Article réservé aux abonnés
Rick Owens chez lui à Paris, entouré d’œuvres d’art et du mobilier qu’il crée lui-même, mai 2025.
© Dorian Prost pour Beaux Arts Magazine
Régulièrement surnommé « le seigneur des ténèbres de la mode », ou « le prince noir », ou encore « le pape du goth », Richard Saturnino Owens, sourire blanc lavabo, tranche avec l’image qu’il véhicule, ses aliens gris « dust » (poussière), ses divas d’outre-tombe, ses extraterrestres aux épaules ailées, ses vamps de l’au-delà. La voix est douce ; la silhouette pareille à une ombre sculptée ; le profil d’oiseau s’accompagne de longs cheveux noirs teints et les ongles sont vernis, noirs aussi.
Sa mère d’origine mexicaine était institutrice, son père, travailleur social. Ils lui ont transmis le goût de la littérature. Ce gourou esthète dit qu’il s’est battu contre l’intolérance de ses camarades d’école : son œuvre serait une forme de vengeance esthétique à l’encontre de la normalité « straight » ; ces baskets, ces T-shirts, ces jeans, il aime à dire qu’il les a « sabotés », « infectés » en les déformant, les trouant, les rapiéçant, en privilégiant la patine au neuf, la déchirure au lisse, le drapé au droit fil.
L’ovni millionnaire a fait fortune en imposant, loin des tapis rouges et des farandoles griffées, une esthétique radicale et disruptive.
© Aurore Marechal / Abacapress.com
« J’essaie de confectionner des vêtements comme Lou Reed fait de la musique. Des changements d’accords minimaux et directs, doux mais un peu louches. »
D’autres l’ont fait avant lui, Martin Margiela, Rei Kawakubo (Comme des Garçons), Yohji Yamamoto. Pourtant, ce fils de l’Amérique interdite reste unique tant il a érigé une vision en manifeste néo-tribal. Parmi ses références multiples, il cite « le modernisme langoureux » de Madeleine Vionnet – la reine du biais –, « le minimalisme précis mais grandiose du décorateur Jean-Michel Frank » mais aussi « la conscience sombre et romantique de Joseph Beuys » avec ses fables de la vie et de la mort que sont les installations Plight, Das Rudel ou Schlitten, et bien sûr son fameux Felt Suit en feutre.
Sept ans après son exposition « Subhuman Inhuman Superhuman » à la Triennale de Milan (2017–2018), Rick Owens revendique plus que jamais ses paradoxes et se définit avec humour comme une « old queen ». Même s’il déconstruit les stéréotypes, il n’en demeure pas moins un adepte des artifices. Il a longtemps pris des stéroïdes, opté pour une modification de son apparence, allant jusqu’à présenter des statues de lui-même dans ses magasins.
Rick Owens pendant les essayages, collection hommes « Babel » printemps-été 2019, Palais Bourbon, Paris, 19 juin 2018.
© Owenscorp
Quand il voyage, il se déguise en Rick Owens, perché sur des chaussures à plateforme ou des bottes insectoïdes, sans doute moins draculéen que son épouse, Michèle Lamy (ex-avocate née à Oyonnax dans une famille d’industriels de la lunetterie) à qui il voue une adoration depuis l’officialisation de leur couple dans les années 1980. À 81 ans, dents plaquées d’or et de diamant, celle qui est devenue performeuse court de foires d’art contemporain en biennales et gère l’activité liée au mobilier et à l’agencement de lieux, entre deux posts activistes.
Sam, shooté dans les coulisses, collection hommes « Babel », 21 juin 2018.
© Owenscorp
« Je suis souvent seul et c’est la meilleure façon que j’ai trouvée pour interagir avec le monde. » Rick Owens est là, puissant, aussi saturnien que solaire, un chef de file gore chic qui collectionne ses chaussures sur des bancs et reste fidèle à son rituel quotidien – projection d’un film muet sonorisé par Strauss et entraînement physique tous les soirs à 20 heures. La matière – qu’il contrôle parfaitement –, ses capes de sanctuaire vendues à plus de 4 000 € et ses égéries lui donnent des ailes.
Il se rend à la basilique Sainte-Clotilde, dans le 7e arrondissement de Paris, enregistre sa voix dans son « very vulnerable french ». Celle que les visiteurs du Palais Galliera pourront entendre : « J’essaie de confectionner des vêtements comme Lou Reed fait de la musique. Des changements d’accords minimaux et directs, doux mais un peu louches. Il y a tellement de stimulus dans le monde que j’aimerais offrir l’alternative du calme et de la familiarité. Pas la retenue beige de quelqu’un qui veut jouer la sécurité, mais le point que vous atteignez lorsque vous avez exploré et expérimenté. J’essaie de donner une impression de déjà porté, de douceur, à tout ce que je fais. J’admets être attiré par la mélancolie du dégât, tout en appréciant le confort terrestre. »
Ses silhouettes expressionnistes et noires semblent directement inspirées d’une scène des Nibelungen, chef-d’œuvre de Fritz Lang de 1924. Elles arpentent la planète comme autant d’androïdes urbains et, depuis deux décennies, chaque défilé est un spectacle qui déchaîne parfois les passions – on pense aux pénis apparents de 2015.
Collection femmes « Porterville » automne-hiver 2024, Palais Bourbon, Paris, 29 février 2024.
© Owenscorp
« Le musée est pour moi un moment esthétique où l’on va admirer les reliques, et c’est très bien ainsi : c’est une façon de se connecter avec un moment. »
Sa force est d’être resté fidèle à lui-même tout en construisant un petit empire : « Les vêtements que je crée sont mon autobiographie. C’est l’élégance à laquelle j’aspire et les dégâts que j’ai causés en chemin. Ils sont l’expression d’une tendresse et d’un ego déchaîné », assurait-il en 1998. Alors qu’il dénonce « la beauté d’aéroport », on le dit hors tendance.
