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« L’art est beau quand la main, la tête et le cœur travaillent ensemble », affirme, au XIXe siècle, l’écrivain et réformateur social John Ruskin (1819–1900). Avec d’autres intellectuels, ce dernier réagit face à la violence de la révolution industrielle, à ses objets de piètre qualité fabriqués en série et à ses ouvriers prisonniers de gestes répétitifs. Réhabiliter le travail fait main et le plaisir de faire, insuffler l’art dans les objets du quotidien : telle est la philosophie du mouvement Arts & Crafts qui perdure jusqu’en 1910. Et qui, à travers des styles très divers, soutient l’idée fondatrice du design : s’entourer de beaux objets participe au bien-être et à l’élévation de l’esprit…
Créée par l’architecte Edward W. Pugin (1834–1875), cette robuste chaise en chêne résume bien la démarche Arts & Crafts : artisanat, sobriété rehaussée de détails précieux (ici de discrètes incrustations d’ébène) et inspiration médiévale. En adoptant l’esprit des artistes du Moyen Âge, le mouvement renoue avec une époque où architectes, artisans et artistes travaillaient main dans la main, établissant un lien fort avec les objets qu’ils fabriquaient.
Edward Welby Pugin, Chaise, 1870
Chêne teinté et verni, ébène et bronze • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Photo RMN – René Gabriel Ojeda / presse
En 1861, William Morris (1834–1896) installe un atelier à Merton Abbey, non loin de Londres, sur le site d’anciens moulins à eau. Rassemblant quelques peintres préraphaélites, la Morris & Co se lance dans la production de vitraux et autres ouvrages de qualité… dont d’onéreuses tapisseries de haute lisse ornées de fleurs et feuillages stylisés inspirés des jardins anglais, de la Renaissance italienne et des tapis persans. Des motifs qui, pour atteindre équitablement tous les foyers, se déclinent en papiers peints. Vingt-cinq ans plus tard, Morris fonde l’Arts & Crafts Exhibition Society pour mettre arts décoratifs et beaux-arts sur un pied d’égalité.
William Morris, Tenture Bird, 1877-1878
Tissage de laine • Musée d'Orsay, Coll. galerie Haslam & Whiteway, Londres • © Photo RMN - Patrice Schmidt / presse
Constituée d’une seule courbe lisse, cette chaise ondoyante en acajou vernie à la main exprime tout le soin de l’artisan qui l’a façonnée. Réunissant en un seul geste luxe et dépouillement, elle s’adapte aux formes du corps. Son créateur, Arthur Simpson (1857–1922), qui vit retiré à la campagne, met en valeur le matériau et la simplicité des lignes, en réaction aux intérieurs surchargés de la bourgeoisie victorienne.
Arthur Simpson, Chaise, 1912
Acajou et bois noirci • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Photo RMN – Patrice Schmidt / presse
Représentative de l’Aesthetic Movement – courant dont l’écrivain dandy Oscar Wilde est la figure de proue, et dont Arts & Crafts fait partie –, cette chaise luxueuse affiche un autre style. Fuyant la rigueur morale ambiante, elle entremêle de nombreuses citations culturelles destinées à un public cultivé : l’esthétique des XVIIIe et XIXe siècles dialogue avec l’art grec, le mobilier romain, la mosaïque antique… et les arts décoratifs japonais (très en vogue après l’Exposition universelle de 1867), comme l’atteste ce bois noir incrusté de nacre.
John Moyr Smith, Chaise, 1875–1880
Carreaux de céramique, bois noirci, filets de laiton et marqueterie de nacre • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Photo RMN – Hervé Lewandowski / presse
Fabriquée à Merton Abbey, cette tapisserie de haute lisse en laine et soie – une représentation éclatante, monumentale et détaillée de l’Adoration des rois mages – a nécessité deux ans de travail. Fidèle collaborateur de Morris, Edward Burne-Jones a dessiné les figures d’inspiration préraphaélite, et John Henry Dearle les végétaux rappelant les tapisseries « mille-fleurs » du Moyen Âge. Il en existe neuf exemplaires : celle-ci fut commandée par le banquier protestant Guillaume Mallet (1859–1945) qui l’installa dans sa maison normande, le Bois des Moutiers (Varengeville-sur-Mer) : une demeure Arts & Crafts de la cave au grenier, dédiée à l’élévation spirituelle de ses riches occupants !
Edward Burne-Jones, William Morris, John Henry Dearle, L’Adoration des Mages, 1904
Tapisserie de haute lisse, laine et soie • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Photo RMN - Patrice Schmidt / presse
Très inspiré par le Japon, le designer Christopher Dresser (1834–1904) crée notamment des objets en verre et métal d’une remarquable épure. Loin des ornements superflus, il invente des formes d’une modernité inouïe comme cette élégante carafe à l’anse japonisante. Au point que certaines de ses créations seront reprises dans les années 1920 par la firme italienne Alessi, célèbre pour ses cafetières d’un esprit similaire qu’elle produit encore aujourd’hui !
Christophe Dresser, Verseuse, 1879
Argent et verre • Musée d’Orsay, Coll. The Fine Art Society Of London • © Photo RMN – René Gabriel Ojeda / presse
Arts & Crafts ne se limite pas aux meubles : le courant touche aussi le dessin et la peinture. Parmi les principaux acteurs du mouvement figure Walter Crane, fervent défenseur des arts décoratifs, illustrateur de livres pour enfants (des images foisonnantes inspirées des enluminures du Moyen Âge) mais aussi d’ouvrages d’Oscar Wilde, Shakespeare ou William Morris. Ces livres figuraient en bonne place dans la bibliothèque de la famille Mallet au Bois des Moutiers (Varengeville-sur-Mer), aux côtés des fabuleux dessins d’Arthur Rackham (1867–1939) illustrant Peter Pan, Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare ou encore The Rhinegold and the Valkyrie de Richard Wagner. Annonçant l’Art nouveau, son univers onirique peuplé de nymphes et de fées s’anime d’un souffle d’inquiétante étrangeté…
Arthur Rackham, Illustration pour « L’Or du Rhin et La Walkyrie », 1910
Lithographie • Coll. particulière • © The Stapleton Collection / Bridgeman Images
Le Temps des collections VI : Arts & Crafts, 1860-1914. Les Formes d'une utopie
Du 24 novembre 2017 au 20 mai 2018
Musée des Beaux-Arts de Rouen • Esplanade Marcel Duchamp • 76000 Rouen
mbarouen.fr
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