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Palais de Tokyo

Camille Henrot, à l’assaut du Palais de Tokyo

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Publié le , mis à jour le
À 39 ans, la plasticienne surdouée, Lion d’argent à la biennale de Venise 2013, envahit la totalité des espaces du centre d’art parisien. Elle y montre comment les jours de la semaine structurent notre temps. Une envolée allégorique entre routine et aliénation.
Camille Henrot, It is a Poor Heart That Never Rejoices
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Camille Henrot, It is a Poor Heart That Never Rejoices, 2016

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Une journée de chien ? ou de canicule ? « Days Are Dogs », le titre de l’exposition de Camille henrot renvoie aux « Dog Days », les fameux jours de canicule…

Fresque • 423 x 409 cm • Courtesy de l'artiste et Fondazione Memmo, Rome & Kamel Mennour, Paris-Londres. © Daniele Molajoli

J’ai découvert le travail de Camille Henrot lors de l’édition 2012 de la Triennale du Palais de Tokyo. Organisée par Okwui Enwezor, l’exposition réunissait des œuvres d’artistes contemporains à côté de dessins, photographies et films réalisés par des anthropologues français du XXe siècle tels que Claude Lévi-Strauss, Pierre Verger et Jean Rouch. Les contributions de Camille Henrot faisaient le pont entre ces deux mondes. Inspirée par la tradition japonaise de l’ikebana, son installation Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs ? (2012) traduisait en arrangements floraux le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire.

Camille Henrot
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Camille Henrot

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© Joakim Bouaziz

Plus loin, le film 35 mm Coupé/Décalé (2011) imitait une séquence d’archives ethnographiques enregistrant un spectacle rituel à l’intention des touristes dans l’archipel du Vanuatu (Pacifique Sud). Pour Enwezor, le titre de sa Triennale, « Intense proximité », traduisait la « condition contemporaine » : « Il n’y a plus de peuples exotiques à découvrir ni de lieux lointains à explorer, expliquait-il. Nous assistons à un effondrement des distances. » Le travail de Camille Henrot illustre bien ce sentiment en interrogeant l’intérêt de longue date que porte la France à l’anthropologie, tout en retournant constamment le miroir sur la culture occidentale.

Nami, le shiba de Camille, entre en scène en bâillant

Trois ans plus tard, j’ai visité l’atelier de Camille Henrot à New York, un loft spacieux sur le Bowery. J’y ai été accueillie par un petit chien roux : « C’est Nami », m’informa l’artiste. En me penchant pour caresser l’animal, j’ai vu bondir une boule de fourrure dont le tempérament impétueux contrastait fortement avec la placidité de sa propriétaire. « Elle mord », m’avertit celle-ci d’entrée. Nami occupe une grande place dans le travail de Camille, surgissant souvent dans ses dessins sinueux et sur son compte Instagram. La créatrice la qualifie d’« anarchiste ».

Possédant l’esprit de compétition propre aux shibas, d’origine japonaise, et un caractère « assez sadomasochiste », Nami bâille souvent devant les gens, comportement manifestement destiné à assurer sa domination en montrant ses dents. En d’autres termes, c’est un chien du mardi, le « jour de Mars », dieu de la Guerre. Nami a pu inspirer le titre de l’exposition de Camille Henrot au Palais de Tokyo, « Days Are Dogs ». Troisième à bénéficier d’une « carte blanche » (après Philippe Parreno en 2015 et Tino Sehgal l’an dernier), la plasticienne l’a conçue de façon holistique. L’espace est divisé en sept environnements correspondant chacun à un jour de la semaine et réunissant des constellations d’œuvres anciennes et nouvelles. L’artiste s’est toujours intéressée aux systèmes humains d’organisation, et la semaine est une illustration exemplaire de la volonté de chacun de structurer le temps et d’ordonnancer son expérience.

