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Vue de l’œuvre de Julien Creuzet, « Zumbi Zumbi Eterno », 2023 et Study of two birds on the 14th meridian (…), 2022 au sein de l’exposition « Oh téléphone, oracle noir (…) », vue de l’exposition au Magasin CNAC, Grenoble, 17 novembre 2023 au 26 mai 2024
© Courtesy Julien Creuzet / © Magasin CNAC / Photo Aurélien Mole
Un retour aux sources, aux pieds d’une cascade, dans les profondeurs de l’océan Atlantique ou de la mer des Caraïbes, un voyage au cœur d’une forêt luxuriante peuplée d’êtres hybrides, d’apparitions fantomatiques, un lieu de rencontres avec les autres et soi-même où résonnent des murmures, des voix ancestrales, des chants de douleur et de joie, des non-dits enfin exprimés, des réminiscences du passé pour se projeter vers l’avenir : voici tout ce que promet d’être le pavillon de Julien Creuzet, premier artiste franco-caribéen à représenter la France à la biennale de Venise.
Le plasticien à l’œuvre protéiforme né en 1986, installé à Montreuil et qui vient de rejoindre la galerie Mendes Wood DM de São Paulo (qui dispose d’antennes à New York, Bruxelles et Paris), a imaginé un espace immersif autour de la Martinique de son enfance.
« Tout cela est inscrit dans mon ADN et va jaillir par les gestes, les mots. »
Julien Creuzet
« J’ai grandi en étant nourri par les imaginaires que cette île offre. Je me souviens de balades dans la forêt dense avec mon père et mon frère à chercher la matoutou falaise, une mygale locale dont on se met à fantasmer la présence à force de l’espérer. Je me souviens des ateliers du plasticien Christian Bertin, des expositions d’Ernest Breleur, figure majeure de l’art caribéen, et du céramiste Victor Anicet que je découvrais tout jeune. Le tombolo de Sainte Marie qui creuse un chemin de terre dans la mer, la cascade d’Absalon où le poète Aimé Césaire emmena en 1941 le surréaliste André Breton et le peintre Wifredo Lam se baigner… Tout cela est inscrit dans mon ADN et va jaillir par les gestes, les mots. »
Julien Creuzet et Estelle Coppolani le 6 février 2024
© Institut Français, 2024 / Photo Nicolas Derne
Il faudrait y ajouter la pensée du philosophe et poète Édouard Glissant (1928–2011), inventeur de la notion de « Tout-monde », cet univers mouvant et chaotique où les langues et les cultures se métissent. C’est dans l’ancienne propriété du penseur que son fils Mathieu a inauguré pour l’occasion l’Édouard Glissant Art Fund, lieu de résidence destiné aux artistes et chercheurs dont les premiers occupants furent donc Julien Creuzet et les deux commissaires du pavillon, Cindy Sissokho, curatrice indépendante, et Céline Kopp, directrice du Magasin – Centre national d’art contemporain, à Grenoble, où se tient jusqu’au 26 mai une exposition quasi rétrospective sur l’artiste, formidable entrée en matière avant Venise.
Julien Creuzet, La matoutou falaise est une espèce protégée.
Cette mygale de la Martinique fait partie des nombreuses sources d’inspiration qui ont nourri l’imaginaire de Julien Creuzet.
© Julien Creuzet, 2024
Le titre de sa proposition, comme à l’accoutumée chez Julien Creuzet, est un poème : « Attila cataracte ta source / aux pieds des pitons verts / finira dans la grande mer / gouffre bleu / nous nous noyâmes / dans les larmes marées de la lune ». Des vers entêtants qui jouent sur la polyphonie des sens – rien que le premier nom énoncé, « Attila », fait référence à une source d’eau martiniquaise dotée d’une force mystérieuse et à la figure occidentale du barbare, quand le suivant, « cataracte », évoque la chute d’eau qui se précipite à grand débit et l’opacification du cristallin de l’œil provoquant la cécité.
« L’acte de voir et de regarder est crucial, note l’artiste. On peut regarder avec ses oreilles, sa peau, ses pieds, ses cheveux, son nez. Le pavillon sera une zone de confluence complexe, multisensorielle, où le corps sera pleinement sollicité. »
Concrètement, les organisateurs ont évoqué la création de plus de 80 sculptures – ces lianes faites d’éléments organiques, détritus, bouts de ficelle, tissus rapiécés et cordages marins que Creuzet suspend dans les espaces d’exposition pour en faire des installations immersives –, au milieu desquelles se déploieront six nouvelles vidéos. Celles-ci seront à l’image de sa dernière production, Zumbi Zumbi Eterno, plongée subaquatique onirique où il chante en créole, évoquant aussi bien le zombie des films hollywoodiens, la zombification des prêtres vaudous lorsqu’ils privent quelqu’un de son âme et Zumbi Dos Palmares, figure historique de la lutte anti-esclavagiste brésilienne.
Sans oublier des séquences musicales et une dimension olfactive ainsi qu’un catalogue digne d’un livre d’artiste avec des images-collages inédites, publié par l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, où Creuzet enseigne. Dans ce Tout-monde battant pavillon pour la France, on espère entendre les mots du conteur qu’est Julien Creuzet, celui qui suscite le désir et déconstruit les idées reçues dans ses performances, abordant des thématiques en prise avec le passé, le présent et le futur, les rapports postcoloniaux et transocéaniques, la créolisation du monde, les géographies intimes, l’exil et le déracinement, les imaginaires et mythes fondateurs des sociétés de la Caraïbe, du continent africain, de l’Amérique latine…
Quelque 70 pièces sonores (lectures et entretiens) seront en outre diffusées en ligne sur des plateformes et sur les réseaux sociaux le temps de l’exposition. On y retrouvera des compagnons de route de l’artiste, comme l’autrice Estelle Coppolani qui raconte son île natale de La Réunion, trop souvent absente de la cartographie, la plasticienne Valérie John dont l’œuvre palimpseste faite d’agrégats transculturels « recompose et répare », ou encore l’impressionnante slameuse et performeuse Simone Lagrand. Toutes et tous réunis face à un horizon lumineux, vibrant et résolument vivant.
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