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Exposition « L’invention du quotidien » au CAPC de Bordeaux
© Arthur Pequin
Tout est parti d’une question existentielle, nous glisse Sandra Patron à l’entrée de l’exposition : « Comment vivre dans le monde ? ». Oui, comment respirer au milieu des injustices, des crises économiques et écologiques, des guerres, des habitats dégradés, du surtourisme (la liste est longue) ? Pour y répondre, et pour ne pas sombrer dans la mélancolie, la directrice du CAPC a choisi de relire un essai fondamental de Michel de Certeau (1925–1986), L’Invention du quotidien (1980).
Dans ce texte en deux volumes, le prêtre et philosophe met en lumière la résistance des hommes à la « Raison technicienne », qui veut faire d’eux de simples « consommateurs » et « usagers » : « Mais l’homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon. » Cette attention aux inventions, à la créativité déployée quotidiennement par des anonymes qui luttent contre toute passivité, c’est précisément ce qui réunit les 30 artistes de l’exposition.
Yuko Mohri, Compose, 2024
© Arthur Péquin
Le ton est tout de suite donné avec l’artiste d’origine albanaise Anri Sala (né en 1974) : dans Dammi i colori (2003), il filme Tirana la nuit, depuis un taxi en compagnie du maire de la ville, et s’intéresse à la façon dont les habitants ont métamorphosé la capitale marquée par la guerre en repeignant leurs façades de toutes les couleurs. Puis, c’est la géniale Yuko Mohri (née en 1980), dernière artiste à avoir représenté le Japon à la Biennale de Venise, qui réjouit avec ses installations de tuyaux, de bidons, d’instruments de musique et d’objets en tout genre rejouant les bricolages de bric et de broc censés étancher les fuites d’eau dans le métro de Tokyo.
La suite est du même acabit : ici, tous les artistes ont du cœur, de la fantaisie, et leur art vient souligner les beautés d’un monde malmené. C’est le film d’Oliver Hardt (né en 1964), Protest / Architecture (2023), qui observe la manière avec laquelle les manifestants s’organisent pour lutter sur le long terme, occuper les places publiques tout en continuant à vivre dignement, des années 1960 à aujourd’hui, des États-Unis à Hong Kong. C’est aussi la performance de l’Américaine Mierle Laderman Ukeles (née en 1939), qui s’emploie à aller saluer les 8 500 éboueurs de New York durant près d’un an, pour leur serrer la main et les remercier de prendre soin de la ville.
Jennifer Caubet, Diffractions, 2023
Grilles en métal galvanisé • 200 × 445 × 135 cm • © Grégory Copitet / © Courtesy de l’artiste
On s’arrêtera sur le travail du Zimbabwéen Moffat Takadiwa (né en 1983) qui réutilise toutes sortes de déchets (bouchons en plastiques, têtes de brosses à dents) pour créer de magnifiques tentures colorées, et sublimer le rebut. Sur les pièces de haute couture conçues par l’artiste néerlandaise Hendrickje Schimmel à partir de simples vêtements de fast fashion. Ou encore sur les barrières utilisées durant les Jeux olympiques de Paris pour fermer des rues et entraver nos libertés de mouvement, transformées en « sculptures spontanées » par Jennifer Caubet (née en 1982).
Ruth Ewan, A Jukebox of People trying to change the World, Archives en cours, initiée en 2003
681 × 1024 cm • © Arthur Péquin / Courtesy de Ruth Ewan
Certes touché, on devine aussi la critique que pourrait s’attirer une telle exposition, qui convoque très volontiers l’univers du militantisme, des manifestations, des revendications de liberté : le musée n’éteint-il pas toute flamme ? Fige-t-il les élans politiques dans des œuvres sagement destinées à n’être que contemplées ? On répondra que non ! Déjà, parce que le CAPC est une institution publique, qui appartient par essence au peuple et qui a toute légitimité à donner à voir ses « inventions », ses luttes, ses espoirs…
Aussi, parce que l’exposition est vivante : un journal y sera plusieurs fois publié grâce aux efforts du duo Bibliomania, on peut s’installer pour lire des livres mis à disposition, écouter les chansons militantes réunies au sein d’un jukebox de Ruth Ewan (née en 1980). Des ateliers et des rassemblements d’étudiants auront lieu durant toute l’exposition dans une cuisine plantée au cœur du parcours par Ane Hjort Guttu (née en 1971) et Sveinung Rudjord Unneland (née en 1981).
Exposition « L’invention du quotidien » au CAPC de Bordeaux
© Arthur Péquin
Le 5 octobre prochain, la géniale Maider López (née en 1975) proposera même aux Bordelais de participer à une grande déambulation collective : chacun se verra remettre une plante, pour faire parader une « forêt humaine » dans toute la ville. Avant de l’emporter chez soi, et faire pousser, dans son jardin ou sur son rebord de fenêtre, cette plante synonyme d’un moment de communion, d’art et d’espoir – qui n’en a pas besoin ?
L'invention du quotidien
Du 4 juillet 2025 au 4 janvier 2026
CAPC • 7 Rue Ferrere • 33000 Bordeaux
www.capc-bordeaux.fr
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