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Le hall du Centre Belge de la Bande Dessinée, Bruxelles, 2024
Photo Daniel Fouss
C’est une année faste pour la bande dessinée belge ! Après son inscription en mai 2024 au patrimoine culturel immatériel de Bruxelles, elle est désormais célébrée au musée de la BD, dont la nouvelle exposition permanente, « Un siècle de BD belge », propose une histoire du neuvième art des années 1920 à nos jours.
Fil rouge et identité visuelle de l’exposition, un serpent de mer dessiné par la bédéiste Éléonore Scardoni nous conduit dans les sinuosités et les secrets de la bande dessinée. De Hergé à Brecht Evens, on comprend comment des générations successives d’auteurs belges ont réussi à infiltrer notre imaginaire collectif.
« Il est impossible d’écrire l’histoire complète de la bande dessinée belge. On a donc décidé de raconter […] ce cercle vertueux qui a fait que la Belgique est devenue le laboratoire de la bande dessinée. »
« On imagine bien comment cela pouvait être avant, cette ambiance Au Bonheur des Dames de Zola » s’enthousiasme Isabelle Debekker, la directrice du musée de la BD, en décrivant les anciens magasins du grossiste en tissus Waucquez, qui abritent l’institution depuis 35 ans. Chef-d’œuvre Art nouveau de Victor Horta inauguré en 1906, le bâtiment présente de somptueux décors en fer forgé et une verrière monumentale baignant d’une lumière douce chaque recoin du musée. « Quand on sait que le papier est sensible à la lumière, à l’humidité, aux différences de température, c’est un défi quotidien d’exposer de la bande dessinée ici, dans un bâtiment industriel qui n’a pas été pensé pour cela », confie la Bruxelloise.
Dans les salles d’exposition du Centre Belge de la Bande Dessinée, Bruxelles, 2024
Photo Daniel Fouss
Ces contraintes échappent peut-être aux 250 000 visiteurs (dont 50 % de Français) qui se pressent chaque année pour renouer avec les héros de papier de leur enfance ; mais aussi pour en découvrir de nouveaux. Les étages des anciens magasins grouillent à présent d’enfants et d’adultes émerveillés. Il y règne une atmosphère conviviale et décontractée, une clameur qui ferait oublier la dimension patrimoniale qu’on entend conférer ici à la bande dessinée.
« Il est impossible d’écrire l’histoire complète de la bande dessinée belge. On a donc décidé de raconter non pas l’histoire, mais une histoire, celle de ce cercle vertueux qui a fait que la Belgique est devenue le laboratoire de la bande dessinée ». Pour nous conter cette histoire, condensée sur environ 500 m², le musée a fait appel à Daniel Couvreur, spécialiste du sujet et chef du pôle culture au quotidien Le Soir. Avec l’immense tâche de synthétiser 100 ans de création, hiérarchiser des milliers d’auteurs, s’adresser aux néophytes comme aux spécialistes, satisfaire les communautés francophones et néerlandophones.
Synthétiser 100 ans de création, hiérarchiser des milliers d’auteurs au Centre Belge de la Bande Dessinée, 2024
Photo Daniel Fouss
En 1929, Hergé impose l’usage du phylactère narratif, marquant une étape décisive dans l’histoire de la BD.
On pénètre dans l’exposition comme dans l’antre mystérieux de ce serpent de mer, labyrinthe noir du sol au plafond. C’est une première partie « nostalgique », qui convoque les pionniers de la bande dessinée belge. Où l’on apprend qu’en 1922, Fernand Wicheler (1874–1935) est le premier auteur belge à produire une œuvre de bande dessinée à part entière avec Le Dernier Film. Un peu plus tard, en 1929, Hergé (1907–1983) déplace les dialogues de Tintin et Milou : au lieu de figurer sous les cases, ils apparaissent désormais dans des bulles intégrées aux illustrations. Il impose alors l’usage du phylactère narratif, marquant une étape décisive dans l’histoire de la BD.
Nos pas nous mènent à la « galerie des illustres », panorama de 30 auteurs considérés comme les géants de la BD belge. On y croise le Flamand Marc Sleen (1922–2016) connu pour la série Néron (De Standaard) ; Jean Van Hamme (né en 1939), créateur de Thorgal (Le Lombard) et Largo Winch (Dupuis) ; le Bruxellois François Schuiten (né en 1956), coauteur de la série fantastique Les Cités obscures (Casterman) ; ou encore Philippe Geluck (né en 1954) dont « le Chat » apparaît pour la première fois en 1983 dans les colonnes du Soir.
Philippe Geluck, Sourires, 2005
Maquette du timbre-poste du carnet, feutre sur papier • Coll. musée de La Poste • © Musée de La Poste
Leurs portraits en cascade surplombent les visiteurs, suggérant un panorama essentiellement masculin. Au sujet de cette absence de femmes dans la sélection, le musée assume un parti pris représentatif de l’époque, et assure qu’il faudra tout de même apporter une précision temporelle sur le cartel : des années 1930 à 1980.
