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Thomas Mailaender, Extrait de la série “Extrem Tourism”, 2011
Photomontage • © Thomas Mailaender
Dans un monde où l’on vante le yoga, la méditation et le jeûne, Thomas Mailaender s’autorise la profusion, l’excès, voire l’énorme, et fait une proposition d’exposition qui balance entre la « fun fair » (la fête foraine), la grande brocante et le potlatch (où chacun apporte quelque chose).
Les images qu’il présente sur les deux étages de la Maison européenne de la photographie (MEP), à Paris, prennent possession des murs au gré d’installations immersives, se figent dans de la céramique ou de la résine, flottent sur la voile d’un bateau échoué dans le jardin de l’institution, se partagent, s’échangent…
Thomas Mailaender, Totem 3, 2017
Cette sculpture fait partie de la série des Totem. La base est constituée d’un cube de six carreaux en photo céramique, imprimés d’images issues de la « Fun Archive » de l’artiste. Dessus, Thomas Mailaender a posé un objet trouvé aux puces.
Techniques mixtes • Coll. particulière • © Thomas Mailaender
En proposant une carte blanche à cet artiste connu pour son approche rabelaisienne de la photographie, Simon Baker, commissaire de l’exposition, a été amené à rompre avec un mode économe de présentation pour laisser libre cours à une marée d’images, celle qui a été produite par l’homme depuis près de deux siècles. Car c’est ce flux qui fascine Thomas Mailaender depuis plus de 20 ans, cette manne dans laquelle il glane aussi bien des objets physiques – tirages, albums, artefacts liés à la photo – chinés dans des brocantes et des marchés aux puces que des images digitales extraites des tréfonds (voire des bas-fonds) du web, qu’il fait migrer vers le livre d’artiste et, surtout, vers des objets baroques ou insolites.
Thomas Mailaender appartient, comme son ami collectionneur et plasticien Erik Kessels, comme l’artiste Thomas Sauvin ou le fondateur d’Archive of Modern Conflict, Timothy Prus, à une génération de glaneurs obsessionnels, biberonnés à la culture vernaculaire qu’ils élèvent au rang de noblesse, soucieux d’ouvrir de façon toujours plus large les frontières de l’histoire de la photographie. Chaque nouvelle évolution technologique a sa répercussion dans les pratiques artistiques. Dans les années 1910–1920, l’essor des magazines illustrés a donné lieu aux photomontages. En 1950–1960, la télévision a eu un impact sur la photographie.
Aujourd’hui, les artistes manifestent une convergence entre le concept de l’appropriation, hérité du ready-made, et une nouvelle accessibilité aux images, rares ou produites massivement, signées ou anonymes, patrimoniales ou sans qualités. Ce sont ces dernières que Thomas Mailaender affectionne particulièrement, qu’elles soient de premier abord anodines (une archive d’expert en constat de voitures accidentées), bambochardes (des clichés de filles à poil), idiotes (une grosse dame valsant avec le premier robot danseur) ou inflammables (une image de black face des années 1950).
Thomas Mailaender, Les Belles Images, 2010
Une centaine de Belles Images ont été créées spécialement pour l’exposition, clichés de presse que l’artiste a placés dans des cadres de céramique très ouvragés qu’il a produit lui-même, avec l’aide de son équipe. À l’arrière figure une légende descriptive qui accompagnait à l’origine chaque image.
Photographies encadrées • Coll. particulière • © Thomas Mailaender
Dans la lignée de figures tutélaires telles que Mike Mandel, Hans-Peter Feldmann, Joan Fontcuberta ou Joachim Schmid, Thomas Mailaender n’est pas le seul à questionner la frontière ténue entre haute et basse culture, la reproduction et la diffusion de masse, le statut de l’œuvre. Il n’est pas le seul non plus à décloisonner les outils, à hybrider les pratiques, à embrasser simultanément le rôle d’auteur, de curateur et d’éditeur, à faire fructifier un joyeux esprit de contamination dont Thomas Hirschhorn a brillamment défini les contours : « L’histoire du monde, le monde est donné pour qu’on se l’approprie en supprimant la hiérarchie, en ne mettant rien en exergue, en ne distinguant rien, en mêlant. La confrontation est primaire et frontale. Elle doit contaminer. La contamination permet à chacun de développer ses propres énergies (anticorps, système de défense, capacité d’assimilation, volonté d’absorption). »
Thomas Mailaender manifeste une irrévérence à la fois radicale et débonnaire qui le relie moins à Marcel Duchamp qu’à Maurizio Cattelan et les échappées sauvages de son magazine Toiletpaper, à la figure de « l’idiot au cœur du projet moderne » tel que la plébiscite l’écrivain Jean-Yves Jouannais, ou encore au défunt professeur Choron et à l’humour tellurique d’Hara-Kiri, un magazine déflagrant de mauvais goût et de mauvais esprit, préfigurateur de Charlie Hebdo, auquel Mailaender a d’ailleurs consacré une exposition aux Rencontres d’Arles en 2016 (avec le directeur artistique Marc Bruckert).
« Quand j’ai commencé ma collecte, j’imaginais bien que la plupart des images digitales seraient amenées à disparaître ».
