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Musée Guggenheim - Bilbao

Alice Neel, sans fard ni tabou

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Publié le , mis à jour le
Féministe et militante, l’artiste américaine Alice Neel est l’une des plus grandes portraitistes du XXe siècle. L’une des rares à avoir abordé la mort ou la maternité sans tabou. Avant une très attendue rétrospective au Centre Pompidou l’an prochain, le musée Guggenheim de Bilbao retrace ses soixante années de peinture, loin des modes et au plus près de ses modèles. Retour sur la trajectoire d’une peintre marquée par les tragédies et habitée d’une intense soif de liberté.
Alice Neel, Maria enceinte (Pregnant Maria)
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Alice Neel, Maria enceinte (Pregnant Maria), 1964

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Huile sur toile • 81,3 × 119,4 cm • Collection particulière • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Nul besoin de longs cartels explicatifs ou d’interminables discours : l’œuvre d’Alice Neel (1900 – 1984) va droit au cœur. Au musée Guggenheim, une centaine de tableaux traduisent d’intenses regards, des corps alanguis, des moues angoissées. Saisis dans leur intimité, ses modèles dévoilent leurs peurs enfouies et leurs rêves fantasques, s’apprêtent à nous partager leurs secrets… « Si j’avais été psychiatre, je serais riche », déclare l’artiste avec humour, dévoilant son talent d’analyste, elle qui se décrit aussi comme une « collectionneuse d’âmes », expression empruntée à Nicolas Gogol.

Alice Neel dans son atelier à New York
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Alice Neel dans son atelier à New York, vers 1960

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© The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Pour parvenir à une telle faculté, l’Américaine originaire de Pennsylvanie part étudier à 21 ans à la Philadelphia School of Design for Women, avec l’ambition de vivre de son art et de se former rigoureusement en évitant toute romance, indésirable source de distraction. « J’étais une très belle fille donc toute ma vie a été perturbée par les hommes », raconte-t-elle. Blonde aux yeux bleus, regard doux et sourire charmeur, elle parvient à se priver d’aventures jusqu’à l’été de sa dernière année, lorsqu’elle rencontre l’artiste cubain Carlos Enríquez Gómez. Ils se marient en 1925 et partent vivre à Cuba l’année suivante. « La route que je choisis alors de prendre était la suivante : peu importe ce qui m’arriverais, je continuerai à peindre », confiera-t-elle à Barbaralee Diamonstein lors d’un entretien télévisé en 1978. Sur l’île caribéenne, elle peint des mendiants, des mères, des fous ; s’étonne de l’affranchissement des femmes ; s’effare devant le gouffre qui sépare les riches des pauvres.

Alice Neel, Carmen et Judy (Carmen and Judy)
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Alice Neel, Carmen et Judy (Carmen and Judy), 1972

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Huile sur toile • 108,6 × 83,5 × 4,4 cm • Coll. Oklahoma City Museum of Art, Westheimer Family Collection • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

En décembre 1927, alors que Neel est repartie vivre aux États-Unis, en plein cœur de New York, son nouveau-né Santillana meurt de maladie. « J’ai eu une enfant à La Havane, morte à New York juste avant d’avoir un an, de diphtérie. Il y a cette peinture que j’ai faite, trois ans après, qui en est un condensé et plus encore : Futility of Effort. Y résident tous les efforts déployés pour avoir un enfant. La grossesse. Et tout le reste. Puis la tragédie de le perdre. De perdre tout. Tout. » Dans cette toile qu’elle juge « révolutionnaire », est dessinée sur fond gris une fillette qui semble dormir tout en se balançant à un fil. Derrière, une fenêtre noire. Poignant…

Alice Neel, Nancy and Olivia
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Alice Neel, Nancy and Olivia, 1967

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Huile sur toile • 99,1 × 91,4 cm • Collection Diane et David Goldsmith • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Face à un tel abîme de désespoir, deux solutions s’offrent à l’artiste : se réfugier dans la peinture et enfanter encore. Quelques mois plus tard, en 1928, elle accouche de sa fille Isabetta dans un établissement réservé aux femmes défavorisées, sorte d’hôpital psychiatrique dont elle révèle l’horreur sur sa toile Well Baby Clinic. Commence ensuite une période bien sombre… Abandonnée (son mari étant reparti à Cuba avec sa fille, puis parti s’installer à Paris), Alice Neel tombe dans une profonde dépression qui la mène à une tentative de suicide. Elle restera un an dans une institution psychiatrique de Philadelphie qui lui donnera petit à petit les outils pour peindre. Et la force de se remettre en selle.