Les salles suivantes, à grand renfort de dispositifs scénographiques, révèlent comment ces personnages de papier nés dans la presse sont devenus incontournables et peuplent toujours notre imaginaire. Car, à l’initiative d’un monde de l’édition très inventif, ceux-ci s’extraient de leurs cases pour s’inviter à la radio, sur les écrans de télévision et de cinéma, ou encore dans les publicités. Une échappée due en particulier à Raymond Leblanc : en 1955, ce fondateur visionnaire des éditions du Lombard s’inspire de Walt Disney pour propulser les héros de la BD belge sur la scène internationale. Il crée les studios de dessin animé Belvision à Bruxelles où seront produits des longs-métrages tels que Tintin et le Temple du Soleil (1969) ou Lucky Luke / Daisy Town (1971). Dans le même temps, son agence Publiart transforme les personnages en ambassadeurs marketing, associant Lucky Luke à Pepsi-Cola, les Schtroumpfs à Coca-Cola, le Professeur Tournesol aux huiles Fruit d’Or…
« Nous avions envie de montrer de belles pièces, des années 1930 à nos jours. »
« Cette salle est un moment de repos ou de contemplation, où nous pouvons montrer des pièces rares dans des vitrines climatisées, car il n’était pas possible de climatiser l’ensemble de l’exposition étant donné [les contraintes] du bâtiment Horta », explique Ève Sarfati du studio Golem, directrice artistique et scénographe d’« Un siècle de BD belge ». Tout en évitant la lumière directe des fenêtres monumentales de la façade, cet élégant cabinet de dessins tamisé marque la transition vers le XXIe siècle.
Joseph Gillain dit Jijé,, Emblème du journal Spirou
Illustration originale.
Il présente des œuvres originales, comme l’emblème facétieux du journal Spirou dessiné par Joseph Gillain dit Jijé, les planches de David, les femmes et la mort (Le Lombard, 2012) de Judith Vanistendael, celles d’Anaïs Nin, sur la mer des mensonges (Casterman, 2020) par Léonie Bischoff, ou encore les aquarelles de La Véritable Histoire de Saint-Nicolas de Thierry van Hasselt (Frémok, 2023). « Nous avions envie de montrer de belles pièces, des années 1930 à nos jours, avec une rotation tous les six mois », précise la directrice.
« Après cette coupure, c’est vraiment la balance, on arrive dans la deuxième partie, où l’on commence par présenter des journaux qui vont d’une certaine manière signer la renaissance […], les nouvelles tendances de la créativité belge, les recherches thématiques et stylistiques qui vont s’affiner », annonce la scénographe au sujet de ces dernières salles contemporaines, où l’on finit par voir la lumière du jour.
Les salles contemporaines du Centre Belge de la Bande Dessinée, 2024
Photo Daniel Fouss
Publiée par Casterman, la revue (À suivre) ouvre la voie vers le roman graphique à la fin des années 1970. Elle met en valeur les auteurs, les récits, et non plus les héros, inscrivant la BD dans un héritage littéraire et artistique. L’éditeur s’essaie à une dernière expérience de revue de bande dessinée en 2003 avec Bang !, en collaboration avec Beaux Arts Magazine. Une petite salle plus en retrait raconte l’apparition du nu chez les héroïnes pop art de Guy Peellaert (1934–2008) en 1966, et la popularisation de la BD gay et lesbienne dans les années 1990, grâce aux auteurs flamands Tom Bouden et Vero Beauprez.
Avec l’émergence de maisons d’édition alternatives, on comprend finalement comment les bédéistes infiltrent l’art contemporain, se nourrissant des techniques et répertoires de la gravure, de la peinture, de la poésie, du cinéma. Couronnés en festival, les auteurs sont à présent exposés dans les galeries et les musées, qui célèbrent les univers, les partis pris radicaux et la déconstruction des formats de BD traditionnels. Les portraits de 33 auteurs et autrices clôturent l’exposition. On y croise la Bruxelloise Dominique Goblet (née en 1967), présidente du jury du Festival d’Angoulême en 2019, qui n’a de cesse de réinventer sa technique au gré des exigences de ses récits ; le Flamand Brecht Evens (né en 1986) et ses explorations colorées et immersives ; la jeune autrice Alix Garin (née en 1997), récemment traduite en mandarin, qui part de l’intime et des émotions pour aborder des sujets de société.
C’est un siècle joyeux et sans trouble que l’on traverse. En évitant de soulever les questions politiques, de genre ou coloniales qui peuvent parcourir la BD, on explore une histoire policée du neuvième art. Une lecture conciliatrice, qui privilégie l’angle de la découverte et de la préservation d’un patrimoine qu’il est délicat de synthétiser. « Notre propos, c’est la bande dessinée et non les problèmes de société […]. Oui, la bande dessinée en est témoin. Elle peut raconter certaines époques, mais ce n’est pas le propos de cette exposition-là. En revanche, cela pourrait devenir celui d’une exposition temporaire », précise la directrice du musée.
Thierry Van Hasselt, La Véritable histoire de Saint-Nicolas
Planche originale en aquarelle • © Frémok 2023
Quelle réception du côté des artistes ? L’auteur Thierry van Hasselt, présenté dans la « salle aux trésors », tout en louant la construction générale de l’exposition, confie : « évidemment, dans une expo comme celle-là, on va toujours pointer ce qui est omis plutôt que ce qui est visible. Selon moi, il y a quand même des manques concernant la nouvelle génération et ce qui est en train de se jouer aujourd’hui sur la scène émergente […] particulièrement riche et active en Belgique. On assiste à une sorte de nouvel âge d’or de la BD belge, et c’est important que cette dynamique transparaisse dans l’exposition ». Il se réjouit néanmoins du grand tournant opéré par l’institution, qui auparavant « ne présentait jamais la création et les émergences, coincée dans une idée de la bande dessinée belge vraiment à l’ancienne, comme si l’alternative n’existait pas ».
L’épilogue de l’exposition : un douillet salon de lecture ! Où les visiteurs, petits et grands, lovés dans un sofa, se cachent derrière une BD, histoire de se remettre de cette riche traversée.
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