Probablement tôt le matin, une jeune fille est amenée à l’école par ses parents. Encore un peu endormie à l’arrière de la voiture familiale, elle se laisse bercer et rêve d’une créature hybride, mi-chat mi-lapin, partie à l’aventure dans un monde fantastique, où foisonne la végétation… Ce songe fantastique qui fait irruption dans la morosité du quotidien a été imaginé par Rachel Rose dans sa vidéo d’animation Lake Valley. Ce sont encore des clowns qui cristallisent avec une dérision nos actions quotidiennes dans l’œuvre Vocabulary of Solitude d’Ugo Rondinone. Même phénomène avec la vision distordue d’une cuisine offerte par l’œuvre déroutante d’Anna Hulačová : la famille est un individu sans visage, moulé dans le béton. L’atmosphère est glaçante. Pourtant toutes ces œuvres parlent de l’habilité de l’enfant à transformer le monde dans lequel il baigne, dans le rêve comme dans l’éveil, dans l’action comme dans l’ennui et dans le bonheur comme dans la crainte.
Ugo Rondinone, Vocabulary of Solitude, 2016
Performance • Courtesy Ugo Rondinone / Photo Stefan Altenburger
Clément Cogitore, passé d’artiste à « dramaturge » d’exposition, a imaginé un parcours à l’univers teinté d’effroi avec la complicité des artisans d’art invités par la fondation Bettencourt-Schueller. Le visiteur y traverse quelques péripéties, comme le veut la structure du conte… Le voici transporté en Égypte antique et, plus tard, coincé dans une chambre où les murs se gonflent et se dégonflent par une ingénieuse pratique de l’ébénisterie, ou encore face à un épais rideau rouge d’opéra à actionner. Ces œuvres suscitent l’émerveillement, l’effroi et la surprise tant par la qualité des installations que par la symbolique qu’elles invoquent. On retient aussi l’intrigante vidéo de Philippe Grandrieux : après qu’une voiture blanche a serpenté à l’écran sur des routes de montagne, l’image se coupe soudainement et… on ne voudrait pas gâcher la surprise !
L’enfance est aussi ce moment privilégié où l’on découvre le fait d’être au monde. C’est ce que Takashi Kuribayashi nous rappelle avec ses fascinantes colonnes de miroirs, sortes de kaléidoscopes où le visiteur pénètre tout entier pour voir son reflet démultiplié à l’infini… avant de regarder en haut et de scruter le ciel. Dépasser sa personne pour voir au-delà, contempler le monde qui nous entoure et prendre conscience de sa fragilité ; tel est le message de cette œuvre intitulée Enfances. L’enfant est un témoin, semble aussi affirmer ABETARE (Fluturat) de Petrit Halilaj, une reconstitution d’une salle de classe au Kosovo où les graffitis en disent long. Dans un monde troublé, on s’éduque comme on peut. Ce que raconte Cambeck, une vidéo de Binelde Hyrcan où des enfants en Angola jouent les passagers d’un taxi de fortune, creusé dans le sable : il se taquinent et se plaignent de la situation socio-culturelle de leur pays.
Petrit Halilaj, Vue de l’exposition « ABETARE (Fluturat) », kamel mennour, Paris, 2017-2018
Courtesy Petrit Halilaj et kamel mennour Paris, Londres / © Petrit Halilaj
Monstres fabuleux, châteaux médiévaux, galaxies lointaines… Dans son parcours, Clément Cogitore fait surgir avec la Maison du Pli une queue de monstre, longue de six mètres : c’est le Léviathan, ce monstre marin issu de la Bible. Dans sa vidéo déjantée Disco Beast, Jonathan Monaghan fait progresser une licorne dans le simulacre d’un centre commercial avant qu’elle ne parvienne à une sorte de clé USB qui va aspirer ses couleurs arc-en-ciel… Le tout sur une musique d’ascenseur ! Sous ses airs amusants, l’œuvre s’attaque à nos sociétés capitalistes qui ne cessent de vouloir transformer les enfants en consommateurs. Andy Warhol, avec Children Paintings se frotte à cette logique consumériste qui pèse sur l’enfant. Le pape du pop art a peint des jouets (objets de commerce au même titre que les fameuses soupes Campbell) sur des carnets à contempler… à hauteur d’enfant !
Vue de l’exposition « Andy Warhol », galerie Jérôme de Noirmont, Paris, 29 novembre 1996 – 25 janvier 1997
Courtesy Jérôme de Noirmont / © Adagp, Paris 2018
Jouer : partout, tout le temps, ou presque ! À la sixième étape du parcours imaginé par l’artiste Clément Cogitore, réalisée en collaboration avec le sculpteur sur métal Mathieu Rousso, de glaçantes aires de jeux contrastent de par leur matériau avec les 1001 couleurs de l’exposition. C’est l’enfant qui doit triompher de ses craintes pour jouer nous explique le cartel, à l’image de « Saint Michel triomphant du dragon ». Vaincre ses peurs pour se sauver de l’ennui, tel est aussi le message de Podwórka, vidéo de Sharon Lockhart, réalisée à Łódź. L’artiste filme dans cette petite ville de Pologne des groupes d’enfants jouant dans des arrière-cours d’immeubles désertés. Les ténèbres, où se cachent les sorcières et les monstres, ne semblent pas perturber la soif de jouer des enfants de quartier.
Sharon Lockhart, Podwórka, 2009
Vidéo HD de 16 mm • 28:36 minutes en boucle • Courtesy Sharon Lockhart et neugerriemschneider, Berlin, et Gladstone Gallery, New York et Bruxelles / Photo Sharon Lockhart
Dessins au feutre, châteaux de sables, sculptures en pâte à modeler… L’enfant est un créateur-né ! Cette liberté de création propre à la jeunesse a obsédé plusieurs artistes, en quête de plasticité. Dans les premières salles de l’exposition, Megan Rooney a peint Daughters Departed, une fresque monumentale qui joue avec l’esthétique naïve et innocente des tout-petits : ils s’expriment avant de connaître, ils dessinent avant de savoir. Keita Miyazaki présente, lui, des sculptures hybrides faites de moteurs automobiles et d’origami, renvoyant à la capacité artistique de l’enfant à créer à partir de tous matériaux, institués ou non. L’expo accorde aussi une place à Chihiro Mori qui montre ses toiles réalisées quand elle était enfant… En quittant le Palais de Tokyo, retournez voir la monumentale maison de poupée, qui trône à l’entrée. Créée par le Japonais Tatzu Nishi, maître des prouesses insolites, et grâce au mécénat de Sylvanian Families, elle annonce bien la couleur : selon l’artiste, l’enfance est « la possibilité de l’art pour l’humanité ».
Tatzu Nishi, A Doll’s House, 2018
© Va Bene / Sylvanian Families
Enfance. Encore un jour banane pour le poisson-rêve
Du 22 juin 2018 au 9 septembre 2018
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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