un milieu interlope et bohème qui lui permet de s’émanciper.
Haring, en ce début des années 1980, fréquente les clubs, les squats, le milieu alternatif de la nuit et de la subculture. New York est une ville bouillonnante, mais où sévit aussi fortement la drogue. Il rencontre Jean-Michel Basquiat (proche de Warhol). Son mode de vie est anti-bourgeois, presque marginal.
L’artiste développe une expression graphique proche du graffiti, mais ses références sont bien ancrées dans l’histoire de l’art moderne. Il admire l’art brut tout autant que le pop art. Haring veut rendre son art accessible au plus grand nombre. Pour lui, l’art et la vie sont une même entité. Dans les couloirs du métro new-yorkais, ses silhouettes dessinées à la craie, inspirées du hip-hop, sont immédiatement identifiables.
Dessinateur avant tout, Haring expérimente aussi l’art de la performance et de la vidéo. L’artiste a un talent inné pour prendre possession d’une surface, et la couvrir de signes et de symboles. Il travaille avec rapidité, parfois sous l’œil du public. Cela ne l’empêche pas de faire carrière dans le milieu plus mondain des galeries d’art contemporain et de participer à de grandes manifestations internationales comme la Documenta de Kassel.
En 1986, Keith Haring ouvre son Pop Shop, un magasin dans un quartier populaire de New York où il vend des tee-shirts, des jouets et des produits dérivés de son œuvre graphique. C’est une manière pour lui de casser la frontière entre l’artiste et le public. Warhol le soutient, et la boutique rencontre un grand succès. Du reste, Haring donne son temps et son énergie pour nourrir des projets à vocation sociale, notamment des décors pour des hôpitaux. L’aide aux plus pauvres, la défense des principes de liberté et de tolérance, font partie de ses valeurs.
Il est diagnostiqué porteur du VIH en 1988, à une époque où cette maladie mortelle était fortement diabolisée. Touchant en priorité la communauté gay, elle est perçue comme une peste moderne. Haring ne se démonte pas et crée sa propre fondation en 1989, pour venir en aide aux victimes du sida et aux enfants malades. Devenu un activiste dans cette lutte, il meurt à l’âge précoce de 31 ans, des complications dues à cette maladie alors incurable.
Keith Haring, AIDS, 1985
Acrylique et huile sur toile • 304.8 × 304.8 cm • Coll. Fondation Keith Haring • © The Keith Haring Foundation / Photo Bartleby & Company
Sans titre (Sida), 1985
Dès le début de l’épidémie de sida qui touche New York et le milieu gay, Haring s’empare de cette peur. Dans ce tableau imposant, il représente un malade informe et pleurant, portant une croix rouge comme un pestiféré. Le malade est doublement victime : d’une pathologie incurable, mais aussi du jugement moral que la société porte sur lui. Le séropositif est présenté comme un monstre, à la sexualité débridée. Haring lui-même se sent en danger : il a fréquenté beaucoup d’hommes d’un soir, à une époque où la maladie commençait à faire des ravages.
Keith Haring, Crack is wack, New York, 1986
Fresque • Photo James Leynse/Corbis via Getty Images © The Keith Haring Foundation
Crack is wack (Le crack, ça craint), 1986
Haring n’hésite pas à intervenir dans l’espace public pour interpeller sur les dangers de l’épidémie de crack qui sévit dans les quartiers populaires de New York. Cette prise de parole rejoint ses interventions sur le racisme, l’homophobie et le sida. On y retrouve le style inimitable de l’artiste : très graphique, lignes noires et couleurs flashy, symboles telles que la tête de mort et la croix.
Keith Haring, La Vie du Christ, 1990
Bronze et patine d’or blanc • Chapelle Saint-Vincent de Paul, Eglise Sainte Eustache, Paris • Photo Raphael Gaillarde/Gamma-Rapho via Getty Images © The Keith Haring Foundation
La Vie du Christ, 1990
À l’époque de l’épidémie de VIH dans la communauté gay, seulement deux églises parisiennes acceptent d’organiser des cérémonies religieuses et de collecter des dons pour les malades : Saint-Merri et Saint-Eustache. Dans cette dernière, non loin du chœur, se trouve le triptyque de Keith Haring portant sur la vie du Christ. Dans la dernière phase de sa vie, l’artiste était préoccupé par les questions spirituelles. Ce qui autrefois figurait des gouttes de sperme est devenu dans cette iconographie l’expression d’un autre fluide : le sang du Christ.
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