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Frederic Edwin Church, DeWitt Clinton Boutelle, Cotopaxi, Ecuador, 1862
Huile sur toile • 87,6 x 142,2 cm • Coll. & • © Reading Public Museum, Reading
Les pas résonnent dans un musée d’Orsay fantôme, vidé depuis plusieurs mois de ses (trop nombreux) habituels touristes. Et l’écran monumental installé entre les deux tours de la grande nef pour y projeter le troublant film (Artificialis) créé spécialement pour l’événement par le plasticien Laurent Grasso a cessé d’être projeté – un projet mûri pendant plusieurs années et monté durant le premier confinement, qui collectait des centaines d’images témoignant de l’anthropisation des paysages. Alors qu’elle devait ouvrir le 15 décembre après déjà un premier report, la très attendue exposition orchestrée par Laura Bossi, neurologue et historienne des sciences, a été figée dans le temps.
La faisant visiter fin décembre à de rares privilégiés avant que les œuvres ne soient mises sous protection, la commissaire générale, sans se départir du caractère solaire de celle qui est aussi la fidèle complice en expositions (« L’âme au corps », « Mélancolie », « Freud »…) du lunaire Jean Clair, déplore certains de ses choix : « J’avais privilégié les plus beaux vélins du Muséum national d’histoire naturelle pour démarrer l’exposition, or nous ne pouvons les présenter que trois mois pour des questions de conservation », se désole-t-elle face aux aquarelles animalières aux couleurs éclatantes signées Nicolas Maréchal ou Jean-Charles Werner. Quelques salles plus loin, Laura Bossi se réconfortera : les musées néerlandais ayant été refermés pour une durée indéterminée avant leurs homologues français, Orsay a pu conserver (pour le moment) le précieux triptyque Évolution (1911) de Mondrian qui achève le parcours.
Aussi sérieux fut-il, Darwin a toujours pensé que l’humour pouvait être utile à la diffusion de ses théories. (Image composite d’après une photo d’archive)
Coll. Natural History Museum, Londres • © Bridgeman Images
Le verdict est aujourd’hui tombé : il faudra attendre le printemps pour pouvoir parcourir cette formidable odyssée visuelle dans « Les origines du monde », titre final de l’exposition après quelques tergiversations autour du nom de Charles Darwin auquel finalement sa commissaire n’a pas voulu réduire l’exposition. Le musée s’est assuré de pouvoir la prolonger au moins jusqu’en mai, cela pour qu’un large public puisse se frotter à cet ambitieux propos, autant ancré dans une perspective historique qu’en prise avec des problématiques criantes d’actualité liées à la crise de la biodiversité. Il va sans dire que le sujet est profondément politique et n’évite aucun tabou : oui, la nature peut s’avérer dévastatrice et la sélection naturelle y a toujours fait rage – « L’ensemble de la nature est un grand abattoir », commentait même l’amoureux des animaux Erasmus Darwin, grand-père de Charles, dont on dit qu’il se serait beaucoup inspiré. Et c’est depuis déjà longtemps que l’homme a exercé son influence funeste, comme en témoigne la figure du dodo de l’île Maurice, sorte de gros dindon disgracieux endémique de l’île et premier animal dont l’extinction due à l’homme, au XVIIe siècle, a été documentée. En 1817, dans le Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, Lamarck l’avait bien pressenti : « On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable. »
Gabriel von Max, Abélard et Héloïse, vers 1900
Max vivait au milieu de ses singes et les peignait avec amour, les considérant comme des êtres purs et dotés d’une grande intelligence – contrairement à certains hommes qu’il qualifiait de « singes culturels dégénérés ». Ici, il fait référence aux célèbres amants du Moyen Âge et à leur histoire tragique, charnelle puis spirituelle.
Huile sur toile • 41 × 36 cm • Coll. & © The Jack Daulton Collection, Los Altos Hills
Dans un parcours limpide qui ne ménage pas les remarquables découvertes picturales – qui connaissait le peintre de singes Gabriel von Max ? –, le propos illustre l’irrésistible ascension de la science du vivant (mais aussi la géologie, la bactériologie, l’anthropologie…) au cours d’un très long XIXe siècle qui se clôt ici volontairement sur la Première Guerre mondiale et sa grande boucherie, ébranlant irrémédiablement cette foi dans le progrès. Jamais sciences et arts ne s’étaient nourris si intensément qu’au cours de cette période, alors que s’étendent les empires coloniaux et la révolution industrielle, avec en germe la destruction de la nature. Une époque « d’interactions fécondes, avant que ne soit actée la séparation définitive de l’art et de la science au XXe siècle », écrivent dans le catalogue Laurence des Cars, présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, et Nathalie Bondil, vice-présidente du Conseil des arts du Canada, instigatrices du projet. Dans ce contexte, la publication en 1859 de l’Origine des espèces de Charles Darwin fit l’effet d’une bombe, faisant basculer le monde de l’anthropocentrisme judéo-chrétien vers la connaissance du plus vaste et de l’infiniment petit, balayant l’idée de fixité des espèces.