Alice Neel, Les Nazis assassinent les Juifs (Nazis Murder Jews)
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Alice Neel, Les Nazis assassinent les Juifs (Nazis Murder Jews), 1936

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Huile sur toile • 106,7 × 76,2 cm • Coll. Rennie, Vancouver • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

En 1933, elle commence à travailler pour la Works Progress Administration (WPA) dans le cadre du New Deal lancé par le président Franklin D. Roosevelt. En échange de 28 dollars par semaine, elle tente de « peindre l’air du temps », la vie politique de New York et ses grands événements. Comme le défilé du Premier Mai 1936, où une foule se soulève contre l’assassinat des Juifs par les nazis (Nazis Murder Jews, 1933). La vérité y est brossée sans détour. Exactement comme sont figurées ses femmes nues, enfants, et voisins du quartier de Spanish Harlem à New York…

Alice Neel, Georgie Arce n°2
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Alice Neel, Georgie Arce n°2, 1955

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Huile sur toile • 76,2 × 55,9 cm • Collection Lonti Ebers • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Parmi cette foule d’inconnus de diverses origines, défavorisés pour la plupart, elle retrace souvent le portrait du jeune Georgie Arce, qui adore jouer avec son bulldog lorsqu’il vient poser. Dans un tableau de 1955, il soutient un regard à la fois défiant et tendre, couteau à la main, laissant présager son avenir parmi les gangsters et sa future incarcération. « Il m’écrit toujours » déclare l’artiste à la fin de sa vie. C’est cela, poser pour Alice Neel : créer un lien indéfectible, accepter qu’elle lise l’âme de ses modèles et les retranscrive sur toile sans jugement aucun, nourrie par sa propre vie, entre précarité, deuils et trahisons amoureuses (dont la destruction de ses œuvres en 1932 par un amant jaloux, Kenneth Doolittle). « Je m’identifie tellement à mes modèles que lorsqu’ils partent, j’ai l’impression que l’appartement s’est vidé », se confie-t-elle.

Au Guggenheim sont aussi exposés les portraits du couple formé par la critique d’art Cindy Nemser et son mari, de sa belle-fille adorée Nancy ou encore de Joe Gould, surnommé le « clochard céleste » de Greenwich Village, qu’elle affuble de plusieurs pénis. Neel peint des artistes, des militants, des leaders des droits civiques et des célébrités, comme plus tard lorsqu’elle représente un Andy Warhol souffrant, portant en stigmate sa géante cicatrice sur le torse. Sa production est immense, se compte par centaines de toiles. Et si ses compositions sont scrupuleusement pensées, l’artiste se laisse guider par son pinceau. Inconsciemment, sa palette s’éclaircit au fil de son existence, sans jamais se soumettre aux modes ou tenter de copier les maîtres. Car ce qu’elle désire absolument, c’est « trouver sa propre voie ». Même dans les années 50, alors que tous les yeux sont rivés vers l’expressionnisme abstrait…

Alice Neel, Thanksgiving
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Alice Neel, Thanksgiving, 1965

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Huile sur toile • 76,2 × 86,4 cm • The Brand Family Collection • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

« Je ne pouvais abandonner ma pratique juste parce que c’était à la mode. J’en ai donc conclu que si je peignais un bon tableau, c’était amplement suffisant. » Cette intégrité lui vaudra d’atteindre la reconnaissance vers la fin des années 50, soit plus de trente ans après ses premiers portraits ! La faute aux tendances picturales et aux grands événements de l’Histoire. Mais pas seulement : Neel est une « outsider ». Militante pour les droits des femmes, communiste dans le collimateur du FBI, elle peint des portraits d’inconnus de tous milieux sociaux, faisant fi de leur religion ou de leur origine… Autant d’obstacles à la célébrité !

Alice Neel, Autoportrait
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Alice Neel, Autoportrait, 1980

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Huile sur toile • 135,3 × 101 × 2,5 cm • Coll. National Portrait Gallery, Smithsonian Institution, Washington • © The Estate of Alice Neel, Bilbao, 2021

Sans oublier son franc-parler, sa faculté à dévoiler son intimité sans tabou, à aborder n’importe quel sujet politique ou à évoquer la mort avec légèreté, tant elle en a côtoyé l’horreur. Dans les années 70, son audace fera d’elle une véritable icône féministe – statut mérité pour celle qui a toujours représenté les femmes sans fard, insistant sur la dure réalité de la maternité. Elle est alors âgée de soixante-dix ans. Débordante de vitalité, elle descend encore dans la rue pour manifester, soit contre l’inaction du gouverneur Nelson Rockefeller face au soulèvement de la prison d’Attica, ou encore pour dénoncer une dévalorisante exposition d’artistes noirs devant le Whitney Museum of American Art. C’est d’ailleurs ce même musée qui, en 1974, lui dédiera une grande rétrospective… malheureusement jugée décousue et dépourvue de ses meilleures œuvres ! Un tort que le musée Guggenheim de Bilbao s’emploie désormais à réparer, et auquel le Centre Pompidou promet de remédier l’année prochaine à l’occasion d’une grande rétrospective. Pour qu’enfin rayonne cette figure si méconnue en France.

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Alice Neel : les gens avant tout

Du 17 septembre 2021 au 6 février 2022

www.guggenheim-bilbao.eus

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Alice Neel. Un regard engagé

Centre Georges Pompidou

Initialement prévue pour 2020, la rétrospective évènement consacrée à Alice Neel au Centre Pompidou se tiendra à l’automne 2022.

En savoir plus

Retrouvez dans l’Encyclo : Expressionnisme Alice Neel

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