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Andra Ursuţa, Predators’R Us, 2020
© Andra Ursuţa / Courtesy David Zwirner (New York-Paris) et Ramiken Gallery (New York).
« Au regard des terribles événements, des images et des informations qui nous parviennent d’Ukraine, plus rien ne semble faire sens. » Par ces mots, Cecilia Alemani partage l’infini désarroi qui saisit chacun de nous. Une biennale pour qui, pour quoi, alors qu’un monde s’écroule ? Il faut tenir pourtant. Alors qu’elle peaufine les derniers détails de cette 59e édition, la curatrice italienne tient à le rappeler : « Au cours du XXe siècle, l’histoire est souvent venue frapper à la porte de la biennale de Venise, parfois avec brutalité : souvenons-nous d’Hitler visitant les Giardini en 1934, ou des violentes répressions étudiantes en 1968. Mais la biennale a engendré aussi des moments de joie, de prise de conscience, de transformation collective. Plus encore que la Documenta, elle est un palimpseste constitué des différents récits qu’y enchâsse l’histoire. Le cœur même de sa structure, basée sur des pavillons nationaux, résulte de la tourmente de l’histoire au XXe siècle, des dynamiques géopolitiques, des expansions coloniales. Les Giardini [« Jardins » où sont regroupés les pavillons historiques] sont construits sur l’idée d’État-nation, un concept qui semble toujours si obsolète, jusqu’à la prochaine invasion. » Impossible pour elle de bouleverser son accrochage, à quelques semaines de l’ouverture. Mais « comme nous l’ont appris les expériences passées, les pavillons peuvent aussi être le lieu où l’idée même d’identité nationale peut être défiée : ce qui firent Hans Haacke [en défonçant le sol du pavillon allemand, édifié sous le IIIe Reich] ou le Russe Ilya Kabakov [dont le pavillon n’était que dévastation et chaos] dans l’édition de 1993 ».
Cecilia Alemani
© Photo Andrea Avezzù / Courtesy La Biennale di Venezia.
Reste aussi, poursuit-elle, « l’espoir, au moins, de pouvoir célébrer l’Ukraine et son artiste Pavlo Makov dans leur pavillon national, en dépit des difficultés incommensurables qu’ils rencontrent, vu les circonstances ». Disséminée dans différentes villes d’Ukraine à l’heure où nous écrivons ces mots, l’équipe ukrainienne est parvenue à exfiltrer de Kyiv l’installation principale et déploie des efforts démesurés pour être présente à l’Arsenale. L’institution vénitienne l’a promis : tous les efforts seront requis pour rendre possible l’impossible « et soutenir d’autres initiatives pour venir en aide au peuple ukrainien ». Le pavillon russe restera, lui, fermé : les artistes Alexandra Sukhareva et Kirill Savchenkov, ainsi que le commissaire de l’exposition Raimundas Malašauskas, ont annulé leur participation dès les premiers jours de l’invasion. « Cette guerre est politiquement et émotionnellement insupportable, a clamé ce dernier sur les réseaux sociaux. Je suis né et j’ai grandi en Lituanie, alors partie de l’Union soviétique. J’y ai vécu jusqu’à sa dissolution en 1989, j’ai été témoin du développement de mon pays depuis, je l’ai apprécié. L’idée de retourner en arrière pour vivre sous l’empire russe, ou de quelque autre empire, est simplement intolérable. » L’institution le promet solennellement, elle « restera néanmoins ouverte à tous ceux qui, en Russie, protestent courageusement contre la guerre. Pour ceux qui s’opposent au régime de Poutine, nous aurons toujours une place ». Aucun Russe lié de près ou de loin au pouvoir ne sera en revanche le bienvenu.
