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Trouvé, côte à côte avec un autre spécimen, dans un sanctuaire aussitôt baptisé « temple aux lions », un protomé (ou avant-corps) de lion en cuivre (vers 2 300- 2 200 av. J.-C.). L’emplacement de ces deux gardiens laisse penser qu’ils étaient attentifs à la sortie des visiteurs.
Coll. Musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre, Paris / Raphaël Chipault
Lorsqu’en janvier 1934 est mis au jour par un Bédouin un fragment de statue sur le site de Tell Hariri, petite colline de la zone semi-aride de l’Euphrate à la frontière syro-irakienne, personne ne soupçonne que sous le sable repose la prestigieuse cité de Mari, l’une des plus grandes métropoles antiques.
Pas même l’archéologue français André Parrot (1901–1980), missionné sur place, qui y découvre alors un temple de la déesse Ishtar et le Grand Palais royal de la ville contenant des milliers de tablettes d’argile en écriture cunéiforme, ainsi qu’un ensemble d’édifices religieux.
Quatre-vingt-dix ans après les premiers coups de pioche, une exposition à la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) de Strasbourg retrace cette épopée et explore l’histoire de ce royaume mésopotamien oublié du IIIe millénaire avant notre ère, au centre des grands empires orientaux. Au fil des campagnes de fouilles, la ville a révélé bien des surprises. À commencer par son plan circulaire, unique en son genre dans la région. Pour Emmanuel Marine, conservateur à la BNU, il est probable que la ville ait été construite sur un site vierge.
En février 1937, dégagement des deux lions sur le site de Mari. Après restauration, l’un partira au Louvre, l’autre au musée national d’Alep, en Syrie.
« C’est une hypothèse car nous n’avons pas fouillé la totalité du site accessible. Peut-être que le village primitif était à quelques dizaines de mètres au nord du tell actuel [la colline artificielle formée par les ruines] et qu’il a disparu. Mais a priori, la ville fut bâtie ex nihilo, avec un plan visiblement tracé et un projet d’urbanisme manifeste puisque tout l’écoulement des eaux, par exemple, était prévu. » Située un peu à l’écart du lit du fleuve, elle était reliée à celui-ci par un canal, vital pour le développement commercial, véritable enjeu de prospérité pour Mari.
Son histoire mouvementée – Mari a été détruite et reconstruite à deux reprises – a pourtant réussi à épargner son urbanisme. Les archéologues ont identifié trois phases d’occupation de la ville, dont la plus ancienne remonte à l’aube du IIIe millénaire av. J.-C. L’un des âges d’or est l’époque dite des Shakkanakus, entre 2 250 et 1 810 av. J.-C., des gouverneurs (traduction littérale du mot shakkanaku) installés par le puissant empire d’Akkad à la tête de la ville après son sac vers 2 300 av. J.-C.
Plaquette décorée de la déesse Lama, divinité protectrice (vers 1 900 av. J.-C.), trouvée dans le Grand Palais royal.
Coll. Musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre, Paris / Raphaël Chipault.
Pour Sophie Cluzan, conservatrice générale du patrimoine au département des Antiquités orientales du musée du Louvre et co-commissaire de l’exposition, la chronologie des Shakkanakus n’est pas encore complètement fixée. Certains ont pu être bien identifiés, grâce à la découverte de leur statue et de mentions de leur règne dans les textes. C’est ainsi que les noms d’Ishtup-Ilum ou Puzur-Eshtar sont parvenus jusqu’à nous, ravivés sous les traits de grandes statues au port hiératique.
Les Shakkanakus se sont peu à peu émancipés du joug de l’envahisseur et ont redonné à Mari son indépendance. Pendant plusieurs siècles, ils se sont attachés à consolider la puissance géopolitique et la prospérité de ce carrefour commercial entre la Méditerranée et l’Asie. Symbole de leur pouvoir, le palais était une ville dans la ville. Pour Emmanuel Marine, « ce qui est frappant, c’est son gigantisme, avec ses quelque 300 pièces pour 25 000 mètres carrés. Jean-Claude Margueron [directeur du chantier après André Parrot] a justement prouvé que c’était un palais avec un étage, ce qui est rare pour une architecture de terre crue. »
Le bâtiment était divisé en secteurs dont la fonction a pu être clairement identifiée : le secteur religieux, le secteur économique, le secteur administratif, le secteur d’apparat du pouvoir, des quartiers d’habitation et des quartiers de production artisanale. Les textes de l’époque amorrite le citent comme étant le plus grand ou le plus beau palais de toute la Syrie et de la Mésopotamie.
Ensemble de modèles de foies divinatoires en argile, sur lesquels était transcrit un oracle (vers 2 000– 1 800 av. J.-C.).. On a retrouvé 32 maquettes sur le site de Mari.
© Fonds André Parrot, Mission archéologique française de Mari (Syrie), Arch. de la MSH Mondes
Le palais était aussi doté d’archives. Près de 15 000 tablettes d’argile ont été exhumées. Pour la plupart des documents administratifs offrant un aperçu de ce que pouvait être l’organisation d’une capitale de cette taille. Certains documents font état de la correspondance diplomatique entretenue par ses dirigeants avec ses voisins mésopotamiens, levantins et égyptiens.
