Reportage

À Toulouse, le Nouveau Printemps séduit avec une 2e édition signée Alain Guiraudie

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Pour la deuxième année consécutive, le festival d’art contemporain le Nouveau Printemps s’empare du centre de la ville de Toulouse, en investissant une douzaine de lieux des quartiers des Carmes et Saint-Étienne. La direction artistique a été confiée au cinéaste Alain Guiraudie, remarqué au dernier festival de Cannes pour son film Miséricorde. Résultat ? Une réussite, aux œuvres tantôt drôles et piquantes, tantôt poignantes et politiques. Reportage.
Alain Guiraudie, Journée Blanche
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Alain Guiraudie, Journée Blanche, 2018

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à voir à l’Hôtel de Bruée

© Le Nouveau Printemps / Damien Aspe

Souvenez-vous : l’année dernière, nous vous racontions la première édition du Nouveau Printemps, version renouvelée de l’historique Printemps de septembre créé à Cahors en 1991. Avec un nouveau calendrier (juin plutôt que septembre), de nouvelles ambitions politiques, plus écolos, plus inclusives – car « le monde de l’art a changé », a résumé cette année sa présidente Eugénie Lefebvre –, et une idée centrale : chaque année, la direction artistique sera confiée non pas à un commissaire d’exposition mais à un artiste, pas nécessairement plastique.

Voilà comment Alain Guiraudie (né en 1964) s’est retrouvé dans l’aventure : cinéaste salué pour sa filmographie tout en grands écarts et dont L’Inconnu du lac (2013) est l’œuvre la plus célèbre, écrivain aussi (son dernier livre, Pour les siècles des siècles, est sorti en mars chez P.O.L.), homme généreux engagé à l’extrême gauche, figure enfin du sud-ouest où il est né et a beaucoup tourné. C’est donc lui qui a accueilli les journalistes à Toulouse à la toute fin du mois de mai, succédant dans sa mission à la designer matali crasset.

Un néophyte chez les artistes

« J’ai accepté, ça m’excitait assez cette affaire. »

Alain Guiraudie

Devant la petite foule, il prévient tout de suite : ne connaissant pas grand-chose au monde de l’art contemporain, il a hésité face à l’invitation du Nouveau Printemps… Mais pas si longtemps. « J’ai accepté, ça m’excitait assez cette affaire. » Au fil de la visite, il se fera humble, riant souvent devant les artistes et les œuvres (« on peut toucher ? »), partageant ses découvertes avec simplicité, son accent chantant hésitant parfois (face à Jennifer Caubet : « Comment on dit ? Sculpteuse, sculptrice, sculpteureuh ? »), amusé souvent (« Neïl Beloufa et Grégoire Beil comprennent quelque chose à la blockchain et aux NFT… »).

Pablo Valbuena, Formes de Résistance
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Pablo Valbuena, Formes de Résistance, 2024

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à voir au Monument de la Résistance

© Le Nouveau Printemps / Damien Aspe

Si le cinéaste a pris pour point de départ un angle extrêmement vaste – « J’avais envie de reposer la question ‘À quoi sert l’art ?’, dans cette période très complexe » –, la vingtaine d’artistes ici réunis ont réussi à tirer leur épingle du jeu, et à proposer pour la plupart des œuvres convaincantes. Inoubliables même pour certaines, telle l’installation de l’artiste espagnol Pablo Valbuena (né en 1978) pour le Monument à la gloire de la Résistance. À la question du commissaire, Valbuena a ainsi répondu par un sublime hommage aux résistants de toutes les guerres et de tous les pays, investissant ce monument souterrain en méandres de béton avec une installation sonore et lumineuse qui donne à entendre des poèmes écrits par des résistants (français, palestiniens…).

Boîtes de nuit désaffectées et nuits BDSM

Tony Regazzoni, Bande Organisée
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Tony Regazzoni, Bande Organisée, 2024

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à voir à l’Hôtel Saint-Jean

© Le Nouveau Printemps / Damien Aspe

À l’hôtel Saint-Jean, Tony Regazzoni (né en 1982) a, quant à lui, voulu évoquer le « capitalisme qui est en train de mourir » en photographiant des boîtes de nuit italiennes des années 1970, 1980 et 1990, terriblement kitsch avec leurs colonnes à l’antique, et aujourd’hui laissées à l’abandon. S’il les a immortalisées vides, délaissées, l’artiste met également en scène des témoignages d’anciens danseurs dans une Twingo où l’on s’assoit, comme pour aller danser dans une boîte de campagne (on pense alors à l’atmosphère si spéciale des romans de Nicolas Mathieu, qui a su comme personne capter cette culture populaire propre aux zones rurales).