L’ovni millionnaire a fait fortune en imposant, loin des tapis rouges et des farandoles griffées, une esthétique radicale et disruptive. Iggy Pop des podiums, il a ses fans, qui le suivent et l’idolâtrent. Il pousse l’excentricité jusqu’à la démesure la plus austère infusée de spiritualisme. Il aime autant Montserrat Caballé que le groupe de metal Winny Puhh, adule Marcel Proust et converse avec Courtney Love. S’il a grandi à Porterville (Californie) et étudié les beaux-arts à l’Otis College of Art and Design, à Los Angeles, il a fait ses débuts dans la mode en apprenant à copier, notamment des blousons de cuir Versace. Quoi de plus formateur que cet apprentissage du modélisme ?
Jimmy, première étude, collection hommes « Babel » printemps-été 2019.
© Owenscorp
Derrière cette allure d’Apache néo-punk, il est aujourd’hui l’un des rares directeurs artistiques à savoir couper entièrement un vêtement, à le draper, la plus grande partie de ces opérations se déroulant dans un autre lieu clé, près de Bologne : là, depuis plus de trente ans, il travaille avec les mêmes patronniers, la même manufacture de prêt-à-porter, le groupe Eo Bocci Associati assurant la fabrication et la distribution mondiale des collections. « J’ai créé ma famille », assure celui qui, en 2025, semble incarner la rencontre entre le moine du roman gothique de Lewis et l’excentrique poétesse et essayiste britannique Edith Sitwell.
Quand d’autres se débattent avec leurs fournisseurs et peinent à convaincre leurs financiers et à s’assurer de leur confiance, Rick Owens persiste et signe, fidèle à sa devise : « Glamouriser le bizarre ». Au son de la Salomé de Richard Strauss, il semble restituer de collection en collection « ces visions nonchalantes et atroces » décrites par Huysmans dans À rebours, l’un de ses livres favoris avec À la Recherche du temps perdu de Proust. Imperturbablement contre la « bigoterie » et surtout moins conformiste que ses suiveurs poussant l’inclusivité jusqu’à la caricature.
Il vous reçoit dans son antre noir, gris et blanc du 7e arrondissement, ancien siège du Parti socialiste : le sol de béton et le mobilier brutaliste contrastent avec les lambris. La lumière naturelle éclaire cette demeure-bureau à quatre niveaux. Partout elle rayonne, des deux terrasses aux spacieuses chambres avec lit bunker et draps gris noir. Expansion oblige, l’administration a été délocalisée dans le 11e arrondissement. Des travaux sont en cours.
Faye, Las Palmas Ave, Hollywood, collection « Slab » automne-hiver 2001.
© Gino Sullivan
Dans cette gigantesque caverne techno-grunge, les blocs de pierre voisinent avec les machines à muscles : donnant sur le Palais Bourbon, une salle de gymnastique prolonge le studio de création encore vide. Sur la longue table de pierre, une rose trempe dans un vase, un crâne contemple les murs punaisés des silhouettes du prochain défilé. Une sorte d’armée de papier pour faire face à sa propre histoire : « Le musée est pour moi un moment esthétique où l’on va admirer les reliques, et c’est très bien ainsi : c’est une façon de se connecter avec un moment. » Voilà pourquoi, sans doute, le musée Fortuny, à Venise, est l’un de ses préférés au monde.
Une histoire d’obsession, de maîtrise faite pour transcender l’éphémère de la mode. « Je n’ai jamais pensé à constituer des archives. Je pensais juste à survivre. » Sa silhouette, Rick Owens la définit à partir « d’une petite épaule pointue, sous contrôle, se drapant jusqu’à une traînée de fumée. J’aime la négligence de ce qui traîne. Il y a probablement une référence mythologique là-dedans. Les couleurs sont généralement sombres, ce sont des non-couleurs sourdes. Perles, gris, nus, ombres… J’aime les fleurs, mais je n’ai pas besoin de leur faire de la concurrence ».
Rick Owens. Temple of Love
Du 28 juin 2025 au 4 janvier 2026
Palais Galliera - Musée de la Mode de la Ville de Paris • 10, Avenue Pierre 1er de Serbie • 75016 Paris
palaisgalliera.paris.fr
Catalogue de l'exposition
Par Rick Owens, Miren Arzalluz et Alexandre Samson
C’est au brillant Alexandre Samson, commissaire scientifique du Palais Galliera – et responsable des collections mode de 1947 à la création contemporaine – que revient l’initiative de cette première exposition dédiée à Rick Owens, qui en signe la direction artistique. Ayant lancé sa griffe en 1994 à Los Angeles, le créateur américain s’est installé à Paris en 2003. Avec plus de 100 silhouettes, cette rétrospective enrichie par des archives personnelles, des vidéos et des œuvres d’art – de Gustave Moreau à Joseph Beuys – se déploie également à l’extérieur du musée. Les statues de la façade enveloppées d’un tissu de paillettes (qui sera offert à des étudiants de mode) et le parterre de fleurs bleues complètent cette installation monumentale face au Palais de Tokyo, lieu du défilé de la collection printemps-été 2026.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Mode
Rick Owens rhabille le Palais Galliera avant sa grande expo : à la fois beau et bizarre
Guide
Expos, foires, soirées… Tout ce qui nous excite pendant la semaine de la Fiac
Abonnés
Régions
Au Louvre-Lens, une superbe exposition s’intéresse à ce que l’habit dit de l’artiste, de la Renaissance à aujourd’hui