Article réservé aux abonnés
Mœbius, Détail de la une du premier numéro de “Métal Hurlant”
© Humanoids, Inc. 2025
« Cinquante ans et déjà immortel ! » Un slogan qui fait mouche pour fêter en fanfare la 50e année de la création de Métal Hurlant. Un pied de nez aussi à l’histoire chaotique et bruyante de cette revue de bande dessinée désormais culte, éditée par Les Humanoïdes associés entre 1975 et 1987, relancée sans succès entre 2002 et 2004, avant un nouveau come-back en 2021.
L’aventure commence en janvier 1975, où paraît le premier numéro de Métal Hurlant, acte de naissance et manifeste de la maison d’édition Les Humanoïdes associés que viennent de créer Jean-Pierre Dionnet et deux génies du crayon, Philippe Druillet et Jean Giraud, alias Mœbius (avec Bernard Farkas aux comptes). Les trois artistes se sont rencontrés dans les bureaux de l’hebdomadaire Pilote créé par Goscinny et Uderzo (les papas d’Astérix), beaucoup trop sage et convenu à leur goût.
Les mousquetaires du 9e art entendent faire passer un cap décisif à la BD, celui de l’adolescence à l’âge adulte – en septembre 1976, Métal Hurlant sera d’ailleurs interdit de vente aux mineurs – avec un journal décapant, ultra-créatif, qui ne se prendrait pas trop au sérieux. Leur domaine de prédilection : la science-fiction. Le nom de la maison d’édition est un emprunt au titre d’un roman de Jack Williamson, The Humanoids, classique de la littérature SF paru en 1949 où un astrophysicien affronte des robots anthropomorphes fraîchement débarqués sur Terre qui ont condamné l’humanité à un ennui mortel et à une conception formatée du bonheur sans aucune liberté.
Les premiers numéros de « Métal Hurlant », avec les unes de Druillet (n° 2) et Solé (n° 3).
© Humanoids, Inc. 2025
Tout un programme ! « Pour la couverture du numéro un, Mœbius s’est inspiré d’un tableau de Maxfield Parrish qu’il a retravaillé, une femme nue sur une falaise, avec le bleu Parrish derrière. Moi, j’étais scénariste. Qu’est-ce que je pouvais amener ? Eh bien, des scénarios ! Je suis donc arrivé à nouveau avec mes vieux rogatons, [Enki] Bilal, [Jean-Claude] Gal, et je n’avais peut-être pas tort puisqu’ils ont, cette fois-ci, marché. Et puis, il y a celui que je voulais depuis longtemps publier : Corben [Richard], qui m’avait scotché et qui était, selon moi, la réunion de l’underground à la Crumb et de ce que j’appréciais chez Kirby », raconte Dionnet dans l’ouvrage que Gilles Poussin et Christian Marmonnier ont consacré à la revue, recueil de témoignages sans langue de bois truffé d’anecdotes (éd. Denoël Graphic, 2005).
Philippe Druillet, Les 6 Voyages de Lone Sloane, Paru en 1972
Génie absolu de la bande dessinée, Druillet explose les codes et les cases de sa discipline avec les histoires de Lone Sloane, navigateur spatial et solitaire surgi de son esprit visionnaire au milieu des années 1960. Ses pleines pages baroques et démesurées fourmillant de détails inspireront des cinéastes comme George Lucas.
Philippe Druillet © 2012 éd. Glénat
C’est dans Métal Hurlant que Mœbius fait paraître Arzach, série de nouvelles graphiques qui révolutionna la bande dessinée (devenu un classique, l’album est réédité aujourd’hui en version luxe), et l’Incal où il s’associe au sulfureux Alejandro Jodorowsky. C’est dans Métal aussi que Druillet sort Lone Sloane avec ses planches grouillantes de détails qui font exploser le cadre de la BD, et celles magnifiquement sombres et sans espoir de la Nuit ; sans oublier la terrible épopée d’heroic fantasy les Armées du conquérant, signée Jean-Claude Gal avec Dionnet au scénario.
