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Musée de Grenoble

À Grenoble, un Cy Twombly de papier plus émouvant que jamais

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De 1972 à 1977, le peintre américain Cy Twombly ne réalise que huit toiles… mais plusieurs centaines d’œuvres sur papier, dessins et collages. C’est cette période que le musée de Grenoble met en lumière à travers un superbe accrochage chronologique, sensible, extatique. Une exposition qui fera date.
Cy Twombly, Bacchanalia – Fall (5 days in November)
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Cy Twombly, Bacchanalia – Fall (5 days in November), 1977

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Collage, huile, crayon, crayon et gouache sur papier • 150 x 101 cm • Udo and Anette Brandhorst Collection • © Cy Twombly Foundation / Haydar Koyupinar, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Museum Brandhorst, München

En 1975, le musée de Grenoble fait un premier pas mémorable en achetant une œuvre de Cy Twombly (1928–2011). Celle-ci est la toute première de l’artiste américain, pourtant déjà célèbre et salué, à entrer dans les collections publiques françaises. Captiva Island (1974) plante alors une graine qui germera un demi-siècle plus tard, et donnera à Jonas Storsve (déjà commissaire de la grande rétrospective Twombly au Centre Pompidou en 2016) l’idée de se concentrer sur une parenthèse dans l’œuvre du peintre, ouverte au milieu des années 1970.

Cy Twombly est alors installé à Rome depuis une quinzaine d’années. Il a quitté New York, son extraordinaire fertilité et ses artistes en gloire – Jackson Pollock, Willem de Kooning,… – alors que lui-même devenait l’un des jeunes peintres les plus excitants de la scène artistique… Pour mieux trouver, à Rome, au plus près des ruines, un quotidien imprégné de culture antique, dont il est épris depuis qu’il a participé à des fouilles à Tanger, au début des années 1950.

Des gribouillages hantés de grâce

Portrait de Cy Twombly à Rome en 1961
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Portrait de Cy Twombly à Rome en 1961

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© Cy Twombly Foundation © Mario Dondero. All rights reserved 2023 / Bridgeman Images

En 1972, il sort tout juste d’une période intense et sérielle : celle des « Blackboard », tableaux noirs où s’inscrivent, minimales et répétitives, des écritures arrondies, leçons impossibles à apprendre, quoique magistrales. Mais après tant de fonds noirs, qui l’obsèdent depuis 1966, Cy Twombly veut trouver autre chose. « C’est une période, nous explique le directeur du musée Guy Tosatto, où il a envie d’expérimenter, d’être plus libre. » Exit donc les grands formats monumentaux et les toiles sur châssis, place aux feuilles de papier blanc, que l’artiste s’empresse de salir d’écritures pulsionnelles, de gribouillages hantés de grâce, de salissures.

Vue de l’exposition « Cy Twombly. Œuvres sur papier (1973-1977) » au musée de Grenoble
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Vue de l’exposition « Cy Twombly. Œuvres sur papier (1973–1977) » au musée de Grenoble

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© Ville de Grenoble / Musée de Grenoble – Jean-Luc Lacroix

Dès l’entrée dans l’exposition, c’est spectaculaire : l’œil (re)trouve en Cy Twombly une formidable stimulation, une sorte d’extase, qui pourrait rire d’elle-même tant l’artiste use de taches et de griffonnages, mais qui s’épanouit avec une sensualité vibrante, absolue – une évidence géniale. Et c’est hanté, heureux, ébloui que l’on parcourt les salles, où les œuvres sont accrochées selon une logique chronologique et par thème (par édition, par série).

La poésie pour mantra

« Virgil », « Virgil » : répété sur papier, le nom du poète latin hurle et chuchote, jamais tout à fait identique, « réitéré comme une forme d’écho », dit Sophie Bernard, co-commissaire de l’exposition. L’écriture est dessin. Les « tremblements, hésitations, repentirs » des lettres appelle d’autres facultés que la simple lecture, et ce « jusqu’à la signature, jusqu’à la date », continue Guy Tosatto (le jour de notre visite, les deux co-commissaires mènent la danse à deux voix, en l’absence de Jonas Storsve).

Cy Twombly, À gauche, “Virgil” (1973). À droite, “On Returning from Tonnicoda” (1973)
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Cy Twombly, À gauche, “Virgil” (1973). À droite, “On Returning from Tonnicoda” (1973)

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peinture à l'huile, crayon de cire et crayon sur papier • 70 x 100 • Collection Cy Twombly Foundation • © Cy Twombly Foundation / Photo Belisario Manicone & Giorgio Benni

Dès cette deuxième salle, tout est là, du moins l’essentiel : la poésie pastorale, l’émerveillement du « frémissement de la nature, des herbes, des broussailles ».