David Horvitz, Mood Disorder
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David Horvitz, Mood Disorder, 2012

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Impression digitale • Courtesy de l’artiste et ChertLüdde, Bermlin.

« Days Are Dogs » est la plus grande exposition de Camille Henrot à ce jour et, comme ses deux prédécesseurs, elle a choisi d’inviter des personnalités : les artistes Avery Singer, David Horvitz, Maria Loboda, Nancy Lupo et Samara Scott, ainsi que le poète Jacob Bromberg, avec lequel elle collabore régulièrement et auteur, ici, des textes d’introduction aux thèmes de chaque salle. Avery Singer, plasticienne américaine dont les figures géométriques en dégradés de gris contrastent fortement avec les créations plus lyriques de Camille Henrot, est à l’entrée du Palais avec un nouveau cycle de sept toiles qui sont autant de représentations allégoriques des jours de la semaine. Quant à David Horvitz, elle l’a rencontré quand elle exposait au New Museum, en 2014, à New York. Il présentait une œuvre dans la cage d’escalier. Ici, il montre sa pièce la plus connue, Mood Disorder. Ce projet retrace le parcours d’une image de lui-même, la tête dans les mains, prêt à craquer, que l’artiste a postée sur Wikimedia Commons et qui a été publiée sur plusieurs pages de Wikipédia. La photo n’a pas tardé à être reprise par des dizaines de sites et à être utilisée pour illustrer la maladie mentale.

Provoquer un frisson d’érotisme transgressif

« Lundi », dans l’espace le plus vaste du bâtiment, donne à voir les bronzes aux lignes ondulantes de Henrot et une série de sept fresques en arc aux tons pastel, créées l’an dernier pour une exposition à la Fondazione Memmo, à Rome, et plus tard ôtées des murs. Jouant sur les thèmes familiers de la mythologie et de l’histoire de l’art, et notamment sur ceux susceptibles de provoquer un frisson d’érotisme transgressif, ces fresques sont peuplées de personnages mélancoliques correspondant au « jour de la Lune ».

Camille Henrot, Derelitta
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Camille Henrot, Derelitta, 2016

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Lundi, Lune, lunatique. Le premier jour de la semaine sonne le retour au travail, suscitant souvent une mélancolie indolente. La figure de la sculpture Derelitta semble abandonnée à ce sentiment ambivalent, comme si elle ne pouvait sortir du lit.

Bronze, aluminium, fer • 60 × 250 × 121 cm • Courtesy de l’artiste et de la Fondazione Memmo, Rome & Kamel Mennour, Paris-Londres© Daniele Molajoli

Uneasy Moses (2016) montre par exemple Moïse chaussé de sandales mais nu par ailleurs, doté de deux seins bien saillants et assis de manière inconfortable au sommet d’une pyramide. Les figures interagissent avec des sphères, des polyèdres ou des animaux ; l’une d’elles semble pratiquer le coït avec un lapin géant. Les bronzes sont plus abstraits mais non moins suggestifs : dans Contrology (2016), deux jambes se dressent en l’air depuis une dalle posée au sol ; l’une a un pied humain, l’autre se termine par un énorme appendice palmé. Certaines sculptures peuvent évoquer des Brancusi bulbeux et engorgés. La salle consacrée au « Dimanche », en revanche, comprend les œuvres en ikebana (inspirées de l’arrangement floral japonais) et une réinstallation de l’environnement immersif de l’artiste, The Pale Fox. Évocation tridimensionnelle des thèmes abordés dans une vidéo de 2013 intitulée Grosse Fatigue (ici incluse dans « Jeudi »), The Pale Fox réunit plus de 400 objets, photographies et livres – empruntés à des musées, découverts sur eBay ou fabriqués par l’artiste – qui tentent de capter la totalité de l’Univers et les tentatives de l’homme pour le « connaître ».

