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Basil Träsch, Schönstrasse, Berlin. Quand le passé réapparaît (détail), 2022
papier photo, 2 tirages • 60 x 60 cm • Coll. particulière • © Basil Träsch Adagp, Paris 2024
Regardez autour de vous. Et demandez-vous : « Qui a fabriqué les objets qui nous entourent ? » Juliette Green (née en 1995) s’est posé la question, et a produit un grand dessin pour y répondre. Ce tabouret, c’est l’œuvre d’« Anis Djaoui, artisan tunisien ». Cette serrure, c’est « Victoria Souza, serrurière française », qui en a fait le double de clé. Ce savon, c’est « Salma Ben Alami, chimiste marocaine », qui en a développé la formule. Avec cette première œuvre, un simple dessin sur fond blanc au contenu entièrement fictionnel, le parcours de l’exposition « Sortir le travail de sa nuit » pose une évidence : le travail des autres est tout autour de nous.
Face à elle, une pièce sonore de Celsian Langlois (né en 1993) donne à entendre les voix de deux régisseuses de scène, enregistrées en plein opéra. Bien rémunérées, essentielles au bon déroulement d’un spectacle, ces femmes-là sont invisibles mais pas pour autant victimes.
À gauche, « How Many People are Needed to Make a Sandwich » (détail) de Juliette Green (2022). À droite, l’installation « Technologies of Care » d’Elisa Giardina Papa (2016)
Encre acrylique sur papier / installation vidéo et son • 150 × 150 cm / dimensions variables • Coll. particulière • © Juliette Green Adagp, Paris 2024 / © CCCOD Tours / Photo Aurélien Mole
Le travail de chacun est partout : dans le sol, dans le mobilier urbain, dans chacun de nos vêtements et objets, dans chaque ingrédient du sandwich de notre déjeuner.
Les commissaires Delphine Masson et Marine Rochard nous le disent d’emblée : elles ont inclus cette œuvre pour immédiatement prendre le contre-pied du propos social de l’exposition, en affirmant « nous sommes un peu tous invisibles ». Le travail de chacun est partout : dans le sol, dans le mobilier urbain, dans chacun de nos vêtements et objets, dans chaque ingrédient du sandwich de notre déjeuner. Chaque pièce du CCC OD a été conçue, puis construite et nettoyée par un nombre incalculable de personnes… Mais toutes n’y ont pas laissé la même trace.
Les vidéos de Bertille Bak présentées dans l’exposition « Sortir le travail de sa nuit » au CCCOD de Tours
© Bertille Bak Adagp, Paris 2024 / CCCOD Tours / Photo Aurélien Mole
Car si l’on connaît le nom de l’architecte (l’agence Aires Mateus), qui parle de la femme de ménage ? Qui, à part la plasticienne Bertille Bak (née en 1983), s’intéressera à ces travailleuses marocaines qui décortiquent des crevettes pêchées aux Pays-Bas, ensuite renvoyées… aux Pays-Bas ? Libre et fantasque, l’artiste va toutefois bien au-delà du documentaire en proposant à ces Marocaines de les filmer en train de fabriquer des objets souvenirs à partir de déchets de crevettes, puis d’apprendre les paroles révolutionnaires de l’Internationale en néerlandais, langue qu’elles ne maîtrisent pas.
Vue de l’exposition « Sortir le travail de sa nuit » au CCCOD de Tours. À gauche, « Clickworkers » de Martin Le Chevallier (2017). À droite, « Portrait en Sainte-Lucie » de Lauren Huret (2019)
© CCCOD Tours / Photo Aurélien Mole
Car, comme les décortiqueuses de crevettes, de nombreux travailleurs abordés par les artistes de l’exposition sont captifs d’une même entrave : ne pas avoir accès à leur dirigeant, et donc être en totale incapacité de demander de meilleures conditions de travail ou un salaire plus élevé. Citons par exemple les travailleuses du clic interrogées par Martin Le Chevallier (né en 1968) : payées quelques centimes par clic pour déposer en ligne des commentaires haineux ou positifs, ou encore pour enrichir une intelligence artificielle d’informations basiques, ces femmes sont si invisibles que l’artiste ne fait entendre que leurs voix, sur des images de tristes appartements vides.
Bouchra Khalili (née en 1975), elle aussi, donne à entendre le témoignage d’un pêcheur embarqué à longueur d’années sur des porte-conteneurs, sans jamais montrer son visage ; seules défilent des images du gigantesque port de Hambourg, infrastructure déshumanisée par laquelle transitent pourtant les produits les plus essentiels à nos vies. Essentiels, ou pas, se moque le dessinateur Olivier Garraud (né en 1983) dans une série de trois dessins. D’abord, un porte-conteneur étiqueté « Crap shipping », puis un camion « Crap delivery », et enfin un centre commercial « Full of crap » (traduisons : « Expédition de merde », « Livraison de merde », « Plein de merde »). Ça pique…
Olivier Garraud, L’Office du dessin, 2019
Papier quadrillé, crayon, acrylique • 29,7 × 128 cm • Coll. particulière • © Olivier Garraud Adagp, Paris 2024
Au-delà des conditions de travail, les artistes posent ici la question de son sens. En 1975, soit en pleine vague féministe, Martha Rosler (née en 1943) se filme dans sa cuisine, manipulant face caméra différents ustensiles, enchaînant les gestes absurdes et bruyants, non productifs… Réjouissants, car profondément réticents à obéir à toute rentabilité domestique.
Au mur, sont accrochés des drapeaux faits à partir de gilets jaunes par Claire Fontaine (collectif fondé en 2004), créant fièrement l’étendard d’un mouvement social en quête de considération.
À gauche, l’œuvre “What is not visible is not invisible” de Julien Discrit (2008). À droite, “Liberté, égalité, fraternité” de Claire Fontaine (2018)
Installation, ampoules UV, encre invisible / vestes haute visibilité, tringles à rideau, fixations en métal • dimensions variables / 250 x 120 x 300 cm • Coll. 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine, Metz / Coll. Claire Fontaine • © Julien Discrit Adagp, Paris 2024
C’est le fil rouge qui unit chaque étape de ce parcours. Car il y a, au minimum, un doute, une mise à distance, une insoumission, parfois une franche rébellion dans ces œuvres qui observent le monde, montrent les pires dérives de la mondialisation, mais aussi la force des travailleurs (souvent travailleuses !), plus que conscients face à l’aliénation. Si, au fil de la visite, on désespérera du monde, le sentiment qui surnagera, finalement, sera celui d’un espoir. Tel celui formulé par la peinture à l’encre invisible de Julien Discrit (né en 1978) : au passage des visiteurs, des ampoules s’allument et font apparaître la phrase « What is not visible is not invisible » (« Ce qui n’est pas visible n’est pas invisible »). Autrement dit, appliqué à la thématique de l’exposition : cher capitalisme, ce n’est pas parce que tu fais tout pour dissimuler ta laideur que les artistes ne la voient pas. Pire… Ils la montrent du doigt !
Sortir le travail de sa nuit
Du 16 février 2024 au 1 septembre 2024
Centre de création contemporaine Olivier Debré • Jardin François 1er • 37000 Tours
www.cccod.fr
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