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Vue de l’exposition “La morsure des termites” au Palais de Tokyo, Paris
© Photo Aurélien Mole
On peut entrer dans le Palais de Tokyo, et ne rien voir (ou presque) de son projet le plus phénoménal. Depuis 2012, des dizaines de street artistes du monde entier sont invités par le Lasco Project à investir les coulisses de la célèbre institution. Soit ses souterrains, ses issues de secours, ses couloirs les plus secrets… et, parfois, des espaces visibles du public, comme sa façade ou ses coupoles.
Le bal s’est ouvert avec Lek & Sowat, venus en clandestins, puis a vu passer des grands noms du street art comme Futura 2000 ou Mode 2, mais aussi des plasticiens, tels Cleon Peterson et Olivier Kosta-Théfaine. Aux commandes ? Le curateur Hugo Vitrani, qui nous expliquait en 2020 vouloir ici incarner « l’anti-vision d’un street art qui serait pop » et travailler à rebours du format classique des expositions institutionnelles.
Lek & Sowat, Lasco Project #3, 2014
La plus invisible : Futura 2000, Lek & Sowat et Mode 2 à Paris
C’est sans doute le secret le mieux gardé de Paris. Dans les entrailles du Palais de Tokyo, une mystérieuse trappe, dont l’accès est interdit au public, permet de pénétrer dans un sous-sol caché, dont les murs ont été entièrement couverts de fresques par quelques-unes des légendes du street art : Futura 2000, Lek & Sowat et Mode 2. Avec l’entremise du commissaire d’exposition Hugo Vitrani, ceux-ci se sont infiltrés en toute clandestinité dans cette bouche de désenfumage, d’ordinaire inaccessible, et ont du braver des conditions extrêmes : obscurité totale, hauteur sous-plafond inexistante, soufflerie permanente… Une aventure périlleuse qui s’inscrit désormais dans le Lasco Project, qui depuis 2012 invite les street artists de tous horizons à partir à la conquête de l’institution parisienne et de ses recoins les plus insoupçonnés. I.B.
Photo Aurelien Mole
Après une décennie d’explorations pariétales, Vitrani poursuit avec l’exposition collective « La Morsure des termites » ses réflexions sur le street art et ses 1001 façons de chatouiller les institutions. Cette fois-ci, le commissaire entend relire l’histoire de l’art récente par le prisme du graffiti, envisagé comme « expérience, attitude, imaginaire, pensée souterraine ».
« L’esprit souterrain du graffiti anime depuis 40 000 ans le miracle de l’art, qui ne cesse de s’écrire dans les profondeurs de nos territoires, de l’aérographie à la peinture en spray, de l’obscurité des grottes à celle de dépôts de métros, de la menace des ours à celle des maîtres-chiens. », explique le critique dans le dernier numéro du magazine du Palais de Tokyo. Du graffiti, de la nature par essence indisciplinée de sa pratique, il veut retenir « l’absolue nécessité du désordre », et envisager comme un « soin des ruines de notre environnement » ce que les pouvoirs publics ne considèrent souvent que comme du vandalisme.
Vue de l’exposition « La morsure des termites » au Palais de Tokyo, Paris
© Photo Aurélien Mole
Mais alors, qu’y voit-on ? Signalons déjà que bien des gestes irrévérencieux peuplent l’exposition. La première œuvre donne le ton : pour sa vidéo Snow (2014), David L. Johnson a filmé depuis l’extérieur d’un bâtiment, et sans son autorisation, l’artiste contemporain Jeff Koons en pleine discussion avec un promoteur immobilier, pendant qu’un homme balaie la neige sur le trottoir. Le jeune artiste (21 ans à l’époque) s’incarne alors en termite, c’est-à-dire en parasite qui « ronge son environnement et les structures de pouvoir, pour s’immiscer là où on ne l’attend pas ni ne le désire » (Vitrani).