Il y a quelques semaines, on pouvait encore s’en féliciter : rares sont les éditions de la biennale entrant si justement en résonance avec les préoccupations du moment. Malgré la tragédie en cours, le constat reste d’actualité. Son acuité pourrait même s’en trouver démultipliée. Cecilia Alemani convoque en effet nombre d’artistes oubliées de la modernité, des sœurs plus que des muses, inspirées plutôt qu’inspirantes, et leurs descendantes (des femmes ou personnes non binaires en écrasante majorité), autour d’un désir : « défier cet idéal occidental, présumé universel, de l’homme blanc, qui a si longtemps servi de mesure à toute chose, servi de centre de l’univers », résume l’audacieuse curatrice. Évoquant les 213 artistes invités, originaires de 58 pays (un record !), elle souligne aussi la nécessité ressentie « d’inclure des artistes venant de régions habituellement non représentées dans les expositions internationales », à l’instar de l’artiste Britta Marakatt- Labba, qui transcrit en tapisserie le quotidien du peuple Sámi, en Laponie. « La redécouverte par les artistes de traditions locales participe fortement de l’éradication nécessaire du récit universel », plaide Cecilia Alemani. Au total 1443 œuvres, dont 80 commandes : cette profusion est elle aussi inédite.
Vue de Venise
© Jon Arnold Images/ hemis.fr.
Beaucoup d’artistes rêvent de nouvelles harmonies entre tous les êtres, sans plus de hiérarchie.
« Comment serait la vie sans nous ? » À l’heure de la menace nucléaire, cette question centrale de la 59e édition fait frémir. Elle a émergé des innombrables rencontres de la commissaire avec les artistes, par Zoom bien sûr, Covid oblige. « C’était étonnant de voir combien nos conversations étaient intimes, comme si c’était la fin du monde, constatait-elle quelques semaines avant que la guerre n’éclate. Forcément, cela a influencé les directions prises et mon désir d’explorer notre responsabilité concernant toutes les formes de vie, plantes, animaux, humains et non-humains : autant de questions qui traversent la création contemporaine. Beaucoup d’artistes imaginent un monde futur dans lequel c’en est fini de l’anthropocentrisme, ils rêvent de nouvelles harmonies entre tous les êtres, sans plus de hiérarchie ; un rapport à la planète qui ne soit plus de l’ordre de l’extraction ou de l’exploitation, mais de la symbiose avec les autres formes de vie. » Sa double exposition, aux Giardini et à l’Arsenale, s’articule donc autour de trois thèmes, qui s’entremêlent à travers le parcours : la représentation du corps et ses métamorphoses, les relations des individus aux technologies, et enfin la connexion entre les corps et la terre. Elle sera hantée d’êtres hybrides et poreux, d’alliages inattendus, de créatures fantastiques qui transgressent les règnes et les genres.
Son titre, « Le lait des rêves », offre un premier indice : il est emprunté au conte de fées écrit et dessiné par la surréaliste Leonora Carrington (1917–2011). L’artiste imagine « des mutants, qui passent d’hommes à animaux, d’animaux à machines, un univers où tout le monde peut se transformer. Elle a été une compagne essentielle dans mon voyage sur les métamorphoses du corps », confie Cecilia Alemani.
Sonia Boyce, Devotional, 2018
© Sonia Boyce / Artimage 2020 / Courtesy Manchester Art Gallery / Photo Mike Pollard.© Adagp, Paris, 2022
Autre spécificité de son parcours : il se construit autour de quelques time capsules, cœurs battants de l’exposition, où des artistes du XXe siècle dialoguent autour d’une thématique, dans des espaces designés par les Italiens de FormaFantasma. « Il s’agit de questionner le rôle central d’une certaine histoire de l’art canonisée, qui a rejeté dans les marges nombre d’artistes, et de créer un dialogue entre le contemporain et le passé », précise-t-elle.
Autant « de corps désobéissants qui se révoltent contre les représentations classiques ».
La première de ces capsules, dans le pavillon central des Giardini, réunit une trentaine d’artistes autour des métamorphoses et des ambiguïtés du corps : surréalisme, Bauhaus, futurisme, les prêts sont remarquables, et les découvertes nombreuses, comme Ithell Colquhoun. Une toile stellaire de Remedios Varo, amie de Carrington ; un portrait de cette dernière, qui dépeint une femme dont le visage se fait papillon ; les métamorphoses masquées de Gertrud Arndt, formée au Bauhaus, les corps amputés et fragmentés de Carol Rama, la momie se déshabillant de Meta Vaux Warrick Fuller, du mouvement Harlem Renaissance… autant « de corps désobéissants qui se révoltent contre les représentations classiques ».
