Les 1001 états du dessin
Les 1001 états du dessin
Réceptacle des fantasmes les plus débridés, défouloir gestuel ou matière à rivaliser avec la photo… Autant de tendances que les artistes qui s’adonnent au dessin explorent avec délectation. À découvrir ce printemps dans des événements parisiens à la pointe du trait.
En un geste inconscient ?
Hicham Berrada, Chromatographie #3, 2017
Impression sur papier coton • 90 × 200 cm • Exposé au Centquatre-Paris, dans le cadre de « La collection Bic ». • Coll. BIC / Courtesy & © Hicham Berrada © ADAGP Paris 2018
Visions fugaces et soudaines sur des mondes mystérieux embués par les gorgées de mescaline, les dessins d’Henri Michaux (en ce moment exposés au Guggenheim de Bilbao ou à la galerie Berthet-Aittouarès, à Paris) tiennent largement la marée. Les flopées d’encre de Chine dont ils sont imbibés, les raturages dont ils sont griffés, laissent déborder sur le papier quelque chose d’essentiel au dessin : son ivresse, sa liberté, sa débauche. Pour beaucoup d’artistes, le dessin relève d’abord des névroses qui se couchent entre les nervures d’une feuille. En un geste frénétique ou apaisé, une main, un bras, un corps et un esprit s’abandonnent machinalement, espérant que le support en retienne une trace palpable.
Dans ces échappées graphiques sauvages, l’artiste ne s’aventure pourtant pas seul. Il dessine bien équipé. Il s’accroche à la puissance du geste, certes, mais cette puissance-là n’est rien sans celle de la matière. Et c’est autant aux zones obscures de son imagination qu’aux capacités de l’encre de Chine, de la mine de plomb, du fusain ou du stylo qu’il donne la priorité, les laissant divaguer à bride abattue sur le papier. Le dessin devient une zone de négociation entre la matière et le geste, entre le motif dessiné et la surface de son inscription. À l’image des œuvres sur papier de Jean-Michel Hannecart, portraits décalqués des pages de quotidiens qui, une fois transférés sur papier ou sur des plaques crayeuses, se retrouvent pris dans les caprices de leur support, plus ou moins transparent, ou ceux de la matière, plus ou moins épaisse ou liquide.
Outre ces jeux aux inépuisables effets de disparition et d’apparition de l’image, la manière permet aux artistes de s’abandonner avec délectation aux réactions de l’encre elle-même quand, sans aucune décision volontaire de leur part, elle vient conquérir le papier. À l’exemple de Ceal Floyer, qui applique simplement la pointe de ses feutres contre une feuille, les laissant lentement se vider pour former des ronds, plus ou moins denses et larges. Quant à Hicham Berrada, il utilise le procédé physico-chimique de la chromatographie à l’encre pour séparer les différents colorants contenus dans les stylos-billes. Il a obtenu ainsi d’évanescentes nuées de couleurs grasses et translucides sur papier coton dans une série d’œuvres appartenant à la collection d’arts graphiques Bic (comme les stylos), constituée d’œuvres réalisées ou inspirées par les célèbres stylos de la marque et exposée en partie ce printemps au Centquatre, à Paris.
Dans le lot, d’élégants gribouillages de Il Lee, traçant les contours d’un astre bleuté à force de répéter le même geste. C’est déjà au stylo à bille noir que Rémy Jacquier inscrivait sur le papier comme des sortes d’astres saturniens – sans le vouloir probablement tant la forme qui s’affiche relève plutôt d’une gestuelle spontanée et frénétique. Une vigueur manuelle que semble ainsi exiger le dessin. Nerveux, brouillon, cet écheveau de lignes lie indubitablement la main à l’inconscient.
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L’évanescent révélé
Laisser l’encre et le papier s’imprégner l’un l’autre, et finalement se répandre en d’abstraites compositions : autant d’expérimentations graphiques qui lèvent le voile sur l’inconscient du dessin.