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Sarah Moon, L’oiseau 1, 2000
© Sarah Moon
Moon : la photographe ne pouvait choisir de meilleur pseudonyme tant ses œuvres sont imprégnées d’une atmosphère lunaire. Une mélancolie enchantée s’empare de quiconque les regarde. Comme lorsqu’un nuage passe devant l’astre d’argent, troublant sa pâle lueur d’un léger voile noir.
Sarah Moon, En Roue Libre, 2001
© Sarah Moon
Nimbées de flou, le visage baissé ou dissimulé derrière une main, des femmes passent, drapées dans des tenues élégantes aux plis évanescents. Sur un ciel gris se découpe la silhouette sombre d’une grande roue, vestige d’une fête foraine abandonnée. Suspendues dans les airs, les balles blanches d’un jongleur dessinent comme un point d’interrogation dans la nuit…
Ces photographies envoûtantes, impossible de les confondre avec celles d’un ou d’une autre. En noir et blanc comme en couleurs, la patte est bien trop singulière. La féérie se mêle à l’ombre dans ces bribes d’histoires dont l’artiste elle-même n’a pas toutes les clés. Timide et discrète, Sarah Moon a besoin de maintenir une distance entre elle et son sujet. D’où ce voile de mystère et de secret, reconnaissable entre mille, dont elle enveloppe son monde…
Née en 1941, la Française parle peu de son enfance. D’abord mannequin, c’est en autodidacte qu’elle s’est lancée dans la photographie en concoctant des books pour ses copines, modèles comme elle. À la fin des années 1960, elle commence à publier des photographies de mode et des publicités pour des parfums (notamment pour Cacharel), pour certaines déjà poudreuses et mystérieuses, remarquées par son futur mari Robert Delpire (éditeur, entre autres, d’Henri Cartier-Bresson). Dans les années 1980, l’artiste s’engage dans une pratique plus personnelle du huitième art et réalise son premier film en 1990. Son univers se déploie dans toute son étrange beauté…
Sarah Moon, Exit, 1998
© Sarah Moon
Pour elle, la photographie est une fiction, et tous les moyens sont bons pour nous éloigner du réel.
Éléphant, panthère, crocodile… De nombreux animaux habitent l’œuvre de Sarah Moon. Comme dans les contes, dont elle aime le mélange de rêve et de noirceur. Tête baissée, un marabout se tient seul au milieu d’une piste de cirque enneigée. Saisis en plein vol au-dessus d’un panneau « Exit », des oiseaux traversent un ciel d’orage, tels des indices dans un polar. En pleine chute tragique, un volatile foudroyé laisse entrevoir la splendeur éphémère de ses plumes…
Pour elle, la photographie est une fiction, et tous les moyens sont bons pour nous éloigner du réel. De multiples effets destinés à brouiller l’image nous transportent dans un monde onirique et incertain. Ces ombres et ce flou qui rendent les silhouettes insaisissables, comme dans un rêve. Ce grain étrange évoquant parfois un dessin au graphite, ces pellicules grattées, créant l’illusion d’une bruine ou d’une pluie battante.
Sarah Moon, À gauche : “Pour Yohji Yamamoto”, 1996. À droite : “Anatomie”, 1997
© Sarah Moon
Même en couleurs, les contours sont nuageux. Sur fond acidulé, cette femme a beau porter une robe bleu électrique comme le plumage d’un perroquet des îles, l’image est aussi douce et vaporeuse qu’une fresque vénitienne ! Réalisées dans les années 1990, ses photographies pour les créateurs de mode japonais Yohji Yamamoto et Issey Miyake, faites de contrastes de teintes vives, floues et surprenantes, mettent en scène des femmes-poupées vêtues de robe semblables à de grands pliages origamis. Leurs formes géométriques construisent des tableaux abstraits, comme ses natures mortes de fleurs transformées en songes colorés…
Ilona Suschitzky, Portrait de Sarah Moon
© Ilona Suschitzky
Tons fanés, aspect brouillé, bords abîmés… Sarah Moon aime donner à ses photographies le charme d’un miroir oxydé ou d’un mur qui s’effrite. Les ruines et les lieux désaffectés lui servent d’ailleurs souvent de décors. Quand ce n’est pas sur négatif Polaroid, c’est en chambre noire qu’elle laisse sciemment naître des accidents à la surface de la pellicule. Autant de subterfuges destinés à exprimer la fragilité de l’instant. « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir, d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours. D’où ce sentiment de perte, d’où l’association avec la mort… », explique-t-elle dans son ouvrage rétrospectif 1,2,3,4 (éditions Delpire, 2008).
Cette exposition, l’artiste l’a pensée comme une balade poétique bercée par un fond sonore, celui de cinq films (réalisés entre 2002 et 2013) projetés au cœur du parcours – des créations à mi-chemin entre l’expressionnisme allemand et les rêveries illusionnistes de Méliès. Une promenade douce-amère, hors du temps, où grands et petits formats se répondent pour former d’exquis et impénétrables accords. Embarquement garanti pour le pays des rêves !
Sarah Moon – PasséPrésent
Du 18 septembre 2020 au 2 mai 2021
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
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