Archibald Thorburn, Paon et papillon paon, 1917
Pourquoi le paon et le petit papillon figuré devant lui exhibent-ils leurs plus beaux atours ? Tout simplement pour se reproduire. Ici dans une version raffinée due au peintre ornithologue écossais Thorburn.
Huile sur toile • 87,5 × 111,5 cm • Coll. Particulière
À part ceux qui chaussent alors délibérément des lunettes opaques, nul ne peut plus ignorer que l’origine des espèces est naturelle, que l’homme s’inscrit dans le grand arbre généalogique du vivant, où la sélection est naturelle, et que l’idée de l’existence d’un seul grand ordonnateur, quelle que soit sa divinité, ne peut plus avoir cours. « Déchu de sa transcendance, l’homme de Darwin occupe désormais une position relative au sein de l’infinie diversité du vivant, dans un monde à présent compris comme un écosystème », poursuivent Laurence des Cars et Nathalie Bondil. En cela, Darwin, sans avoir le monopole des recherches sur le sujet, « est le pivot de son siècle », confirment Bruno David et Guillaume Lecointre du Muséum national d’histoire naturelle, « honneur lourd à porter car il est peu d’auteurs scientifiques dont on s’est autant réclamé, autant inspiré, qu’on aura autant combattu ou instrumentalisé, sans même l’avoir lu ».
L’exposition s’ouvre sur ce prisme intellectuel qui vole alors en éclats, avec le grand Paradis terrestre peint au XVIIe siècle par le Flamand Isaack Van Oosten, Adam et Ève nus comme des vers figurés dans un jardin clos peuplé des animaux de la Création, à qui Dieu n’a pas donné la parole, d’où leur infériorité. Les artistes eux aussi, déjà séduits dans le passé par toutes les grandes entreprises de classification, dont celles de Linné et Buffon, grands recenseurs du vivant, et les curiosités de la nature, vont pouvoir ouvrir grand les yeux sur ce champ infini. Les scientifiques reprennent leurs gammes et les artistes les mettent à nouveau en images. Certains, plus aventuriers, s’embarquent dans de périlleuses expéditions aux côtés des savants. D’autres se prennent de passion pour les aquariums, qui offrent un spectacle inaccessible auparavant : la vie dans la mer, « ces choses que la nature vous avait cachées jusqu’alors ».
Bruno Andreas Liljefors, Une famille de renards, 1886
L’herbe est grasse, les cerfeuils et les pissenlits sont en fleur. Et au milieu, la coexistence de l’entraide, du jeu et de la prédation vue par le biais d’une famille de renards signée d’un sagace et virtuose peintre suédois animalier.
Huile sur toile • 112 x 218 cm • Coll. Nationalmuseum, Stockholm
Avant même que Jules Verne ne feuilletonne dans la presse son Vingt Mille Lieues sous les mers (de 1869 à 1870), un certain Eugen von Ransonnet-Villez peint le tout premier paysage sous-marin (1864), reproduisant l’expérience de la cloche de plongée de l’Antiquité, sorte de tonneau percé de plaques de verre qu’aurait utilisé Alexandre le Grand. Au même moment, les nouvelles connaissances géologiques et la découverte d’ancestraux fossiles permettent de mesurer l’ancienneté de la Terre que l’on pensait n’avoir que quelques milliers d’années. « Ce qui ennoblit étonnamment le genre du paysage, constate Laura Bossi. Car la terre ayant dorénavant une histoire, celui-ci est désormais peinture d’histoire. » Frederic Edwin Church l’a bien compris en livrant ses paysages qui confèrent au sublime. L’antiquité de la vie est traduite par une passion nouvelle pour les dinosaures ou les mammouths et même pour l’homme préhistorique, dont certains peintres, Paul Jamin en tête, se font une spécialité pittoresque ou ultraréférencée par l’histoire de l’art, dans un kitsch rafraîchissant. « Ce nouveau temps long a rendu possible une pensée évolutionniste », dit Laura Bossi.
Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, 1904
Le biologiste nous a laissé un inépuisable répertoire de motifs scientifiques et artistiques, traduisant sa passion pour les formes les plus infimes de la vie.