Scanner du cerveau, coloscopie, injection de Botox…

Malgré le désir de classification, c’est cependant le désordre qui triomphe : échappant à toute structure organisationnelle, les objets sont empilés sur le sol de manière aussi aléatoire que dans un vide-grenier. Si, dans son apparence, The Pale Fox offre des similitudes avec l’art dit post-Internet, sa philosophie sous-jacente ne peut être plus opposée. Henrot est en effet toujours attentive aux diverses façons dont les objets sont créés et employés par les groupes sociaux en fonction de systèmes de croyance souvent contradictoires, parfois hybrides. Le titre, The Pale Fox, est inspiré d’une étude de 1965 – intitulée le Renard pâle – que les anthropologues Marcel Griaule et Germaine Dieterlen ont consacrée aux Dogons d’Afrique de l’Ouest et à leur cosmologie.

Camille Henrot, The Pale Fox
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Camille Henrot, The Pale Fox, 2014

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Dimanche est un jour passé chez soi, hors de la société. L’accumulation des objets de The Pale Fox est organisée selon les âges de la vie et les principes de Leibniz : à l’Est, la naissance ou le principe de contradiction ; au Sud, l’adolescence ou le principe de similitude ; à l’Ouest, l’âge adulte ou le principe de raison suffisante ; au Nord, la vieillesse, ou le principe des indiscernables.

Vue de l'installation au Westfälischer Kunstverein de Münster (Allemagne) • Courtsey de l'artiste et Kamel Mennour, Paris-Londres, © Thorsten Arendt

L’interface avec la technologie et l’anthropologie se poursuit dans « Samedi », où une nouvelle vidéo de vingt minutes, intitulée Saturday (2017), présente un flux méditatif de scénarios : un scanner du cerveau, des céréales que l’on verse dans un bol, une coloscopie, une injection de Botox, des animaux sauvages (une baleine) et un laboratoire stérile (un poulet, des rats, un chien, un bébé), des vagues qui déferlent et une succession de baptêmes. Si une grande partie a été filmée en 3D, les scènes de baptême ont été converties à partir de la 2D, processus minutieux consistant à utiliser la rotoscopie pour animer l’image puis la superposer, « remettre la peau », comme le dit Henrot à propos de cette étape finale. Le résultat paraît « réel », explique-t-elle, mais – comme la religion – « c’est une construction », ce qui donne au spectateur l’impression d’être vraiment dans l’église, parmi les croyants, et de faire partie d’une large communauté.

Baptêmes à la chaîne chez les adventistes du septième jour

Ces baptêmes se déroulent dans des édifices religieux (aux États-Unis, à Tahiti et au royaume des Tonga) appartenant à l’Église adventiste du septième jour – le septième jour désignant le sabbat (le samedi) comme jour de repos. Tous suivent une chorégraphie identique : un ministre masculin accueille les croyants un par un, leur couvre le nez et la bouche avec un tissu puis les plonge en arrière dans l’eau, pour les relever aussitôt.

Camille Henrot, Cities of Ys
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Camille Henrot, Cities of Ys, 2013

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Le jour de Jupiter est synonyme de pouvoir. City of Ys est le fruit d’une recherche auprès de la communauté Houma, tribu indienne régie par une structure matriarcale, dont l’identité ne recoupe pas les critères de reconnaissance édictés par les Etats-Unis.

Vue de l’installation au New Orleans Museum of Art • Courtesy de l’artiste, du New Orleans Museum of Art et Kamel Mennour, Paris-Londres

Empreints de l’esthétique clinique des clips médicaux, ces baptêmes paraissent moins extatiques qu’institutionnels et contraignants, surtout lorsque la caméra s’attarde sur le décor intérieur en trompe-l’œil des fonts baptismaux, véritable paradis du kitsch. Une voix off qualifie ces bains de « tombeau aquatique », dans lequel on meurt avant de renaître. D’autres facettes de l’adventisme du septième jour expliquent certaines images plus énigmatiques de Saturday : végétariens, les adventistes ont joué, par exemple, un rôle crucial dans la promotion des céréales pour le petit déjeuner grâce au travail d’un des fondateurs de l’Église, John Harvey Kellogg, et de son frère, dont la société éponyme a introduit les flocons de maïs dans le monde entier.

