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Vue extérieure du Casino Luxembourg avec l’installation d’Adrien Vescovi, “Jours de lenteur”
© Marc Domage
Portrait d’Adrien Vescovi
Olivier Douard
Dans ces draps, des couples ont fait l’amour. Ont pleuré, se sont déchirés, raccommodés, étreints, défaits. Par-ci, par-là, des broderies apparaissent, souvenirs de ces trousseaux patiemment confectionnés par des jeunes filles à marier : des initiales familiales et fleuries, qui dissimulent derrière leurs boucles tendres de pesantes traditions. Ces draps sont le trésor d’Adrien Vescovi (né en 1981). C’est une « dame de Toulon », explique-t-il, rencontrée lors d’une exposition à la Villa Noailles, qui les lui fournit pour arrondir sa retraite. « Je l’appelle, je lui dis que j’ai besoin de 500 draps… » Et elle les lui livre, merveilleuse chineuse de linges en lin, en coton, en chanvre, riches d’une mémoire invisible, celle de l’intimité. Il faut dire aussi qu’il s’agit d’une matière textile, rescapée d’une industrie effroyablement polluante, à laquelle Adrien Vescovi répond par le réemploi constant : il peut changer ses installations et la taille de ses œuvres, mais met constamment en mouvement cette même matière, réutilisée et renouvelée plutôt que remplacée.
S’il habite aujourd’hui à Marseille – il a même eu durant quelques années un atelier en plein cœur de Noailles, quartier populaire du centre-ville, et faisait sécher ses œuvres comme du linge étendu sur des fils en pleine rue (« Ça m’a permis de faire découvrir mon travail aux Marseillais ! ») –, Adrien Vescovi vient des montagnes. Des Alpes, plus exactement : né à Annecy où il s’est formé à l’École supérieure d’art, il a d’abord eu un atelier en Savoie, isolé de tout et de tous. Là, en 2015, il a l’idée d’exposer de grands pans de drap aux intempéries, pour « enregistrer le paysage, le temps qui passe ». Arrivé à Marseille en 2017, il expérimente autre chose, achète des épices dans les échoppes de son quartier, s’en sert pour teindre les draps qui, tendus au soleil le temps du séchage, gouttent sur le sol jusqu’à former des rigoles de couleurs dans les rues de Noailles (« non-polluantes, car naturelles » prend-t-il soin de préciser).
Au sol, un paysage aux teintes pâles montré aux côtés d’une suite de bocaux remplis d’eaux colorées, en rappel de ce que l’on peut trouver dans l’atelier de cet artiste mi-chimiste mi-couturier.
© Marc Domage
Un « travail de petites mains », résultat d’une succession d’étapes, cuisson des textiles, couture, repassage, assemblage…
Guide de notre visite au Casino, Adrien Vescovi cite volontiers le philosophe Gaston Bachelard (1884–1962) et ses réflexions sur la teinture, « un traitement dans la matière » – à la différence de la peinture qui s’empare de la « surface » de la toile. Et son travail, pourtant proche du celui de la toile libre – on pourra penser aux artistes de Supports/Surfaces –, donne lieu à une expérience sculpturale, architecturale de l’espace, en ce qu’il l’exploite en volume, qu’il implique le corps du visiteur. Invité à s’emparer de la façade sur rue du Casino, l’artiste a suspendu de très hautes tentures qui vibrent et se froissent avec le vent, patchworks cousus de formes simples, rondes et géométriques, dans des camaïeux de bruns légers, de roses éperdus de soleil, de chairs délicates… Et ses tentures impressionnent jusqu’à l’intérieur du musée, où elles surgissent devant les fenêtres, qui les encadrent comme des peintures. D’ailleurs, l’artiste a eu l’idée de construire des bancs en bois pour inviter les visiteurs à s’asseoir et à observer ces morceaux sélectionnés, à être un peu plus attentifs malgré leur démesure à ce que sont ces tentures : un « travail de petites mains », résultat d’une succession d’étapes, cuisson des textiles, couture, repassage, assemblage…
Le résultat d’une succession d’étapes, cuisson des textiles, couture, repassage, assemblage…
© Marc Domage
Les teintures dépeignent ainsi réellement des paysages, ou plutôt leurs saveurs, leurs odeurs, leurs ressources ancestrales.
Dans la salle la plus grande du Casino, une immense œuvre au sol, ponctuée d’élans verticaux (« des marque-pages », dit-il, clins d’œil aux tentures extérieures), se regarde longuement. Paysage aux teintes pâles, elle est montrée aux côtés d’une suite de bocaux remplis d’eaux colorées, en rappel de ce que l’on peut trouver dans l’atelier de cet artiste mi-chimiste mi-couturier. Ces couleurs n’ont rien d’artificiel, et ont été réalisées à partir de minéraux, d’ocres trouvés dans sa région – auparavant, à la montagne, il travaillait avec des racines, des champignons… Les teintures dépeignent ainsi réellement des paysages, ou plutôt leurs saveurs, leurs odeurs, leurs ressources ancestrales. L’ensemble agit comme si les couleurs de la terre et du ciel infusaient lentement l’espace de l’exposition, comme un filtre.
Les tentures aux côtés d’une suite de bocaux remplis d’eaux colorées, en rappel de ce que l’on peut trouver dans l’atelier de cet artiste mi-chimiste mi-couturier.
© Marc Domage
Enfin, le parcours se termine sur une œuvre plus sage car montée sur châssis. La preuve, s’il en fallait une, qu’Adrien Vescovi peut aussi adopter le langage de l’art marchand, celui qui se transporte et s’expose facilement. C’est tout aussi beau, certes, mais c’est sa folie (des grandeurs) qui nous touche le plus, sa façon de regarder sans la craindre la pluie arriver, qui va changer l’aspect des œuvres en façade, sa façon aussi d’espérer le soleil et ses rayons violents que craignent pourtant tant les couleurs… Adrien Vescovi fait corps avec le monde, oui, mais travaille en ouvrier, dédié à sa tâche. Un couturier, avide de sublime.
Adrien Vescovi. Jours de lenteur
Du 1 octobre 2022 au 29 janvier 2023
Casino Luxembourg Forum d’art contemporain • 41 Rue Notre Dame • 2240 Luxembourg
www.casino-luxembourg.lu
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