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Antony Gormley, CRITICAL MASS II, 1995
Fonte, Vue de l’installation au musée Rodin • © Agence photographique du musée Rodin - Jérome Manoukian
Douze silhouettes noires qui se détachent sur un axe, avec des poses allant du repli fœtal au redressement total en passant par tous les stades de la génuflexion et de la station debout.
Sur les marches et sur le perron, deux figures raides qui rappellent des gisants perturbent l’ordre de cette ligne en manière de frise évolutive. Dès les grilles franchies, le ton est donné : Antony Gormley est là pour nous interpeller. Il ne reste plus qu’à franchir la porte du musée.
Antony Gormley, CRITICAL MASS, 1995
Fonte, Vue de l’installation au musée Rodin • © Agence photographique du musée Rodin – Jérome Manoukian
Figure majeure de la scène britannique, né à Londres en 1950, Antony Gormley est représenté dans les plus grandes institutions internationales. Récompensé du Turner Prize en 1994, il a installé ses figures sur la plage de Crosby (Liverpool) comme sur les toits de Hong Kong. Parmi ses réalisations les plus connues, Angel of the North (1998), figure ailée de vingt mètres de hauteur dans la région industrielle du Tyne and Wear – dans les 224 carnets de dessins exposés aujourd’hui, on en voit une esquisse. Pourtant, jamais un musée national ne lui avait dédié une exposition à Paris. Le musée Rodin comble ce manque, fidèle à son rôle d’antenne de la sculpture contemporaine.
« Antony Gormley — Critical Mass » investit tous les espaces du musée Rodin. Dans l’hôtel Biron qui est dédié au parcours historique, Gormley installe ses pièces pour autant de confrontations ou de « conversations », pour reprendre ses mots, avec celles de l’hôte. À la Danaïde (1889) recroquevillée, sensuelle dans ses courbes, répond Compact (2017), figure verticale chancelante en fonte. Au soldat déchu de L’Âge d’airain (1878) tourne le dos Burst (2022), structure creuse également en fonte, modélisée d’après le corps de l’artiste se saisissant les cuisses en repli sur lui-même. Pourquoi ce matériau ? Pour Sophie Biass-Fabiani, commissaire de l’exposition et conservatrice au musée Rodin : « Le choix du fer fait écho à l’industrie sidérurgique, mais c’est aussi un élément vital, présent dans le sang. »
Antony Gormley, COMPACT, 2017
Fonte, Vue de l’installation au musée Rodin • © Agence photographique du musée Rodin – Jérome Manoukian
« Quand j’étais étudiant, j’avais horreur des surfaces des bronzes de Rodin. »
Antony Gormley
Antony Gormley se retrouve dans la lutte acharnée de Rodin avec la matière, son expérimentation permanente : « Rodin a libéré la sculpture de son passé commémoratif pour lui donner son indépendance en tant qu’objet ». Tous deux répètent une même forme par le moulage, pour la réinventer en jouant sur l’échelle ou la mise en scène. Par-dessus tout, les deux artistes partagent un leitmotiv : le corps qu’ils aiment à mouler – celui des modèles pour le Français, le sien pour le Britannique. Il reste pourtant bien des différences.
« Quand j’étais étudiant, j’avais horreur des surfaces des bronzes de Rodin ». Gormley creuse en effet cette enveloppe extérieure pour ne retenir que l’essentiel : les figures étiques des Insiders exposées dans le jardin de sculptures et dans la galerie des marbres. À moins que cette intériorité ne s’exprime dans une sculpture ouverte, dont les structures laissent toute place au vide. C’est le cas de maquettes qui s’immiscent dans les vitrines de statuettes. Évidées et géométriques, elles évoluent dans un langage abstrait qui évoque l’architecture. Elles partent pourtant bien de ce même modèle du corps de l’artiste. Immobilité et force intérieure, deux valeurs fortes de sa sculpture, ne viennent pas de nulle part : « Je suis fortement influencé par la sculpture bouddhique d’Inde du Sud, où l’on retrouve cette idée de respiration, d’air intérieur ». Les poses que maintient Gormley le temps du moulage sont familières au yoga. L’artiste s’est d’ailleurs initié à la méditation Vipassanā lors d’un séjour de trois ans en Inde au début des années 1970.
Antony Gormley, CRITICAL MASS II, 1995
Fonte, Vue de l’installation au musée Rodin • © Agence photographique du musée Rodin – Jérome Manoukian
L’apothéose de l’exposition est l’œuvre-titre, Critical Mass II, installée dans la chapelle. Les soixante corps noirs de fonte ressortent des murs du white cube. Conçu pour la première fois en 1995, l’environnement est régulièrement repris et modifié par l’artiste. Les poses sont les mêmes douze stations que l’on retrouve dans l’installation de la cour, The Line, « douze postures fondamentales qui mettent en évidence les positions corporelles familières que nous pouvons habiter de manière empathique », selon l’artiste. Mais elles varient par leur mise en scène ; parfois isolées, appuyées contre un mur ou cachées dans un recoin ; parfois agglutinées en grappes. Le socle est banni pour que les figures aient prise directe au sol, à moins qu’elles ne soient mises en suspension, défiant la gravité.
« Bien qu’elles soient moulées sur le corps de l’artiste, les figures inspirent un anonymat frappant par leur absence de visage », selon Sophie Biass-Fabiani. Ces corps immobiles et silencieux contiennent une forte tension dont le titre est un indice. Dans la physique nucléaire, la masse critique est le point où un noyau d’atome d’uranium est suffisamment dense pour provoquer une fission. L’installation mobilise aussi en nous des images de désastres : le site de Pompéi, les charniers des camps de concentration ou des massacres plus proches de nous.
Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer, 1880-vers 1890
Bronze • 635 × 400 × 85 cm • Coll. musée Rodin, Paris • © Azoor Photo / Alamy / Hemis
Dans le musée cependant, Critical Mass II prend une résonance particulière. Se prolongeant à l’extérieur à travers The Line, l’œuvre conduit droit au bronze de La Porte de l’Enfer (1880–1890, bronze de 1928). Pour Antony Gormley, ce relief anti-monumental est un jalon dans l’histoire de la sculpture : « La Porte de l’Enfer est une méditation sur la chute, sur nos failles, qui rend littérale l’idée de gravité pour faire prendre conscience à l’homme de sa place dans l’espace-temps ». C’est finalement là que se retrouvent Gormley et Rodin, dans l’idée de donner forme à la fragilité de l’être, dans une sculpture terriblement humaine.
Antony Gormley. Critical Mass
Du 17 octobre 2023 au 3 mars 2024
Musée Rodin • 77 rue de Varenne • 75007 Paris
www.musee-rodin.fr
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