En tant qu’organisation missionnaire, l’Église adventiste du septième jour est bien implantée dans les médias. Elle possède un réseau de télévision officiel, Hope Channel, et des dizaines d’applications. Henrot souligne d’autres similitudes entre la religion et les réseaux sociaux : « Il y a cette idée que Dieu peut lire dans nos pensées, comme un scanner du cerveau, ou comme Facebook et Google. » À l’instar de ces grandes sociétés, l’Église adventiste, d’audience internationale, est très riche. Son siège occupe un immeuble en brique rose et en verre de 27 000 mètres carrés à Bethesda (Maryland), banlieue résidentielle de Washington. Henrot a déjà filmé dans le Pacifique Sud, à la fois pour Coupé/Décalé mentionné plus haut et pour Million Dollar Point (2011), deux œuvres consacrées aux traditions indigènes qui ont survécu au colonialisme, souvent en intégrant des éléments de la culture occidentale. Dans Saturday, en revanche, les rituels du christianisme sont mis à distance et transformés en sujet ethnographique.

Camille Henrot, Is He Cheating ?
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Camille Henrot, Is He Cheating ?, 2015

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Mercure est le dieu-messager associé à mercredi. Le monde s’exprime au travers des téléphones, des e-mails, des réseaux sociaux. Chaque sculpture de la série Telephones est un répondeur interactif censé répondre à nos questions existentielles, mais notre confiance naïve en l’aide impersonnelle de la technologie est rapidement déçue.

Sculpture interactive, matériaux divers. • Courtesy de l’artiste et Metro Pictures, New York, © Zachary Tyler Newton

Cette pièce peut aussi être considérée comme un pendant à Grosse Fatigue, l’œuvre la plus célèbre de Henrot, qui aborde des questions aussi déterminantes que les relations entre art, vie et Internet – véritable mythe pour notre époque contemporaine. Comme les baptêmes répétés de Saturday, Grosse Fatigue contient des scènes au rythme récurrent : dans les réserves du National Museum of Natural History du Smithsonian, à Washington, un scientifique ouvre une succession de tiroirs contenant les corps naturalisés d’oiseaux tropicaux. Dans ce temple du rationalisme et de la connaissance empirique, le monde est capturé, marqué, classé et expliqué. Dans Saturday, en revanche, la science est complétée par la foi, voire submergée par elle.

La marche du crabe face à Dieu

« On peut toujours aller de l’avant, même si cela suppose de se déplacer dans une direction inattendue. »

Camille Henrot

Le monde extérieur à l’Église y apparaît néanmoins durant quelques minutes sous la forme d’un flux de nouvelles défilant en bas de l’écran tels des rouleaux des Écritures, nouvelles regroupées dans diverses rubriques – sport, politique, santé, environnement – et qui toutes sont calamiteuses : un cheval de course est euthanasié ; l’Autriche n’acceptera plus les réfugiés ; 184 000 personnes meurent chaque année à force de consommer des boissons sucrées ; incendies, inondations, ouragans, tremblements de terre et tsunamis frappent diverses parties du monde. Par opposition à ces catastrophes, des extraits de l’émission de télévision « Let’s Pray! », diffusée sur Hope Channel, n’ont que de bonnes informations sur Dieu à nous communiquer. Dans les dernières séquences du film, les rouleaux se multiplient et se croisent rapidement en diagonales qui traversent l’écran. Saturday se termine sur l’image d’un crabe avançant sur le sable. Pour Henrot, délibérément optimiste, c’est un symbole : « On peut toujours aller de l’avant, même si cela suppose de se déplacer dans une direction inattendue. »

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Carte blanche à Camille Henrot : « Days Are Dogs »

Du 18 octobre 2017 au 7 janvier 2018

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