Exposition « Jeanne Vicerial et Claire Marin. In Silentio »
© GreggBréhin / © ADAGP, Paris, 2025
S’extraire, ne serait-ce qu’un instant, du monde des vivants pour rejoindre celui des « Armors », ce peuple de femmes sculptées de fils imaginé par l’artiste textile Jeanne Vicerial (née en 1991) : l’invitation est lancée par la plasticienne au Lieu unique de Nantes, où elle présente tout l’été « In Silentio » avec la philosophe Claire Marin.
Plongé dans l’obscurité, l’espace d’exposition s’est pour l’occasion transfiguré en cathédrale silencieuse, dont le calme est à peine troublé par le claquement régulier d’un robot. Pendant toute la durée de l’exposition, cet étonnant bras mécanique tissera, autour d’une gisante immaculée, un cocon protecteur que le visiteur ne découvre qu’après avoir traversé une longue nef tendue de fils blancs.
« Le terme de ‘silence’ s’est imposé car Jeanne et moi sommes habitées par des voix intérieures, que l’on restitue par des mediums silencieux. »
Claire Marin
Faites de fils tricotissés selon une technique brevetée par l’artiste, ces intrigantes sculptures évoquent tour à tour des chimères, des insectes ou des spectres. « Dis-moi qui tu vois / Une reine, une sorcière ? / Méduse dont la chevelure serpente à tes pieds / Samouraï, fantôme de guerrier / ou souvenir de gladiateur », interpelle Claire Marin dans un texte éminemment sensible écrit pour l’exposition. Imprimé sur de longues bandes de papier suspendues, il fait écho aux colonnes qui scandent l’espace de cette ancienne usine LU. Réunies par Eli Commins, directeur du Lieu unique, la philosophe et l’artiste donnent ainsi corps à un éblouissant dialogue silencieux.
Jeanne Vicerial, Gisante de cœur, 2022
Cordes, fils, fils en dégradé, fleurs vernies (amovible) • © GreggBréhin / © ADAGP, Paris, 2025
« Le terme de ‘silence’ s’est imposé car Jeanne et moi sommes habitées par des voix intérieures, que l’on restitue par des mediums silencieux », confie l’autrice du livre phénomène Rupture(s) (éd. de l’Observatoire, 2019). Pour cette première collaboration avec le monde de l’art, Claire Marin a imaginé un texte qui peut être recomposé à l’infini. « C’était une écriture très fragmentaire, qui change de celle que j’ai l’habitude de pratiquer. L’idée était de ne pas trahir le travail de Jeanne, ni de chercher à faire un équivalent littéraire », précise la philosophe qui a trouvé dans les œuvres de l’artiste un écho à ses propres réflexions sur la thématique du corps, de sa matérialité et de sa sensibilité.
Exposition « Jeanne Vicerial et Claire Marin. In Silentio »
© GreggBréhin / © ADAGP, Paris, 2025
« Nous avons collaboré à la manière d’un cadavre exquis, explique Jeanne Vicerial. Nos travaux ont convergé de façon intuitive. » Une évidence qui, finalement, convoque l’origine étymologique commune des mots « texte » et « textile » : ils proviennent tous deux du latin texere signifiant « tisser », « tramer » ou encore « entrelacer ». Mots et fils tissent dans ce Lieu résolument « unique » un rêve à la fois beau et étrange, peuplé de ces « présences » dont on ne sait véritablement si elles émergent du passé ou du futur, et que Jeanne Vicerial a choisies toutes blanches.
Ce qui est sûr en revanche, c’est que leur création précède parfois de quelques années cette exposition. « Mon corpus d’œuvres est tout petit car chaque sculpture me demande entre 200 et 3 000 heures de travail », rappelle la plasticienne, qui présente au même moment « Nymphose », un solo show à la galerie Templon, à Paris, peuplées cette fois de « présences » noires.
Qu’elles soient monumentales ou minuscules, toutes sont tissées à partir de fils plus ou moins épais selon un procédé inspiré du tissu musculaire du corps humain. Certains, comme la drisse, une fine corde employée particulièrement dans la scénographie ou la navigation, peuvent soutenir jusque 300 kilos. Gare toutefois aux apparences souvent trompeuses, prévient l’artiste : « Ces ‘présences’ ont l’air fortes et puissantes alors qu’elles sont en réalité très fragiles. Cela rejoint finalement la question du consentement : mes œuvres se détériorent dès qu’on les touche et n’ont pas le pouvoir de dire non. »
Jeanne Vicerial, Entité n°3, 2022
Cordes, fils, tricotissage • Courtesy de Jeanne Vicerial et TEMPLON, Paris – Bruxelles – New York © ADAGP, Paris / © Adrien Millot.
La question du geste, primordiale dans le travail de Jeanne Vicerial, résonne avec ce lieu qu’elle qualifie de « cathédrale industrielle », lequel a inspiré cette scénographie comme traversée de forces mystiques. Outre le ballet incessant du robot à l’entrée de l’exposition, un film réalisé par Louise Ernandez à l’occasion d’une exposition à la basilique de Saint-Denis en 2022 plonge le visiteur dans son processus créatif, qui s’apparente à une étonnante transe méditative. La bande-son hypnotique de ce sublime court-métrage enveloppe l’espace qui n’est, dès lors, plus tout à fait muet. Pourtant demeure ce silence, cet « ami qui ne trahit jamais » selon Confucius, à partir duquel Jeanne Vicerial et Claire Marin tissent, de mot et de fils, une toile d’émotions qui saisit, protège et rassure.
Jeanne Vicerial & Claire Marin. In Silentio
Du 20 juin 2025 au 31 août 2025
Le Lieu unique • Quai Ferdinand Favre • 44000 Nantes
www.lelieuunique.com
Jeanne Vicerial. Nymphose
Du 17 mai 2025 au 19 juillet 2025
Galerie Templon Beaubourg • 30, rue Beaubourg • 75003 Paris
www.templon.com
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