(Face à cette série de « Virgil » (1973), une effusion de vert, buisson de traits souples, émerge du coin de la feuille de papier et se diffuse comme un pur sentiment de nature : On Returning from Tonnicoda (1973), comme son titre l’indique, apparaît ivre d’une récente excursion à Tonnicoda, un hameau des monts Sabins situé à une cinquantaine de kilomètres de Rome. Dès cette deuxième salle, tout est là, du moins l’essentiel : la poésie pastorale, l’émerveillement du « frémissement de la nature, des herbes, des broussailles » (Sophie Bernard). On imagine l’artiste dans une Rome de pierres, s’échappant parfois dans les collines, confronté toujours à la beauté, à cet idéal italien dont il est venu d’outre-Atlantique s’imprégner.

Cy Twombly, To Keats
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Cy Twombly, To Keats, 1973

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Collage, huile, crayon, crayon et gouache sur papier • Collection Cy Twombly Foundation • © Cy Twombly Foundation / Photo Belisario Manicone

Il y a ensuite ses hommages aux poètes lus et aimés, To Keats, To Valéry, To Rilke (tous de 1973), composés de papiers collés, de ruban adhésif, de peinture, de graphite. Des formats qui incitent l’œil à s’approcher, à observer attentivement les lisières, les découpes, les empreintes de doigts, laissées là comme sur la paroi d’une grotte, en signe de vie. Il utilise toutes sortes de papiers, de calque ou millimétrés, parfois déjà vieillis. « Ici, on sent bien la dimension expérimentale », appuient les commissaires. Aux murs, des citations de ces poètes qu’il aime, comme des marque-pages entre les œuvres. Stéphane Mallarmé : « Ô nuit ! Ni la clarté déserte de ma lame / Sur le vide papier que la blancheur défend / Et ni la jeune femme allaitant son enfant. / Je partirai ! »

Œuvres inédites et insolentes

De la suite du parcours, on pourrait décrire chaque salle. Ou bien non. Car toutes sont faites de ces allers-retours entre nature et poésie, feuilles d’arbres et lignes désordonnées, papiers collés et inscriptions (« Dionysos », « Narcissus », « Apollo »), dont certaines s’inspirent de graffiti de collégiens entrevus à Venise. « Un balancement permanent entre l’équilibre et le désordre, le dionysiaque et l’apollinien. » Des phallus insolents répondent à la demande insistante d’un galeriste napolitain suppliant Twombly de produire pour lui des œuvres ; « des œuvres invendables », analysent les commissaires, comme un pied de nez à tout impératif de productivité. Citons au passage la présence de trois sculptures, colonnes fines de carton couvertes de peinture blanche. « Le blanc est mon marbre », disait-il.

Cy Twombly, À gauche, “Sans titre” (1974). À droite, “Venus” (1975)
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Cy Twombly, À gauche, “Sans titre” (1974). À droite, “Venus” (1975)

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Pastel à l'huile, graphite et collage sur papier • 75 x 56,5 cm ; 150 × 137 cm • Collection privée ; Collection Cy Twombly Foundation • © Alessandro Vasari © Cy Twombly Foundation / Photo Mimmo Capone

« Voilà toute la force de Twombly au cœur des années 1970, son infinie liberté, sa machine de guerre, en somme. »

Sophie Bernard

Plusieurs éditions sont réunies, des portfolios dont Cy Twombly, n’économisant ni son temps ni son investissement, retouche chaque page, parfait l’imparfait. Les commissaires rappellent que l’heure est alors aux multiples pour les artistes, qui font face à la crise économique en produisant des œuvres moins chères, plus accessibles. Souvent, les acheteurs dispersent les portfolios, faisant de chaque page une œuvre précieuse ; l’occasion est donc belle, et rare, de voir ces ensembles réunis, reconstitués, souvent pour la première fois.

La dernière salle est une apothéose : deux calendriers de 1977 se font face, illustrant chaque mois d’un sentiment, d’une atmosphère. Un éclair rougeoyant pour l’été indien du mois de septembre, une brume grisâtre pour le mois de novembre, du vert pour le mois de juin. Il y a de la modestie dans ces pages bricolées, qui racontent le passage des saisons, l’air, le ciel, les jours. Sophie Bernard, dans le catalogue : « Être une île, privilégier la ligne de fuite, se mouvoir entre les choses, accueillir la pluralité du monde : voilà toute la force de Twombly au cœur des années 1970, son infinie liberté, sa machine de guerre, en somme. »

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Cy Twombly. Œuvres sur papier (1973-1977)

Du 3 juin 2023 au 24 septembre 2023

www.museedegrenoble.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Cy Twombly

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