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Pays de la Loire

À Saumur, la peinture étonnante de Jean-François Dubreuil à la une

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Publié le , mis à jour le
Devenue en trois décennies un centre d’art incontournable des Pays de la Loire, la fondation Bouvet-Ladubay met à l’honneur la peinture abstraite de Jean-François Dubreuil. Vous avez dit abstraite ? Les toiles du facétieux artiste reprennent depuis plus de 50 ans un principe formel rigoureux et inchangé, qui ne souffre jamais de la lassitude.
Exposition « Revue de presse » de Jean-François Dubreuil au centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay
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Exposition « Revue de presse » de Jean-François Dubreuil au centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay

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© Christophe Gagneux

Face aux toiles colorées de Jean-François Dubreuil (né en 1946), on pense immanquablement aux archétypes de l’abstraction géométrique de Theo van Doesburg à Aurélie Nemours, sans oublier bien sûr Piet Mondrian… Pourtant, leur peinture n’a rien à voir avec celle du Tourangeau de naissance, établi à Paris. Pas de composition pensée en équilibre formel chez Dubreuil, mais un travail où tout est dû aux hasards de l’actualité, et pour cause : son inspiration, il la trouve dans la presse.

L’exposition de Jean-François Dubreuil s’inscrit dans la politique que mène le centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay depuis son ouverture en 1992. Le fondateur Patrice Monmousseau, suivi par sa fille Juliette, a choisi de mettre le succès de la production locale de vins pétillants au profit de sa passion pour l’art actuel, en consacrant dans le lieu-dit de Saint-Hilaire-Saint-Florent, à Saumur, des expositions aux plus grands noms de l’art contemporain, de Guy de Rougemont à Richard Texier et d’Aï Kitahara à Susanna Fritscher. Cette année, c’est donc au tour de Jean-François Dubreuil.

Des peintures créées à partir de journaux

Portrait de Jean-François Dubreuil dans son atelier
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Portrait de Jean-François Dubreuil dans son atelier

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© Jean-François Dubreuil / © Christophe Gagneux

D’une bonhomie souriante, l’artiste septuagénaire s’en tient depuis plus d’un demi-siècle à une discipline implacable. Tout commence à Paris en 1972. Dans l’élan révolutionnaire de mai 1968, Dubreuil couvre les espaces publicitaires d’un journal de peinture rouge. Un geste qu’il n’avait pas fini de reproduire. « J’ai développé dans les années 1972–1974 un protocole de transposition du journal d’information en tableau. La composition est dictée par la une ou le journal tout entier : il n’y a pas d’invention ! », se plaît à insister l’artiste dans un enthousiasme presque enfantin.

Du support, Dubreuil ne retient que la mise en page et non le fond. La contrainte est élémentaire : les espaces publicitaires sont comblés de rouge et les photographies de gris. En 1976, l’artiste ajoute la couleur dans une superposition des unes de Libération relatives aux morts de Mao et de Franco. Le nombre de titres en une va déterminer le nombre de couleurs employées, qui sont attribuées au hasard.

Un regard sur le traitement de l’information

Jean-François Dubreuil, Le Monde n° 21908
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Jean-François Dubreuil, Le Monde n° 21908

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Acrylique sur toile • 141 X 96 cm • © Christophe Gagneux

La matière est vaste car Dubreuil déniche dans ce que les kiosques lui laissent à disposition : les grands titres nationaux (Le Monde, La Croix, etc.), la presse quotidienne régionale et la presse étrangère, du New York Times au Frankfurter Allgemeine Zeitung en passant par Rwanda Today. Selon un système rigoureux d’immatriculation, les tableaux reprennent précisément le titre, le numéro et la date du journal support. Les titres sont utilisés au jour le jour et Dubreuil s’interdit tout retour en arrière. « Il y a quand même des limites : je n’ai jamais travaillé sur Présent ou Minute [des journaux d’extrême droite, ndlr] », précise Dubreuil entre deux éclats de rire.

