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NOUVEAU REGARD

Martin Le Chevallier : « Qu’on soit artiste, activiste ou simple citoyen, on peut résister sans beaucoup de moyens »

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Publié le , mis à jour le
Artiste et enseignant-chercheur, Martin Le Chevallier s’intéresse aux installations, performances et actions en tout genre qui remettent en cause l’ordre établi dans l’espace public. Dans son ouvrage Répertoire des subversions : art, activisme, méthodes, il dresse un inventaire réjouissant et passionnant d’actions artistiques et militantes, de l’Égypte antique à aujourd’hui. Avec un mot d’ordre : indignez-vous (avec humour) !
Elin Wikström, What would happen if everyone did this ?
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Elin Wikström, What would happen if everyone did this ?, 1993

Dans votre essai, Répertoire des subversions : art, activisme, méthodes, vous répertoriez de A à Z des performances d’artistes, des actions militantes et des épisodes révolutionnaires. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre sous cette forme presque encyclopédique ?

Martin Le Chevallier : Ce livre réunit des formes d’action auxquelles je m’intéresse depuis longtemps en tant qu’artiste. Mais il se trouve que je suis aussi enseignant-chercheur à l’Université Rennes 2, où j’ai pris en charge un cours autour de l’art contextuel.

Je devais présenter des œuvres et des actions aux étudiants. La nécessité de structurer ce cours m’a amené à opérer cette classification par verbes, et à envisager l’écriture du livre.

Au fil de la lecture, on retrouve des verbes liés au champ lexical de la subversion, comme « occuper », « parasiter », « refuser », mais aussi des verbes a priori plus éloignés comme « manger » ou « s’ennuyer »…

Martin Le Chevallier
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Martin Le Chevallier

Pour chacun de ces verbes, on a une, deux, trois, voire dix actions qui sont relatées de manière très concise, comme une brève de journal. Par exemple, à l’entrée « Manger dans la rue », j’ai écrit : « En 1966 à Nice, l’artiste franco-suisse Ben s’attable au milieu d’une avenue, s’y fait servir un repas et le consomme malgré la circulation. » En le faisant, j’ai pensé aux cartes postales de Georges Perec qui définissait les invariants d’une carte postale (lieu, météo…). Et donc à chaque fois, j’ai mis un élément de contexte pour situer, pour faire comprendre qui agit et quelles sont ses motivations, en quoi consiste l’action…

Pourquoi avoir rassemblé des « subversions » artistiques et militantes ? Qu’est-ce qui les rassemble ?

Ce sont des formes de désobéissance à toutes sortes de degrés : aussi bien des résistances dans des contextes de dictature qui impliquent une prise de risque, que des choses qui peuvent être minimes et qui relèvent juste du non-conformisme. J’ai voulu garder un spectre très large.

Justement, on pourrait vous reprocher de les mettre sur le même plan, sans hiérarchiser. Par exemple, à la lettre F, on trouve l’entrée « Faire de faux papiers » qui raconte comment Adolfo Kaminsky a sauvé des milliers de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et un peu plus loin « Faire de faux pigeons » qui renvoie à une installation de Maurizio Cattelan…

Maurizio Cattelan, Others
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Maurizio Cattelan, Others, 2011

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52 pigeons taxidermisés • dimensions variables • Coll. Pinault, Paris

C’est au lecteur de faire la hiérarchie, s’il le souhaite. On pourrait les classer selon leur courage, leur efficacité ou leur qualité poétique, que sais-je ? Le jeu du livre, c’est de mettre en relation des choses par le prisme de leur forme, leur méthode. Mais effectivement sans qu’il n’y ait de point de vue affirmé a priori.

Mais il y a forcément un point de vue…

De manière plus discrète oui, dans la sélection, ou dans certaines formulations.

Comment avez-vous procédé pour les sélectionner ? Quels ont été vos critères ?