À gauche, « Paparazzi » de Mazaccio&Drowilal, 2024. À droite, « Où dispersons-nous les cendres du vieux monde » de Jennifer Caubet, 2024
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À gauche, « Paparazzi » de Mazaccio&Drowilal, 2024. À droite, « Où dispersons-nous les cendres du vieux monde » de Jennifer Caubet, 2024

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à voir au Jardin Royal et Cour Sainte-Anne

© Le Nouveau Printemps / Damien Aspe

Aussi drôle, aussi piquant que Tony Regazzoni, le duo Mazaccio & Drowilal (nés en 1988 et 1986) a fabriqué pour le Nouveau Printemps deux journaux distribués gratuitement dans la rue, qui compilent des « photos de choses qu’on ne regarde pas d’habitude », a détaillé Robert Drowilal, comme du mobilier urbain ou des bouts de publicité, avec des textes hyper enthousiastes et ultra-ironiques, teintés d’une mélancolie immense. Autre réussite, la sculpture qu’a réalisée Jennifer Caubet (née en 1982) à partir de grilles et de garde-corps métalliques trouvés sur le chantier de l’ancien siège d’Airbus, œuvre verticale, explique-t-elle, qui défie l’idée même de la ruine, et, surtout, se défait de son apparente austérité grisâtre pour devenir jeu d’enfant.

Citons encore la petite mais touffue rétrospective que le musée des Arts précieux Paul-Dupuy consacre au dessinateur Tom de Pékin (né en 1963). L’homme a réalisé l’affiche du film L’Inconnu du lac, et use tantôt du noir et blanc, tantôt d’une palette chromatique ultra-riche, pour explorer l’univers du BDSM homosexuel, tout en corps nus, sanglés, musclés.

Mimosa Echard, Lady’s Glove
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Mimosa Echard, Lady’s Glove, 2024

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à voir sur le Parking des Carmes

© Lydie Lecarpentier / Le Nouveau Printemps

Mais aussi l’œuvre discrète produite par Mimosa Echard (née en 1986) pour le toit du parking des Carmes, soit des images de digitales, fleurs ultra-sensuelles mais toxiques, et un pendentif sculpté façon abdomen d’insecte en forme de cœur, érigé comme un talisman. Ici, comme chez Tom de Pékin, comme dans les boîtes de nuit désertées de Tony Regazzoni, un étrange désir plane, une aura sulfureuse, une odeur de chair et de queer, la même que dans les films d’Alain Guiraudie.

Des œuvres sensibles au cœur de lieux parfois secrets

Il faudrait également parler des commerçants qui participent à l’aventure en hébergeant des œuvres issues des collections du musée des Abattoirs, de la dimension populaire du festival qui va jusqu’à exposer les œuvres produites par des collégiens et des lycéens lors de projets pédagogiques, ou encore du spectaculaire week-end d’ouverture avec ses concerts, cabaret et performances… Mais on évoquera pour finir l’ambitieuse œuvre de Karelle Ménine (née en 1972).

Karelle Ménine, Coram Populo
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Karelle Ménine, Coram Populo, 2024

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à voir au Palais de Justice

Performance • © Le Nouveau Printemps

Montrée dans la crypte du palais de justice (quelle excitation d’entrer pour une exposition dans un lieu pareil, qui fourmille d’avocats en robe !), l’installation s’intéresse aux « sacs à procès » des capitouls (magistrats toulousains de 1147 à 1789), de petits sacs en toile où l’on rangeait les détails des affaires judiciaires et des plaintes, dont elle montre ici un échantillon de 10 000 pièces et donne à lire certains extraits. Cette œuvre sensible travaille avec un matériau historique, humain, dans un lieu patrimonial passionnant, tout comme Pablo Valbuena au Monument à la gloire de la Résistance ou Jennifer Caubet dans la cour Sainte-Anne. Ces travaux émouvants nous donnent envie d’applaudir ce Nouveau Printemps, lequel n’a lieu cette année que dans de superbes endroits (parfois secrets ou méconnus !), et aborde des sujets immenses comme la justice, la résistance ou le désir, tout en tâchant de rester le festival à taille humaine qu’il s’était promis d’être. À voir.

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Le Nouveau Printemps 2024

Du 30 mai 2024 au 30 juin 2024

lenouveauprintemps.com

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