Dans un monde menacé de cancel culture, on peut le louer d’avoir ainsi « sauvé » plus de 11 000 images improbables dont beaucoup seraient aujourd’hui bannies des réseaux. Il les a réunies au sein d’une « Fun Archive », consultable sur son site. « Quand j’ai commencé ma collecte, raconte-t-il, j’imaginais bien que la plupart des images digitales seraient amenées à disparaître et que celles que je prélevais constitueraient de bons documents sociologiques politiques et anthropologiques des années 2000 à 2015, qui ont correspondu à la démocratisation d’internet. Mais je ne me doutais pas que le web se transformerait à ce point, passant d’un lieu hyper libre à un lieu hyper censuré. Toutes les zones de partage d’images considérées comme « borderline » ont été nettoyées aujourd’hui. Il reste peu de périmètres de liberté, ou alors il faut aller sur le darknet. C’est la raison pour laquelle j’ai clôturé la « Fun Archive ». »
Thomas Mailaender, Les Belles Images, 2010
Photographies encadrées • Coll. particulière • © Thomas Mailaender
Pour Simon Baker, « à travers ses collectes extensives, Thomas Mailaender pointe l’importance de ce qui est négligé, ignoré, obscène ou rejeté, et pratique une sorte d’anthropologie disruptive. Il étudie la manière dont une culture se désagrège ou reste unie. » Mais ce qui le rend le plus intéressant à ses yeux, « c’est la manière dont il crée, à partir d’images qui auraient dû disparaître dans les poubelles du web, des objets d’art très élaborés, avec une grande attention portée au processus, à la compétence technique, comme le ferait un sculpteur ».
Thomas Mailaender, Extrait de la série « Illustrated People », 2013
Pour produire ces coups de soleil photographiques, Mailaender a appliqué des négatifs sur la peau de modèles et révélé des images grâce à une lampe UV. Expérience cuisante mais réversible, contrairement aux tatouages
Série photographique • © Thomas Mailaender
C’est ainsi que cohabitent dans le parcours des cyanotypes tirés sur des plaques de construction en Placoplatre® BA13, des photos trouvées par terre figées dans de la résine, des clichés de faits divers enchâssés dans des cadres de céramique ouvragés… L’historienne de la photographie Luce Lebart, qui a souvent travaillé avec l’artiste, pointe d’ailleurs le paradoxe d’une telle démarche : « Il arrache au temps et à la toile numérique des images qui ne sont pas faites pour durer, pour en faire des objets ou des installations pérennes, qui sont souvent décalées et drôles. Cette question de l’humour est très forte chez lui, mais ça ne passe pas toujours dans le milieu de l’art contemporain, où on le prend pour un rigolo. » Il s’est d’ailleurs lui-même appliqué à forcer la blague avec son fameux projet « Illustrated People », en 2015, où il s’est servi de l’épiderme comme support. Une salle dans l’exposition témoigne de cette expérience qui a consisté à appliquer des négatifs sur la peau de modèles pour y révéler des images fugaces grâce à un coup de soleil provoqué par une puissante lampe UV.
Luce Lebart se remémore aussi, la même année, la résidence de Mailaender à la Société française de photographie : « Après s’être immergé dans des milliers d’images iconiques, il a décidé de manger une image, au sens littéral du terme. Quand on sait à quel point la photographie est sacralisée dans les collections aujourd’hui, cette performance interroge crûment la notion de patrimoine. »
Elle montre aussi à quel point Thomas Mailaender « fait corps avec les images », pour reprendre les mots de Luce Lebart, tout en mettant à distance l’institution, la vanité de l’artiste ou du curateur et le pouvoir du marché.
Thomas Mailaender, Extrait de la série « Illustrated People », 2013
Série photographique • © Thomas Mailaender
« Le musée est un endroit où il se passe des choses passionnantes, explique Thomas Mailaender, mais c’est aussi un lieu sclérosé, fondé sur des codes qu’on peut déconstruire. » La première chose qu’il a entreprise en arrivant à la MEP est d’ailleurs d’en modifier le sens de visite, en faisant ouvrir au public un escalier de secours. « On a ainsi pu créer un parcours plus fluide tout en ménageant des surprises, comme un train fantôme. »
Pris au piège de la consécration, Thomas Mailaender reste-t-il un outsider ? Circuler en « clandestin » dans le musée, est-ce déjà entrer en résistance ? « Je possède une œuvre des artistes de Présence Panchounette qui ont toujours critiqué l’institution. Après une exposition en 1989 à la fondation Cartier, coupant court au succès, ils ont mis la clé sous la porte. Moi, je n’ai pas une posture aussi critique, c’est plutôt un jeu avec les institutions. Ce qui est sûr, c’est que tout ce qui est sanctuarisé, je le soumets à la question. »
Thomas Mailaender - Les Belles Images
Du 12 juin 2024 au 29 septembre 2024
Maison européenne de la photographie - Paris • 5/7 Rue de Fourcy • 75004 Paris
www.mep-fr.org
À lire
Thomas Mailaender
De Philippe Azoury • éd. de La Martinière • 128 p. • 120 ill. • 20,90 €
Un brillant texte d’analyse de l’œuvre de Mailaender, dans lequel le journaliste Philippe Azoury distingue sous la masse d’images « une expérience sensible : un contact intime avec la matière grasse du mythe ».
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