Le premier critère, c’était l’ingéniosité, l’invention de formes. Avec un parti pris qui a été de raconter dans la mesure du possible les premières occurrences, notamment pour les subversions les plus conventionnelles, comme la pétition, la manifestation… Par exemple, la première grève de l’Histoire remonte au XIIe siècle avant J.-C. en Égypte, lorsque des bâtisseurs de la vallée des Rois, affamés, décident de cesser le travail. Ensuite, j’ai choisi des actions qui interpellent et qui relèvent de l’espace commun. Enfin, j’ai écarté les actions violentes.

Ben, Manger autrement, manger au milieu de la rue
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Ben, Manger autrement, manger au milieu de la rue, 1966

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Manger repas rue « […] j’avais voulu changer. C’était mon idée, il faut faire les choses autrement, pour faire du nouveau on peut faire la même chose mais autrement. Donc, je m’étais dit au lieu de manger dans un restaurant normalement, je leur avais demandé : « Est-ce que vous m’autorisez à manger au milieu de la rue ? ». Avec un peu de discussion, ils étaient d’accord, donc je m’étais installé une table carrément au milieu de la rue, c’est-à-dire, les
voitures passaient à gauche et passaient à droite et moi qu’est ce que je faisais, j’étais là, tranquille et je mangeais mes spaghettis. Je crois que c’était des spaghettis, après c’était une bonne viande, un fromage, une bière […] » Extrait
du DVD « Ben strip-tease intégral », MAC Lyon, 2010

Performance à Nice, Grand Café Buffa puis Promenade des Anglais • Coll. particulière • © Ben Vautier / ADAGP Paris 2025

« Je pense vraiment que ce livre peut servir comme source d’inspiration aux gens qui veulent agir – aux activistes mais aussi aux artistes. »

Pourquoi ce choix de ne pas prendre en compte les actions violentes ?

Parce que je ne les approuve pas forcément. Et puis parce que ce qui m’intéresse, c’est la manière dont des individus trouvent des solutions pour déjouer des oppressions ou des discriminations par des voies pacifiques, et surtout par l’humour. J’ai toujours eu une préférence pour les actes qui recourent à la dérision afin de ridiculiser les puissants.

Quelles ont été vos sources pour effectuer ce colossal travail de recherche ?

Elles étaient vraiment multiples et essentiellement écrites – même si j’ai parfois contacté des artistes pour avoir certaines précisions. J’ai également fait beaucoup de recherches en bibliothèque, fouillé des articles universitaires, été sur Internet, lu la presse… J’ai fait feu de tout bois !

Au début de votre livre, vous citez le poète Henri Michaux : « Fini, maintenant j’interviendrai. » La question de l’intervention dans l’espace public est au cœur de cet ouvrage mais aussi de votre pratique artistique. Par exemple, en 2008, vous vous êtes fait auditer par un cabinet de conseil (L’Audit), et en 2010, vous avez installé un télescope touristique dans un supermarché (Vue du XXe siècle).

Après avoir été graphiste dans les années 1990, je suis arrivé à l’art contemporain un peu par hasard. J’ai commencé par faire des œuvres interactives puis plus contextuelles, qui s’inscrivent dans l’espace public. De 2011 à 2015, en parallèle de mon activité artistique, j’ai été aussi directeur artistique du quotidien Libération.

Martin le Chevallier, Vue du XXe siècle
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Martin le Chevallier, Vue du XXe siècle, 2010

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Intervention in situ au centre d’art Le Parvis à Tarbes • Courtesy Jousse Entreprise, Paris

Depuis mes débuts, j’aime l’idée que l’artiste peut interférer avec le monde, agir sur la réalité. Ne pas juste faire des œuvres destinées à des espaces conventionnels d’exposition. Avec L’Audit, j’ai voulu mettre en œuvre un processus qui révélait deux choses : la façon dont les artistes sont amenés à se poser des questions de stratégie, et la manière dont les logiques managériales s’immiscent dans toutes sortes de domaines.

Votre inventaire revêt un côté « boîte à outils pour résister » très assumé : à qui est destiné ce guide de méthodes subversives ?

Je pense vraiment que ce livre peut servir comme source d’inspiration aux gens qui veulent agir – aux activistes mais aussi aux artistes. Mais ce qui est compliqué pour ceux qui luttent, c’est la médiatisation. Les actions non-violentes ont, généralement, un impact quand elles font parler d’elles.