Autoproclamé « grand maître du chaos » et nommé rédacteur en chef, ce dernier fait venir dans la revue des auteurs déjà connus et d’autres très prometteurs, Frank Margerin, Dominique Hé, Michel Crespin, François Schuiten… Enki Bilal y sévira, tout comme Paul Gillon, Yves Got, Jacques Tardi et quelques rares femmes comme Chantal Montellier, Nicole Claveloux ou Florence Cestac, trio que l’on retrouve dans Ah ! Nana, la petite sœur de Métal Hurlant, trimestriel subversif déjanté aux revendications féministes, qui ne paraîtra que de 1976 à 1978.
Chantal Montellier, Wonder City
Plutôt que de science-fiction, Chantal Montellier, pionnière de la bande dessinée politique et féministe, préfère parler de « social-fiction » pour évoquer son travail où elle pousse à son paroxysme les dérives de la société de contrôle et l’omniprésence des caméras vidéo.
Extrait du recueil Social Fiction regroupant trois récits parus entre 1978 et 1983 • © Humanoids, Inc. 2025
« Je suis un enfant de Métal Hurlant. »
Denis Villeneuve
Métal Hurlant, lui, poursuit son irrésistible ascension, se diversifie, propose des chroniques de polar, fait entrer le rock en la personne de Philippe Manœuvre. Une version américaine voit le jour en 1977, Heavy Metal, puis une autre en Allemagne en 1980, en Espagne et en Italie l’année suivante, au moment où Hugo Pratt et Charles Burns commencent à publier dans la revue.
Après avoir lancé une génération d’auteurs et inspiré de nombreux créateurs jusque dans les rangs du cinéma, de Mad Max à Alien, de Star Wars à Dune – dont le réalisateur, Denis Villeneuve, affirmera haut et fort : « Je suis un enfant de Métal Hurlant » –, la revue tire sa révérence en 1987. Outre des tensions internes, des problèmes financiers et le départ des figures historiques comme Dionnet, parti avec Manœuvre pour le petit écran où ils animent l’émission musicale « Sex Machine », les journaux de prépublication ne font pas le poids face au marché des albums, en pleine expansion.
Elie Huault, Sous terre, 2024
C’est l’une des plumes acérées du Métal Hurlant des années 2020, qui anticipent un avenir proche et évoquent aussi les tragédies et conflits de notre monde contemporain, comme ici la guerre lancée par la Russie contre
l’Ukraine.
Métal Hurlant no 13. • © Humanoids, Inc. 2025
Pour le scénariste Jean-Luc Fromental, qui fut l’un de ses derniers rédacteurs en chef, « Métal a disparu victime du triomphe de la révolution qu’il avait portée. Tout ce que nous avions défendu de cultures marginales, parallèles, devenait central et officiel. Cette mort annoncée a empêché que ne se crée ce qui est la vérole de toutes les révolutions qui gagnent : une Nomenklatura, une immonde classe de maréchaux d’Empire apoplectiques et gras du bide. »
La publication a pris un nouveau départ en 2021, portée par de jeunes auteurs tels qu’Ugo Bienvenu qui, en signant la première une – un couple de jeunes mariés humain / robot et leur rejeton humanoïde –, illustrait un genre qui explose en ces temps sombres et incertains : le near future ou anticipation proche. Ou comment donner corps aux angoisses de l’humanité mais aussi envisager d’autres possibles pour l’avenir.
52e édition du festival d'Angoulême
Du 30 janvier 2025 au 2 février 2025
Angoulême
Plus loin. La nouvelle science-fiction
Du 30 janvier 2025 au 16 novembre 2025
Cité internationale de la bande dessinée et de l'image • 121 Rue de Bordeaux • 16000 Angoulême
www.citebd.org
Opus Humano
Des lendemains qui hurlent
Le Bibendum céleste
Métal Hurlant n°13, Vengeance
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique