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Documentaires, récits historiques ou intimes, interrogations du monde contemporain ou encore fables ; il y en a pour tous les goûts dans cette sélection du meilleur de la bande dessinée, preuve de la diversité du 9e art qui mêle aussi les techniques et les styles.
Si tous ne figurent pas en sélection officielle du Festival d’Angoulême, chacun de ses douze albums est un enchantement, une prouesse graphique, une page d’histoire bouleversante ou un récit imaginaire, que l’on s’empresse de dévorer !
Couverture de la bande dessinée de Pierre Jeanneau, « Connexions – 2. Châteaux de sable », éd. Tanibis, 2024
Il suffit parfois de partir d’une seule bonne idée et d’en dérouler méthodiquement le fil pour tisser tout un ouvrage avec brio. Démonstration avec ce joli tour de force graphique signé Pierre Jeanneau. Tout commence dans une chambre à coucher dessinée en plongée selon une perspective qui embrasse la scène comme au théâtre. Le type qui y dormait se réveille. Au fur et à mesure qu’il avance, de sa douche à un café dans le salon, il fait apparaître toutes les pièces de son intérieur.
Puis l’auteur prend le relai et nous révèle des saynètes qui se déroulent dans les logements voisins, dans les rues et boutiques alentour, peuplés de personnages aux liens plus ou moins ténus, dont la plupart étaient déjà les protagonistes du premier tome, Faux accords, sorti en 2020. Le tout forme peu à peu une ruche grouillante de vie où chaque alvéole renferme les petites et grandes misères d’une comédie humaine à échelle urbaine.
Couverture de la bande dessinée d’Anke Feuchtenberger, « La Camarade Coucou », éd. Futuropolis, 2024
C’est une lecture envoûtante, une plongée dans des souvenirs d’enfance où le fantastique et la réalité se mêlent pour décrire l’étrangeté du monde. De son trait expressif à la beauté trouble, Anke Feuchtenberger se raconte au fil d’un roman graphique tout en émotions.
Celui-ci commence dans son village natal d’Allemagne de l’Est où Kerstin, princesse des limaces, qui parle au coucou une fois la nuit tombée, se livre à de drôles de rituels et s’évade comme seuls les enfants savent le faire, dans une nature où chaque rencontre donne naissance à un songe onirique et organique un brin angoissant. Son récit intime se mêle à la « grande » histoire marquée par les bouleversements du socialisme soviétique, qui surgit ici et là en creux, dans les interstices de paysages dignes d’un conte d’Andersen.
Couverture de la bande dessinée de Marc Roricès, « Cornélius – La vie pleine de joie du triste chien », éd. Actes Sud BD », 2024
Chien trouillard, dépressif et à côté de la plaque, Cornelius est technicien de surface dans un centre sportif. Il y fait la connaissance d’Alspacka, la nièce de son patron, qui se fait kidnapper sous ses yeux et se retrouve au cœur d’une intrigue absurde que l’auteur déroule en déployant tout un tas de styles graphiques différents.
Fanzine vintage, noir et blanc minimaliste, ligne claire façon Hergé, esthétique enfantine, comics criards, strips aux clairs-obscurs soignés : l’Espagnol Marc Toricès passe de l’un à l’autre avec une virtuosité vertigineuse, déployant une fable douce-amère subtilement construite. Un ouvrage unique plein de malice.
Couverture de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – livre deuxième » d’Emil Ferris, 2024
« Je crois que l’art et les histoires, c’est les meilleures des inventions humaines. Le mieux, pour être un monstre capable de vaincre les forces du mal, c’est de créer et de raconter. » Tremblez, simples lecteurs, et surtout réjouissez-vous : Karen Reyes, la petite louve-garou à la curiosité aussi aiguisée que son coup de crayon hachuré reprend du service.
Extrait de la bande dessinée d’Emil Ferris, « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre deuxième », éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2024
Après un premier tome sorti en 2018 qui avait mis la planète BD en émoi, la géniale Emil Ferris reprend son histoire où elle avait fini, à Chicago, dans les rues mal famées et les salles de l’Art Institut où l’adolescente au look de détective interroge les insondables mystères de la vie d’adulte en compagnie de son frère Deeze et d’une nouvelle galerie d’individus plus truculents les uns que les autres. Toujours aussi inventif, drôle et délirant.
Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre deuxième
Par Emil Ferris
Couverture de la bande dessinnée d’Ivan Gros, « Kinderzimmer », éd. Actes Sud BD, 2024
Dans le camp de concentration de Ravensbrück, en Allemagne, qui comptait en 1944 plus de quarante mille femmes, le Kinderzimmer fut un espace réservé aux nourrissons, infime lueur de vie au cœur des ténèbres.
Planche extraite de la bande dessinée d’Ivan Gros, « Kinderzimmer », éd. Actes Sud BD, 2024
© Ivan Gros / Actes Sud
Pour réaliser l’adaptation graphique du roman de Valentine Goby, histoire de l’une d’entre elles et de son nouveau-né miraculé, Ivan Gros s’est appuyé sur des dessins de déportées, témoignages uniques et acte de résistance décrivant les luttes pour la survie, l’enfer au quotidien mais aussi le formidable réseau de solidarité des prisonnières entre elles. Une lecture en noir et blanc renversante, accompagnée d’un dossier historique didactique pour mettre en perspective le roman et les documents réalisés par les dessinatrices de Ravensbrück au péril de leur vie.
Kinderzimmer
Par Ivan Gros, d’après le roman de Valentine Goby
Couverture de la bande dessinnée de Luz, « Deux Filles nues », éd. Albin Michel, 2024
Une série de coups de pinceau bien sentis et voici qu’apparaissent sur la feuille blanche le peintre et sa muse dans une forêt des environs de Berlin. Nous sommes en 1919, et c’est à travers les « yeux » d’un tableau de l’expressionniste Otto Mueller (1874–1930), Deux Filles nues, que Luz nous plonge dans les années sombres de l’Allemagne nazie, marquées par l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les attaques antisémites et celles menées contre les avant-gardes qui culminent avec l’exposition d’art « dégénéré » organisée à Munich en 1937.
Par ce procédé judicieux – observer le monde depuis une œuvre d’art –, l’ancien dessinateur de Charlie Hebdo souligne les dangers de la censure et de la montée des extrêmes sans se départir de son humour acide, le meilleur rempart qui soit contre la bêtise et la haine.
Couverture de la bande dessinée d’Edel Rodriguez, « WORM – une odyssée américano-cubaine », éd. Bayard graphic’, 2024
Ancien directeur artistique du magazine Time et caricaturiste d’une efficacité redoutable – ses dessins anti-Trump avant sa réélection, qui le montrait le teint orange, en train de crier, la chevelure prête à mettre le feu au pays ou en train de décapiter la statue de la Liberté, ont marqué les esprits –, Edel Rodriguez signe ici sa première bande dessinée.
Il y raconte son départ de Cuba, l’exil pour les États-Unis en 1980 et s’inquiète d’un retour au pouvoir de Donald Trump dont il compare l’autoritarisme à celui du dictateur cubain Fidel Castro. Si depuis la sortie du livre à la fin de l’été, le pire n’a pas pu être évité, son livre continue d’alerter sur les dangers qui planent sur la démocratie et la liberté.
WORM – Une odyssée américano-cubaine
Par Edel Rodriguez
Couverture de la bande dessinée de Joe Sacco, « Souffler sur le feu – Violences passées et à venir en Inde », éd. Futurpolis, 2024
Inventeur du grand reportage en bande dessinée avec la sortie il y a plus de trente ans de son ouvrage Palestine, Joe Sacco a réalisé depuis plusieurs livres documentaires coups de poing, sur la guerre en Bosnie orientale ou sur Gaza en 1956, et des formats plus courts pour des titres tels que The New York Times Magazine, Time, Harper’s Magazine et The Guardian.
Il est de retour avec un nouvel opus, où il décrypte l’émeute de Muzaffarnagar en Inde, en 2013, opposant musulmans et hindous dans la région de l’Uttar Pradesh, où il s’est rendu et a rencontré des dirigeants politiques, des chefs de village et les paysans victimes des agressions. De sa plume limpide et précise, il décrypte le fonctionnement de la foule et le rôle de la violence dans une démocratie.