Cette médiatisation commence vraiment avec les suffragettes d’ailleurs, qui vont s’emparer de nombreux modes de communication afin de faire des coups d’éclat. Aujourd’hui, on est arrivé à un stade où il y a une masse d’informations qui circulent, et beaucoup de choses ont déjà été faites. C’est sans doute plus difficile de se faire remarquer.

« La Venus Au Miroir » lacérée par Mary Richardson, 1914
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« La Venus Au Miroir » lacérée par Mary Richardson, 1914

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© Wikimedia Commons

Vous recensez d’ailleurs beaucoup de petites actions qui n’ont pas eu beaucoup d’écho médiatique mais qui sont très poétiques…

À travers ce livre, je dis aussi qu’il est possible de résister sans beaucoup de moyens, qu’on soit artiste, activiste ou simple citoyen. Il faut juste oser. En Pologne, dans les années 1980, des résistances pacifiques contre le régime communiste s’organisent et vont consister à aller se promener pile à l’heure du bulletin d’information pour montrer qu’on ne veut pas écouter la propagande du gouvernement. Résister, c’est parfois mettre en place des petites actions qui réconfortent et qui suscitent le rire. Et c’est un rire qui « démonte », qui déstabilise une certaine autorité idéologique.

« Certains artistes ne définissent pas leur travail comme politique, alors même qu’ils paraissent avoir une vraie force politique. »

Dans vos recherches, avez-vous trouvé des gestes de subversion récurrents qui vous ont marqués ?

Il y a beaucoup de constantes, comme le fait de brûler une effigie, qu’on retrouve au Moyen Âge ou pendant la révolution en Égypte en 2011. Une chose qui m’a frappé, c’est la grève du sexe. On trouve cette forme de résistance dans la pièce antique Lysistrata où les femmes font la grève du sexe pour s’opposer à la guerre menée par les hommes. Je l’ai aussi retrouvé chez les Indiens d’Amérique du Nord, mais aussi en Afrique subsaharienne. Ni les uns ni les autres n’avaient lu la pièce d’Aristophane.

Pensez-vous que les artistes ont un rôle particulier à jouer dans les luttes sociales et politiques ?

Ce que j’observe, c’est qu’il y a une porosité dans les formes. Il y a des gestes qu’on va retrouver dans un champ et dans l’autre, même s’il y a une frontière nette qui se manifeste par la manière dont les personnes définissent leurs actes. Est-ce que c’est de l’art ou pas ? Ce sont les auteurs de ces actions qui le définissent. Certains artistes ne définissent pas leur travail comme politique, alors même qu’ils paraissent avoir une vraie force politique.

Il n’y a pas d’entrée « Jeter de la soupe sur une œuvre d’art » dans votre livre… Pourquoi ?

Militantes de « Riposte Alimentaire » devant la Joconde au Louvre, le 28 janvier 2024
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Militantes de « Riposte Alimentaire » devant la Joconde au Louvre, le 28 janvier 2024

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© Riposte Alimentaire / Handout / ANADOLU / Anadolu via AFP

Oui, je ne l’ai pas mise. J’ai beaucoup hésité… Mais je ne voyais pas l’adéquation de ce geste avec les propos défendus. Entre la soupe et l’œuvre d’art. Ça manquait d’évidence pour moi, or je cherchais une forme de justesse. Pour autant, une autre personne que moi aurait fait des choix très différents.

Vous avez créé une adresse mail qui permet à vos lecteurs de vous suggérer d’autres actions de subversion qui auraient leur place dans cet ouvrage. Avez-vous reçu des propositions intéressantes ?

J’en ai déjà reçu pas mal. Je ne sais pas s’il y aura une nouvelle édition augmentée. Mais dans cette hypothèse, sachant que fatalement il y a une masse de choses passionnantes dont je n’ai eu pas connaissance, cela pourrait être intéressant de l’enrichir.

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Répertoire des subversions. Art, activisme, méthodes

De Martin Le Chevallier

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