C’est encore lui qui transporte dans l’exposition une série d’objets directement prélevés dans l’espace public, un ensemble de pièges menaçants et pointus censés garantir la sécurité des citadins – mais qui révèlent une expression sculpturale et légitime de la violence en plein cœur de la ville. Plusieurs décennies plus tôt, Valie Export se photographiait elle-même arc-boutée aux murs [ill. plus bas], pour mieux mettre en évidence les vices de l’espace urbain et la contrainte qu’il impose aux corps qui l’habitent…
À gauche, “Face scribbeled on my desk” de A. One (1989). À droite, “Chaz Running, East Los Angeles” de Gusmano Cesaretti (1973)
Aérosol sur toile ; photographie en noir et blanc • © A. One © Gusmano Cesaretti
Côté street art pur, il y a bien sûr quelques peintures, signées Jay Ramier ou A-One, et des extensions contemporaines, tel un mur investi de couleurs, de projections numériques et d’une sculpture par Antwan Horfee. On s’attarde aussi devant une série de photographies historiques de Martha Cooper, célèbre pour avoir enregistré les faits et gestes de la jeune scène new-yorkaise des années 1970 et 1980, précisément celle qui inventait le street art. Boy running on top of the train (1982) montre par exemple une silhouette sautillante au-dessus des rames de métros taguées, silhouette ô combien audacieuse par sa légèreté, son absence apparente de peur, son adhésion parfaite à l’environnement urbain…
L’exposition ouvre la voie à une pensée réinvestie sur l’art urbain, qui n’a que trop souffert de sa cage pop et aseptisée….
Les artistes contemporains sont aussi nombreux à s’être intéressés de près à l’art urbain, qu’il s’agisse de Gordon Matta-Clark, ses Photoglyphs (1973) capturant les trains new-yorkais couverts de graffiti, ou de John Divola, qui s’invite dans des bâtiments en friche pour saisir, au flash, la poésie d’une nuée de petits points d’aérographe dans un coin de mur… On comprend alors ce qu’entend le commissaire lorsqu’il évoque un « soin des ruines de notre environnement » : qui d’autre qu’un street artiste prendrait la peine d’ajouter à un mur délabré une constellation scintillante ?
Côté collaborations entre street artistes et plasticiens, citons celle vécue par Sophie Calle dans le Bronx en 1980, alors qu’elle préparait une exposition : « La veille du vernissage, j’ai punaisé au mur photos et textes. Durant la nuit, un collaborateur inattendu et providentiel est entré par effraction dans la galerie et l’a recouverte, du sol au plafond, de graffiti. » Et l’artiste de photographier le résultat, soit un mur et ses œuvres entièrement recouverts d’inscriptions.
Valie Export, Verfügung 1, 1976
Photographie noir et blanc • Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac • © Photo Charles Duprat © Valie Export / ADAGP 2023, Paris
Il y a aussi celle, plus volontaire, de Lady Pink et de Jenny Holzer : après leur rencontre en 1982, toutes deux ont uni leurs univers (les peintures sexy de l’une et les inscriptions de cent mots de l’autre) dans une série de toiles peintes, qui a marqué un important passage de la rue à l’atelier, mutation adoptée par bien des artistes de rue ; depuis, Jenny Holzer est devenue une figure ultra-reconnue de l’art conceptuel… Et Lady Pink ne réalise plus que des toiles et des fresques sur commande.
Les cinquante artistes réunis apparaissent ainsi plus ou moins liés au street art, ayant participé à son histoire, s’y étant intéressés, ou étant tout simplement reliés par le commissaire à ses réflexions sur le sujet. L’exposition ouvre la voie à une pensée réinvestie sur l’art urbain, qui n’a que trop souffert de sa cage pop et aseptisée… « La Morsure des termites » apparaît comme geste de rébellion intellectuelle. Parfaitement digne d’un « parasite » en plein grignotage… de clichés !
La morsure des termites
Du 15 juin 2023 au 10 septembre 2023
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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