Planche 96, Chaetopoda
De leur côté, Darwin et ses compères recherchent activement les fondements naturels de la beauté, qui n’est désormais plus métaphysique : pour lui, elle est sexuelle – le paon ne fait-il pas la roue pour séduire et donc s’accoupler ? Pour Ernst Haeckel, spécialiste des invertébrés marins, la beauté se développe par degrés, à commencer par les unicellulaires. Le scientifique (et aussi formidable dessinateur) allemand – à qui Laura Bossi consacrera une biographie bientôt publiée aux Belles Lettres – est l’un des plus fascinants personnages de cette histoire. Travaillant sur les zooplanctons, les éponges, les méduses – motif dont sa maison d’Iéna (la Villa Medusa), en Allemagne, est emplie –, Haeckel a refondé la classification du vivant sur une base généalogique à partir du monde inorganique. Il fut aussi un grand diffuseur du darwinisme auprès du grand public et des artistes, notamment par le biais de son célèbre ouvrage, la Nature artiste (1913), source précieuse notamment de l’Art nouveau.
František Kupka, Anthropoïdes, 1902
Kupka sous un nouveau jour : au travers de la passion qu’il voua un temps
aux thèses darwiniennes… avant de revenir à une spiritualité abstraite.
Aquarelle et gouache • 59,5 × 62 cm. • Coll. Particulière • © Hémis / Alamy / © Adagp, Paris 2021
Autre animal dont la question devient alors prépondérante : le singe, notre cousin, dont la place interroge depuis le tout premier traité de zoologie d’Aristote, « double polarité, tantôt prodige, tantôt repoussoir », souligne Laura Bossi. Lui aussi darwiniste convaincu, le Munichois Gabriel von Max vivait au milieu d’eux, en livrant une stupéfiante iconographie emplie d’empathie, troublante à souhait. Pour les 60 ans de son ami Haeckel, von Max lui offrit un étonnant portrait de la famille préhistorique, hautement simiesque, annoté ainsi : « Je suis porté à croire que la sélection naturelle et la lutte pour l’existence ne suffisent pas à engendrer la psyché humaine, je pense plutôt que l’amour maternel et le souci maternel jouent un rôle important. » Si l’on s’attendrit sur la larme à l’œil de la maman singe, Laura Bossi n’entend pas occulter le côté mortifère de Mère Nature car, rappelle-t-elle, « elle est régie par ses propres lois qui ne sont pas forcément humaines ». Dès lors, des créatures hybrides et chimériques, nouvelles et angoissantes, viennent peupler l’imaginaire artistique d’Odilon Redon, Arnold Böcklin ou Alfred Kubin. D’autres se passionnent pour les formes cellulaires, tel Vassily Kandinsky, pour qui, après ce grand chambardement, la seule voie de sortie se trouve dans l’art – au point d’esquisser sans le dire cette hypothèse que l’abstraction découlerait de cette révolution scientifique…
Hilma af Klint, Chaos primordial n°13, 1906
Pionnière de l’art abstrait, la Suédoise appartenait à la mouvance théosophe et spirite qui a séduit de nombreux artistes au début du XXe siècle. Dans un besoin de renouer avec une nouvelle métaphysique.
Huile sur toile • 53,5 × 37 cm • Coll. The Hilma af Klint Foundation, Stockholm • © & Courtesy Moderna Museet, Stockholm
Après guerre, force est de constater que les artistes qui avaient été séduits par le darwinisme s’en détournent, tous en proie à une profonde crise existentielle, au profit du retour à une nouvelle spiritualité, laïque, divinisant la nature. Le mysticisme ou la théosophie rallient désormais František Kupka, qui avait pourtant peint un hallucinant tableau darwiniste de l’homme primitif (Anthropoïdes) mais aussi Piet Mondrian ou Hilma af Klint. L’évolution concerne désormais l’âme. On ne dévoilera pas ici quelques audaces de l’accrochage proposant des confrontations inédites révélées en fin d’exposition. Qui se clôt sur les deux visages d’une nature bipolaire et sur notre propre part d’animalité. Un appel à renouer avec cet émerveillement de la nature qui passionna les artistes du XIXe siècle, pour ne pas vivre dans la seule angoisse de la fin du monde, à l’aube de la sixième extinction.
Les Origines du monde - L’invention de la nature au XIXe siècle
Du 15 décembre 2020 au 18 juillet 2021
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
À lire
À l’aube de la 6e extinction, comment habiter la terre ?
Par Bruno David
À écouter
«L’art est la matière»
Sur France Culture retrouvez en podcast l’émission du 13 décembre consacrée à l’exposition, en compagnie de Jean de Loisy, Laura Bossi et Laurent Grasso. franceculture.fr/emissions/lart-est-la-matiere
«Les Matins»
Sur France Culture le 6 janvier, Guillaume Erner recevait Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle. franceculture.fr/emissions/les-matins
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Peinte, sur commande, au sommet de la carrière du paysagiste américain, cette oeuvre du nom d’un célèbre volcan équatorien, aussi dramatique que mystique – voir la croix formée par le reflet du soleil sur le lac –, a été perçue comme une parabole géologique de la guerre civile américaine alors en cours. Vision sublime et terrifiante de la nature sauvage – mais aussi de la nature humaine ?