L’artiste est facétieux ; mais derrière la trame flashy de ses toiles, se cache un regard critique sur les médias. L’œuvre de Dubreuil se fait témoin de cinq décennies d’information, dont le traitement est de moins en moins indépendant, comme le trahit la croissance continue des espaces rouges (correspondant à la publicité). Il est plaisant de chercher à deviner une publication en fonction d’une composition : un 20 Minutes, journal gratuit de 2005 devient proche d’un monochrome écarlate, contrastant avec les Nouvelles de Moscou de la fin de l’ère soviétique, dont la une est pratiquement vierge de la couleur du drapeau national, sauf dans un petit encart laissé à la réclame pour une boutique locale, comme le précise l’artiste.

Jean-François Dubreuil, 20 minutes n° 3945
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Jean-François Dubreuil, 20 minutes n° 3945, 2024

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Acrylique sur toile • 88 × 99 cm • © Christophe Gagneux

La peinture de Dubreuil porte en germe le paradoxe de faire de l’actualité – par essence éphémère – de la peinture, d’aspiration intemporelle.

Le système Dubreuil a ses variantes, avec des compositions omettant les couleurs autres que le rouge ou d’autres superposant toutes les pages d’un New York Times dont les photographies ont été transformées en cadres noirs. Il en ressort un puissant mais aléatoire sentiment de profondeur. Avec la série « QAB » dans les années 2010, Dubreuil exploite enfin les obliques et les angles au détriment des aplats.

Une réflexion sur le passage du temps

Jean-François Dubreuil, The New York Times n° 58831
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Jean-François Dubreuil, The New York Times n° 58831, 2020

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Acrylique Sur Toile • 56 X 30,5 cm • © Christophe Gagneux

Faut-il lui chercher une étiquette ? Cet assidu de la contrainte, lecteur de Perec et de Queneau, n’est pourtant pas membre de l’Oupeinpo (Ouvroir de peinture potentielle, équivalent plastique de l’Oulipo en littérature). Le refus de l’invention formelle et la répétition d’un système personnel l’intègrent pleinement dans la vaste famille de l’art concret, mais aussi au groupe Buren, Mosset, Parmentier et Toroni (BMPT). Au centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay, le voisinage d’une intervention in situ de Niele Toroni au pinceau n°50 par intervalles de 3 cm n’en est que plus percutant.

Par sa peinture faussement innocente, qui dresse un constat critique de la société contemporaine, la démarche de Dubreuil est postmoderne. Elle porte en germe le paradoxe de faire de l’actualité – par essence éphémère – de la peinture, d’aspiration intemporelle. Ses toiles patiemment répétées ouvrent une profonde réflexion sur le passage du temps et la quête impossible de s’en saisir, proche de l’art conceptuel d’un Roman Opałka qui s’est appliqué, de 1965 à sa mort en 2011, à égrener sur 233 tableaux les nombres qu’il a comptés de 1 à 5 607 249.

Exposition « Revue de presse » de Jean-François Dubreuil au centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay
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Exposition « Revue de presse » de Jean-François Dubreuil au centre d’art contemporain Bouvet-Ladubay

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© Christophe Gagneux

Au fond pourtant, Dubreuil n’est pas un tragique : revenir au « degré zéro de la peinture » – pour citer les membres du groupe BMPT – est l’occasion de retourner aux fondamentaux du métier. L’artiste monte lui-même ses châssis, sciés aux formats des journaux qu’il collecte. Il prend plaisir à lier les pigments à l’acrylique, pour les étaler au rouleau sur des surfaces séparées au masking tape, comme le ferait un peintre en bâtiment.

D’ailleurs, il existe une limite au hasard dans le choix des couleurs : « Celles que je retiens correspondent à mon goût, plus porté sur les teintes vives et franches, joyeuses, que sur les tons pastel ou terreux ». Un choix qui permet de jolies boutades. Qui se montrera surpris d’apercevoir des rectangles rouges sur une transposition du Canard enchaîné alors qu’il sait que, depuis 1915,  le « palmipède » vit sans aucune publicité ? Taquin, l’artiste lui répondra : « Ce n’est pas du rouge : c’est du bordeaux ! ».

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Jean-François Dubreuil - Revue de presse

Du 24 mai 2025 au 26 octobre 2025

centredart-bouvet-ladubay.fr

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