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Valeria Montti Colque, Urban Indian, 2023
Courtesy Valeria Montti Colque .
« Stranieri Ovunque – Foreigners Everywhere », étrangers partout… Riche de la présence de 90 nationalités, cette 60e biennale s’annonce comme un manifeste. À l’heure où l’Europe tout entière (et l’Italie au premier chef) est sous la menace des tentations de l’extrême droite, Venise se projette comme un havre de résistance, un lieu de bienveillante revendication.
On ne s’en étonnera pas de la part du Brésilien Adriano Pedrosa, directeur artistique de cette édition. Insistant pour inviter un maximum d’artistes qui n’avaient jamais participé à l’événement, le premier Latino-Américain à orchestrer la manifestation est un habitué des biennales.
Mais surtout, en une décennie, il a fait du Museu de Arte de São Paulo (MASP) l’un des musées les plus innovants au monde sur les questions d’éthique et de société. Il a renouvelé en profondeur son programme à coup de vastes traversées de problématiques de la plus grande acuité : l’enfance, la sexualité, puis les histoires afro-atlantiques, les féminismes, la danse et enfin l’histoire du Brésil même. Pour la première fois, l’esclavage, l’oppression des femmes et les cultures natives étaient abordés de plein fouet.
Adriano Pedrosa
Foundation. © Photo Jacobo Salvi / Courtesy La Biennale di Venezia.
Sa biennale de Venise s’inscrit dans le droit fil de cette démarche. L’étranger, donc. Le titre, emprunté à une œuvre du collectif Claire Fontaine, basé à Palerme après avoir grandi à Paris, s’inspire à l’origine des mots d’un autre collectif, turinois celui-là, qui luttait contre le racisme et la xénophobie dans les années 1980.
La série de sculptures, qui déploie sous la forme de néons de couleurs le slogan traduit dans toutes sortes de langues, servira de phare à la manifestation. « L’expression « Stranieri Ovunque » a différents sens, précise Adriano Pedrosa. Le premier : partout où tu vas et où que tu sois, tu rencontreras des étrangers : ils/ nous sommes partout. Le second : où que tu te trouves, tu seras toujours, au plus profond de toi, un étranger. »
Mohamed Chabaa, Composition, 1974
© Photo Maria et Mansour Dib / Courtesy Ramzi et Saeda Dalloul Art Foundation.
Et de rappeler aussi qu’« étrange » est également la première signification du mot « queer ». « L’italien « straniero », le portugais « estrangeiro », le français « étranger », l’espagnol « extranjero », sont tous connectés étymologiquement à l’étrange. On pense à la notion d’« Unheimliche » de Sigmund Freud : l’étrange qui est aussi le familier, le profondément intérieur. » Des notions qu’incarnent à merveille, dans leur parcours, les titulaires des deux Lions d’or annoncés à l’automne : la Brésilienne d’origine italienne Anna Maria Maiolino et Nil Yalter, artiste turque exilée à Paris depuis les années 1970.
Violeta Quispe, Ekeke, 2021
Courtesy Vigil Gonzales galeria, Buenos Aires.
Des Giardini à l’Arsenale, le parcours imaginé par Adriano Pedrosa tire trois fils : « L’artiste queer, souvent persécuté ou hors la loi ; l’outsider, qui habite les marges du monde de l’art, tout comme l’autodidacte ; l’artiste indigène, enfin, souvent traité comme un étranger dans sa propre contrée. »
Trois motifs qui traversent un parcours composé de deux grands chapitres, le « Nucleo Contemporaneo » et le « Nucleo Storico », un noyau contemporain et l’autre historique. Étape marquante pour la biennale, le geste inaugural du pavillon central des Giardini sera produit par le collectif Mahku, venu du Brésil pour peindre sur la façade. À la Corderie, c’est un autre groupe, Maataho, originaire d’Aotearoa, en Nouvelle- Zélande, qui occupe la première salle avec une vaste installation. Quant aux créateurs queers, ils traversent tout le projet ; mais on attend particulièrement de découvrir la salle dévolue à l’abstraction queer dans le pavillon central.
« Un certain nombre de salles sont conçues comme une spéculation curatoriale qui cherche à questionner les frontières et les définitions du modernisme. »
Adriano Pedrosa
Autre geste fort, la large place accordée, dans la Corderie, au projet « Disobedience Archive », qui avait déjà marqué les esprits lors de la biennale d’Istanbul en 2022. Orchestrées par le conservateur et critique d’art italien Marco Scotini depuis 2005, ces archives rassemblent des centaines de manifestations et gestes de protestations à travers la planète. L’accent est mis sur deux axes, l’activisme des diasporas et les désobéissances de genre, au gré de dizaines de vidéos mises en scène par Juliana Ziebell.
Sahir Ugur Eren, Merkez Rum Kız Lisesi, 2022
Photo Marco Scotini & Can Altay / Itaatsizlik Arsivi / Disobedience Archive
Le « Nucleo Storico » s’attache, lui, à réécrire l’histoire de l’art du XXe siècle, de l’Amérique latine à l’Afrique, du Moyen-Orient à l’Asie. « Un certain nombre de salles sont conçues comme une spéculation curatoriale qui cherche à questionner les frontières et les définitions du modernisme », dévoile le directeur artistique. Dans le pavillon central, une salle est consacrée aux productions de la diaspora artistique italienne au XXe siècle.
Une question qu’Adriano Pedrosa connaît bien : son MASP a été construit par Lina Bo Bardi, Italienne exilée au Brésil où elle devint une architecte majeure. Pour exposer ces artistes, il exporte d’ailleurs les fameuses boîtes de verre qu’elle a mises au point pour la collection. Une autre salle est dévolue aux portraits, exploration de la crise de représentation qui n’a pas touché que l’Europe ; une dernière à l’abstraction, offrant des rapprochements inédits d’artistes, notamment de Singapour, de Corée ou de la culture maori. « Nous connaissons trop bien les histoires du modernisme en Euro-Amérique, mais ceux du Sud global restent largement inexplorés », souligne Adriano Pedrosa. Quand la biennale de Venise réécrit sous nos yeux l’histoire de l’art, extraordinaire étrangère.
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