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Baya, Femme et oiseaux en bleu, 1933
Gouache sur papier • 75 x 100 cm • Coll. Musée de l’Institut du monde arabe, Paris • © Photo Alberto Ricci
Portrait de Baya, 1947
© ANOM Archives nationales d’Outremer
C’est l’histoire d’une femme née en 1931 à Fort-de-l’Eau dans la région d’Alger, celle d’une « indigène », comme on nomme alors les Algériens, une petite devenue orpheline à cinq ans, le parcours d’une adolescente devenue servante. Un destin que la vie n’avait pas gâté à ses débuts. Mais bien devin celui qui connaît ce qui est écrit dans le grand livre de l’existence… Dans le cas de Fatma Haddad, dite « Baya » le prénom de sa mère, le mektoub n’en fit justement qu’à sa tête. Faisant voler en éclats les règles du déterminisme social préétabli de l’Algérie coloniale, l’avenir réservait à Baya le statut de pionnière de la peinture moderne algérienne, il lui dessina une carrière de grande artiste, dont les couleurs flamboyantes teintées de poésie inspireront des générations de créateurs, parmi lesquels Pablo Picasso. Rien que ça.
Reprenons l’histoire à son commencement. Dans les années 1930, Baya, cinq ans, comme beaucoup de petits Algériens durant la période coloniale, travaille dans une ferme pour des colons. Entre deux corvées, après la cueillette des tomates ou la taille des orangers, la petite illettrée – comme 98 % des fillettes de son âge — dessine avec ce qu’elle a sous la main : un peu de terre argileuse, quelques gouttes d’eau, elle sculpte des personnages. Dans la cour de la ferme, il y a aussi du sable. Baya y esquisse son monde à elle. Éphémère… Oui, mais pas tant que ça. Car, à force, la sœur des propriétaires terriens la remarque. Elle s’appelle Marguerite Caminat, elle a alors la quarantaine, c’est une femme éclairée, lettrée et, surtout, elle est amatrice d’art. Nous sommes en 1942, la vie de Baya bascule.
Baya, Conte 8 : Le lion. La mère réagit, 1947
Gouache sur papier • 24 × 31 cm • Coll. Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence • © Archives nationales d’outre-mer, Aix-en-Provence
Le matin ménage et commissions au souk… et l’après-midi peinture !
Remise aux bons soins de Marguerite par sa grand-mère, Baya la suit dans son appartement d’Alger où elle devient sa bonne à tout faire. Sauf que le contrat entre les deux femmes, vite liées telles une mère et sa fille, est assez inédit : le matin ménage et commissions au souk… et l’après-midi peinture ! Baya apprend aussi à lire et à écrire grâce à une institutrice que Marguerite et Franck, son mari peintre et éducateur, font venir à la maison. Grâce au soutien de cette mère adoptive, Baya peaufine son art, un sens des couleurs et des formes qui lui est inné mais qu’elle refusera toute sa vie de ranger dans une catégorie artistique ou politique. Elle est, dit-elle, « née artiste, c’est un don que Dieu [lui] a fait ». Deux ans passent… Et encore un cadeau du Ciel.
Baya, Femme Candélabre, 1948
Terre cuite peinte, atelier Madoura • 33 × 28 × 29 cm • Collection particulière • © Photo Gabrielle Voinot
Baya a 16 ans. À nouveau, sa vie s’accélère. Des amis de sa mère providentielle présentent ses œuvres à un galeriste parisien. L’homme n’est pas n’importe qui : c’est Aimé Maeght, celui qui a fait connaître Henri Matisse ! Dans sa galerie rue de Téhéran à Paris, Maeght expose la crème des maîtres : Chagall, Miró, Calder, Bonnard… Ébloui par le talent de Baya, il la propulse au premier rang d’une exposition qui s’ouvre au public en novembre 1947. Au total sont montrées quinze sculptures en terre cuite et 86 peintures à la gouache, sa technique privilégiée. Le succès va au-delà des espérances. Georges Braque, Christian Bérard et François Mauriac sont ébahis par ce qu’ils voient. André Breton, anticolonialiste, préface le catalogue, voyant en elle « la reine d’un monde nouveau ». Charmé, le couturier Christian Dior, qui vient d’entrer dans l’histoire avec son style « New Look », achète dix tableaux.
Six mois plus tard, Baya est de retour en France. Cette fois, direction le sud où elle va travailler la sculpture à Vallauris, dans l’atelier Madoura. Un voisin curieux passe souvent une tête… C’est Pablo Picasso ! Le père du cubisme envie l’expressivité de cette jeune fille en sarouel. C’est d’ailleurs dans cette tenue qu’on la retrouve en février 1948 dans les pages du magazine Vogue qui lui consacre une double-page sous la plume d’Edmonde-Charles Roux, une amie.
Baya, La Fontaine aux poissons (Jardin D’Eden), 1966
Gouache sur papier • 100 x 150 cm • Coll. privée • © Photo Alberto Ricci
En France tout semble lui sourire, mais en Algérie les portes de la notoriété résistent à l’artiste. Ateliers et galeries sont réservés aux colons. Malgré le soutien du poète Jean Sénac, il lui faudra attendre l’indépendance algérienne pour voir ses œuvres entrer au musée national des Beaux-Arts d’Alger, ceci grâce à l’amitié de Jean de Maisonseul, urbaniste et peintre resté après 1962 et devenu directeur du musée. Entre-temps, en 1953, Baya s’est mariée. Son époux est musicien, il a trente ans de plus qu’elle. Dix ans passent durant lesquels Baya a six enfants. Elle n’a plus touché un pinceau…
Baya dans son atelier à Blida, 1998
© Photo communiquée par la famille de l’artiste
Renaissance. En 1962, un vent d’espoir souffle dans l’Algérie libre. Baya reprend goût à ses couleurs, on l’honore enfin dans son pays avec une exposition où elle côtoie la jeune génération. Baya ne s’arrêtera plus de créer et d’exposer, en Algérie, en France, au Maroc, à Londres, à Bruxelles, et même à Washington… jusqu’à sa mort en 1998. En 1967, elle a souscrit au manifeste du groupe d’artistes Aouchem (tatouage en kabyle) qui entend réconcilier la culture ancestrale, populaire, et la modernité.
Baya, Mère et enfant en bleu, 1947
Gouache sur papier • 58 × 45 cm • Collection Isabelle Maeght • © Isabelle Maeght
Dans ses grandes compositions, l’orpheline cherche sa mère, elle peint son double, elle lui donne des sœurs, au milieu de jardins de couleurs, de fruits, de fleurs… La musique est souvent là, elle chante sur des aplats de gouaches roses, jaunes, bleus, au rythme des oiseaux et de poissons merveilleux : « Baya, résumait magnifiquement l’écrivaine franco-algérienne Assia Djebar en 1985 dans le Nouvel Observateur, porte son regard fleur vers le ciel de plénitude où l’attendent Chagall, le Douanier Rousseau, un petit nombre d’élus… Elle, la première d’une chaîne de séquestrées dont le bandeau sur l’œil, d’un coup, est tombé. Baya la miraculée ! »
Baya. Femmes en leur Jardin. Œuvres et archives, 1944-1998
Du 8 novembre 2022 au 26 mars 2023
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
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