Photographie : 15 talents à suivre, du figuratif à l’abstrait
Photographie : 15 talents à suivre, du figuratif à l’abstrait
Les grands rendez-vous de la photo auront bien lieu cette année en novembre. De Paris Photo au singulier salon Approche, Beaux Arts a repéré pour vous des artistes de tous âges, qui rivalisent d’imagination dans la réinvention du médium.
TENDANCES
3. Faire face à soi et à l’histoire
Se mettre en scène ou s’effacer ? Un dilemme inspirant pour quatre photographes.
Tomasz Machciński, autoportraitiste en 22 000 visages
Né à Górki en 1942. Vit et travaille à Kalisz. Représenté par Christian Berst Art Brut, Paris.
Autoportrait de Tomasz Machcinski
© Tomasz Machcinski
Tomasz Machciński a vécu 1 000 vies. Orphelin de guerre, persuadé d’être le fils de l’actrice hollywoodienne Joan Tompkins (à cause d’un autographe signé « Mother Joan »), le jeune Polonais atteint de tuberculose multiplie les séjours entre hôpital, foyers et orphelinats. Placé dans une école pour jeunes handicapés, il se procure son premier appareil photo en échange de la réparation d’une montre. Autodidacte, il devient pourtant maître dans l’art de l’autoportrait travesti, une chaussure posée sur le rebord d’une fenêtre en guise de trépied. Drôle, subversive et tragique à la fois, son oeuvre se compose de plus de 22 000 visages grimés, parmi lesquels on reconnaîtra des figures célèbres, comme le pape Jean-Paul II ou Marlene Dietrich, mais aussi une flopée de gourous mystiques et de bimbos à gros seins.
Tomasz Machciński, Sans titre, 1995–2016
Photographie • Courtesy Christian Berst art brut, Paris.
À voir à Paris Photo (solo show)
John Yuyi, surréaliste du selfie
Née à Taïwan en 1991. Vit et travaille à New York. Représentée par Over the Influence, Hong Kong, et 193gallery, Paris.
Autoportrait de John Yuyi
© John Yuyi.
Artiste originaire de Taïwan, John Yuyi a tout juste 30 ans et ne s’impose aucune limite ni contrainte. Un diplôme de design de mode en poche, elle crée ses premiers accessoires à base de nouilles instantanées et de câbles USB. Mais c’est avec les tatouages temporaires, qui deviendront sa marque de fabrique, qu’elle se fait connaître. En transposant sur la peau les icônes d’aujourd’hui – avatars et logos de Snapchat, Tumblr ou Twitter –, elle séduit une génération qui jongle depuis le berceau entre identité réelle et fantasmée. Accro assumée aux réseaux sociaux, elle en dénonce les dérives sans renier son plaisir. Le tout dans un univers au ton singulier, comme en attestent ses selfies aussi surréalistes qu’impertinents : sur un couteau de cuisine, accroché au lobe d’une oreille ou sur une tranche de poisson cru. Loin des diktats et ultratendance.
John Yuyi, Hang on Hear, 2019
Photographie • Courtesy John Yuyi et Over the Influence, Hong Kong.
À voir à Paris Photo (secteur Curiosa)
Karolina Wojtas, cruella fratricide
Née en 1996. Vit et travaille à Lodz, Pologne. Représentée par Vasli Souza, Oslo.
Portrait de Karolina Wojtasself
© Karolina Wojtas.
Et si la famille était non pas le lieu de l’amour inconditionnel, mais au contraire, celui où l’on se hait le plus cordialement, où l’on s’écorche vif ? À 13 ans, Karolina Wojtas voit l’arrivée de son frère Kuba comme une trahison. Entre eux, la guerre est déclarée et ils n’ont de cesse d’imaginer avec un sadisme non dissimulé les pires sévices à s’infliger. Tour à tour, on la retrouve ligotée, la tête dans une basket, ou la chair brûlée au fer. Son frère n’est pas en reste, comme ici lorsqu’il étouffe patiemment, la tête dans le plastique. Il y a quelque chose de régressif et de drôlement cruel dans ce méticuleux manuel de combat pour fratries enragées. Mais qu’on se rassure, pas de tragédie chez les Wojtas. Non, juste de l’amour, un peu de cruauté et beaucoup d’humour. Le train-train des rivalités de l’enfance en somme.
Karolina Wojtas, We Can’t Live – Without Each Other, 2019
Photographie • Courtesy Karolina Wojtas / Fotogalleri Vasli Souza, Oslo.
À voir à Paris Photo (secteur Curiosa)
Erwan Venn, autobiographe ?
Né à Rennes en 1967. Vit et travaille à Bordeaux. Représenté par la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois.
Portrait d’Erwan Venn
© EG, 2021.
Deux enfants sans visage posent en tenue du dimanche devant la maison familiale. Les casquettes de marin sont en lévitation, et l’absence flotte dans ce portrait passé à la gomme. Des robes de mariées sans mariées, des maillots de bain sans baigneurs… Erwan Venn retouche les négatifs de son enfance, s’échinant à faire disparaître les souvenirs en chair et en os de ses aïeux. La faute à l’histoire, qui prend une tournure intimement terrifiante dans le giron familial. En tombant sur une photo datée de 1940, le jeune Breton découvre avec stupeur les liens de son grand-père avec l’Allemagne nazie. Comme pour excuser cet héritage insupportable, il efface consciencieusement les visages, et tente de se réapproprier un passé inavouable en le faisant basculer dans une autre fiction. Comme suspendue dans le temps.
Erwan Venn, Love Boat Soon Will Be Making Another Run, 2021
Photographie • © Erwan Venn 2021 / Courtesy G.-P. & N. Vallois, Paris.
À voir à PhotoSaintGermain
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