Tina Gillen, Sealevel III, 2018
© Photo Marta Buso / OCA.© Egil Pedersen / OCA. © Photo Tina Gillen & Paul Casaer. © Photo Ben Van den Berghe / We Document Art.
Des artistes contemporaines font ricochet : Andra Ursuţa met en scène des humains qui fusionnent avec différents objets, Birgit Jürgenssen engendre une créature mi-homme, mi-crustacé. Quant au Danois Ovartaci, qui a traversé quatre décennies dans un hôpital psychiatrique, il a créé un monde dont les habitants réinventent les genres et la sexualité. Technologie de l’enchantement ?
Cecilia Vicuña, Leoparda de Ojitos, 1977
Révélée par la dernière Documenta, l’artiste chilienne est réputée pour ses quipus tissés d’inspiration inca. Mais ses toiles des années 1970 méritent tout autant l’attention. Elle vient de remporter le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, tout comme l’Allemande Katharina Fritsch.
huile sur toile • 140,7 × 90,2 cm • © Photo Andrea Avezzù / Courtesy La Biennale di Venezia.
Une autre capsule convoque le souvenir d’Italiennes des années 1960 qui se sont dédiées à l’art cinétique et cybernétique, anticipant nos préoccupations d’aujourd’hui, à l’instar de Dadamaino, Laura Grisi ou Marina Apollonio. En écho contemporain, les portraits de circuits intégrés de la Suédoise Ulla Wiggen, les gravures d’Ágnes Dénes, ou encore les magnifiques photos de Lenora de Barros, close-up sur des bouches féminines inter agissant avec une machine à écrire ou un ordinateur. « En contraste à ce scénario hyper-technologique, poursuit Cecilia Alemani, des artistes inventent de nouvelles symbioses avec d’autres créatures. » Étapes marquantes de cette section, l’installation de Cecilia Vicuña inspirée par le fragile écosystème de la lagune vénitienne, et une performance chorégraphique d’Alexandra Pirici. Autre dialogue, entre le corps et le langage, dans une troisième capsule : pleins feux sur la poésie concrète. Mary Ellen Solt, Tomaso Binga ou Ilse Garnier explosent phrases et pages dans leurs calligrammes. Des voix les accompagnent, celles d’artistes médiums inspirées par les esprits, comme Eusapia Palladino, Josefa Tolrà ou Unica Zürn.
L’ambiance qui règnera à l’Arsenale sera, décrit la commissaire, « radicalement différente », focalisée autour des relations entre les humains et la planète. Relations quasi sexuelles, dans les images de Zheng Bo où l’homme embrasse littéralement la nature ; hallucinatoires, dans les dessins mixant rêves et nature de Jaider Esbell, artiste brésilien de la nation Macuxi et porte-parole de la cause indigène ; ou symbiotique, dans les corps queer de Felipe Baeza qui fusionnent avec les plantes. Le parcours finira en acmé avec le labyrinthe de terre de Delcy Morelos.
Zineb Sedira, Way of Life, 2019
© Thierry Bal / Zineb Sedira.© Adagp, Paris, 2022
En contrepoint à ces tentations telluriques, une dernière time capsule évoque la séduction du cyborg. Dès le début du XXe siècle, les artistes, de Marianne Brandt à Marie Vassilieff, ont soulevé la question d’un monde post-humain. Trois ans avant Metropolis de Fritz Lang, Alexandra Exter imagine pour le premier film de science-fiction soviétique le personnage d’Aelita (1924), reine de Mars costumée de métal. Anna Coleman Ladd répare les gueules cassées de la Première Guerre mondiale avec ses prothèses de visage. Et peu à peu, au fil du parcours, l’homme disparaît : les figures fantastiques de Marguerite Humeau semblent rêver d’un monde sans nous.
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