Souffler sur le feu – Violences passées et à venir en Inde
Par Joe Sacco
Couverture de la bande dessinée de Brecht Evens, « Le Roi Méduse », éd. Actes Sud BD, 2024
C’est l’histoire d’un jeune garçon qui vit dans le silence avec son père neurasthénique, jusqu’à ce que, grâce à ses talents de dessinateur, il parvienne à attirer son attention et à le rejoindre dans le monde parallèle délirant où il a trouvé refuge – une zone pleine de dangers dans laquelle ils sont des agents infiltrés chargés de lutter contre des forces obscures en stimulant leurs esprits loin du monde moderne virtuel et connecté.
Planche extraite de la bande dessinée de Brecht Evens, « Le Roi Méduse », éd Actes Sud BD, 2024
© Brecht Evens / Actes Sud
Dans cet ouvrage où chaque planche est une œuvre en soi, d’une grâce et d’une délicatesse absolue, Brecht Evens, chantre de l’aquarelle, de la gouache et de l’encre, évoque la douceur amère de l’enfance, l’amour filial, la transmission, la solitude du créateur, la force de l’imaginaire et sa capacité à transcender le réel pour réunir les âmes égarées.
Couverture de la bande dessinée de Lucas & Arthur Harari, « Le Cas David Zimmerman », éd. Sarbacane, 2024
La nuit est bleu Klein et rose magenta, elle enveloppe les êtres et les choses d’une fine pellicule cinématographique. David Zimmerman, photographe de 34 ans, suit une belle inconnue lors d’une soirée du premier de l’an. Ils ne se parlent pas, font l’amour, puis se séparent. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais au réveil, stupeur : les deux amants ont échangé leur enveloppe corporelle.
D’une idée de scénario largement éculée, les frères Harari – Lucas, dessinateur et auteur, et Arthur, réalisateur et scénariste (il a coécrit le film Anatomie d’une chute avec sa compagne Justine Triet) – sont parvenus à élaborer un récit à rebondissements complexe et original, cavalcade haletante interrogeant les questions de genre, d’identité, du rapport à l’autre et de la difficulté d’être en harmonie avec soi-même.
Le Cas David Zimmerman
Par Lucas & Arthur Harari
Éd. Sarbacane • 360 p. • 35 € (hors sélection officielle)
Couverture de la bande dessinée de Jérôme Dubois, « Immatériel », éd. Cornélius, 2024
Un traitement minimaliste, des aplats de noir et blanc associé aux trois couleurs primaires du système d’affichage informatique (bleu, vert, rouge) et, parfois, une touche de flou artistique : il n’en faut pas plus pour nous plonger dans les méandres de notre monde de plus en plus dématérialisé et individualiste accro aux écrans.
Où l’on suit Adel, nouvel employé d’une entreprise de nettoyage envoyé chez un homme qui vient de disparaître après avoir vécu reclus dans son appartement et cerné de déchets. En s’inspirant du syndrome « hikikomori », qui pousse certains individus à vivre cloîtrés chez eux, Jérôme Dubois signe un conte psychologique étrange et déroutant sur nos angoisses contemporaines.
Couverture de la bande dessinée de Manu Larcenet, « La Route », éd. Dargaud, 2024
Traversant des paysages en ruines privés de soleil où des pluies de cendre s’abattent non-stop, nature dévastée sans âme qui vive et décombres de villes silencieuses, glaciales et dangereuses, un père et son fils tentent de survivre à un monde post-apocalyptique.
Qui mieux que Larcenet, auteur de la série culte Blast, pour adapter en BD l’ambiance désespérément sombre du roman de l’écrivain Cormac McCarthy (disparu en 2023) ? Personne, serait-on tenté de répondre dès les premières pages de cette épopée métaphysique sur la destinée humaine, incarnée dans des panoramas en grisaille à couper le souffle. Où il est aussi question de transmission et d’espoir malgré la barbarie et la violence de sociétés qui ont fini par s’autodétruire.
52e édition du festival d'Angoulême
Du 30 janvier 2025 au 2 février 2025
Angoulême
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