Plus surprenant, les fouilles ont révélé une série de modèles en argile de foies de mouton. Selon Emmanuel Marine, « ces objets nous renseignent à la fois sur une science assurément politique très pragmatique, mais aussi sur les enseignements de l’art de la divination, discipline fondée sur une casuistique. Ces modèles avaient pour mission de servir de témoignages et relatent des faits historiques précieux. L’un de ces foies indique le moment où le dernier roi de la dynastie d’Ur, vers 2 400–2 300 av. J.-C., a vu son pouvoir s’effondrer par un soulèvement de son royaume contre lui.
En albâtre, coquille et lapis-lazuli, la statue de l’intendant Ebih-Il (vers 2 400 av. J.-C.) en position d’orant, assis avec les mains jointes, en prière, était quasiment intacte. C’est l’un des chefs-d’oeuvre du Louvre, trop fragile pour être prêté.
Coll. Musée du Louvre, Paris, dist. RMN-Grand Palais • © Musée du Louvre, Paris, dist. RMN-Grand Palais / Raphaël Chipault
L’art divinatoire est, en Mésopotamie à cette époque-là, une discipline savante, avec un archivage permettant aux devins de s’appuyer sur des précédents. » Ces maquettes étaient des documents pédagogiques utilisés dans la formation longue et exigeante des aruspices, devins qui examinaient les entrailles des victimes pour en tirer des présages. Les dirigeants mariotes, représentants des dieux sur terre, se devaient de décrypter leurs messages.
Vestiges du quartier des temples.
© Scala, Florence.
Le pouvoir étant intimement lié au divin, tout près du palais se trouvait le quartier des temples. Ces derniers ont livré le meilleur du savoir-faire des artisans locaux, que ce soit dans le temple du Seigneur du Pays, le grand dieu tutélaire de Mari, où deux majestueux avant-corps de lions en cuivre, aux yeux incrustés, montaient la garde, ou encore dans le temple d’Ishtar, dont les peintures murales ont été mises au jour en 1936.
Seuls subsistent de ces dernières les relevés effectués au moment de la découverte. Les pigments et la technique antique n’ont pas survécu à la révélation. Ces relevés ont été restaurés par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) à l’occasion de l’exposition. La restitution des scènes cultuelles laisse entrevoir la magnificence avec laquelle les Mariotes décoraient temples et palais. Chaque construction officielle faisait aussi l’objet d’offrandes aux divinités, la plaçant ainsi sous leur protection, comme les dépôts de fondation trouvés dans le temple de Ninhursag, la déesse de la montagne. La force de Mari est aussi cette survivance des traditions et des savoir-faire.
Restitution de la peinture murale de la chapelle d’Ishtar, déesse de l’amour et de la guerre, découverte en 1936 dans le Grand Palais royal. Cette gouache sur calque a été réalisée par Pierre Hamelin, dessinateur de la mission archéologique de Mari. Le support original des peintures était un simple enduit de terre.
Coll. Musée du Louvre, Paris • © Photo C2RMF / Philippe Salinson.
Le dernier roi de Mari, Zimri-Lim, descendant des Amorrites, l’un des empires rivaux, reprend les us et coutumes des souverains avant lui, sans rien modifier. Il embellit tout juste le palais royal, ainsi que quelques temples. Pour le palais, les fresques montrant son investiture et celle d’un sacrifice reprenaient les codes déjà établis des siècles plus tôt et plaçaient encore une fois le souverain dans la sphère divine, en tant que représentant des dieux sur terre. Attaché à s’inscrire dans une lignée dynastique qui n’était pas la sienne, Zimri-Lim a conservé et voué un culte aux statues de ses prédécesseurs, retrouvées dans les cours du palais et de certains temples.
« Victimes des guerres et du temps, la plupart des villes antiques avaient disparu […] ayant souvent perdu jusqu’à leur nom. »
André Parrot
Depuis 2011, les fouilles ont été interrompues par la guerre civile qui fait rage en Syrie. Mari se trouvant dans la zone contrôlée par Daesh, il n’est plus possible de s’y rendre. Pascal Butterlin, directeur de la mission archéologique française depuis 2005, et ses équipes ne peuvent que constater l’étendue des pillages orchestrés par les occupants. Se basant sur les images satellites, ils estiment que les attaques au bulldozer ont détruit plus de la moitié du site, notamment dans des zones non encore explorées et perdues à jamais.
Tête de statue du Shakkanaku Puzur- Eshtar, en diorite (vers 2 200–2 100 av. J.-C.). Les cornes de bovidés sculptées sur le bord de son couvre-chef semblent le rattacher à un ordre divin, malgré sa fonction terrestre de gouverneur. Provenant du Grand Palais royal de Mari, la statue fut emportée à Babylone comme prise de guerre par Hammurabi.
Coll. et CC-BY-SA 4.0. Vorderasiatisches Museum, Berlin / Photo Staatliche museen zu Berlin / Olaf M. Teußer.
André Parrot écrivait en 1952 : « Victimes des guerres et du temps, la plupart des villes antiques avaient disparu. Leurs décombres, rongés par l’érosion, avaient peu à peu été recouverts par le sable du désert, par le gazon et les broussailles des steppes. Des cités fameuses s’étaient ainsi évanouies, ayant souvent perdu jusqu’à leur nom. » Après sa destruction par les troupes d’Hammurabi, roi de la puissante Babylone, en 1759 av. J.-C., Mari semble encore une fois vouée à la disparition.
Mari en Syrie – Renaissance d’une cité au 3e millénaire
Du 7 février 2024 au 26 mai 2024
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNUS) • 6 Place de la République • 67000 Strasbourg
www.bnu.fr
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