Article réservé aux abonnés
Nobuyoshi Araki, Sans titre (NA 113)
tirage cibachrome • 60 x 90 cm • © Archives Mennour
« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Avec cette phrase, écrite en 1861 dans un projet d’épilogue en vers pour la deuxième édition de son recueil les Fleurs du mal, le poète Charles Baudelaire se présente comme un alchimiste capable de transformer, par son art, la laideur en beauté, le prosaïque en poétique. La puanteur d’une carcasse en putréfaction, un sentiment d’amertume, une prostituée rongée par la maladie, un parfum tourné devenu âcre, les vapeurs toxiques de l’opium… : tout, sous sa plume, a le potentiel de la splendeur et de l’enivrement.
Cette image du rebut changé en bijou semble être la graine qui a fait germer l’œuvre poétique de l’artiste Duy Anh Nhan Duc, exposée au premier étage de la Maison Guerlain. Fasciné par le monde végétal, ce Vietnamien fait son miel des plantes communes et mal-aimées. Le pissenlit, dont les feuilles invasives, disgracieuses telles de vulgaires salades, étouffent les pelouses de leurs épais tapis, entre dans la famille des « mauvaises herbes », ennemies des jardiniers. Pourtant, il est aussi une plante médicinale, et devient féérique lorsque ses fleurs jaunes se transforment en sphères duveteuses, qu’un simple souffle disperse à tous vents. De ces dernières, l’artiste tire une constellation délicate, au cœur de laquelle il a semé de vraies aigrettes de pissenlit, dorées une à une à la feuille d’or !
Duy Anh Nhan Duc, Constellation, 2019
Pissenlits, aigrettes de pissenlit dorées à la feuille d’or, résine, bois • diam 120cm. H 80cm • Courtesy Duy Anh Nhan Duc / Photo Enzo Orlando
Une « carcasse » si repoussante qu’elle en devient « superbe » et s’épanouit « comme une fleur » !
Gonflables, en céramique, en métal, en fil, peintes, photographiées… Les fleurs se présentent sous de multiples formes dans cette exposition. Peintes sous la forme de frêles empreintes par Laurent Grasso, chiffonnées et flétries en grès émaillé par Johan Creten, en plastique fondu mélangé à des chaînes dans une installation de Pauline d’Andigné (un Jeff Koons martyrisé ?), puissantes et pop chez la photographe kenyane Thandiwe Muriu, ou en bronze chez Jean-Marie Appriou, qui signe un entrelacs de roses et de ronces inspiré de la noirceur magique des contes de fées… Une chose est sûre : les fleurs n’y sont pas mièvres.
Dans une nature morte sur fond noir évoquant un tableau de Manet, le peintre et écrivain Jean-Philippe Delhomme inclut un exemplaire des Fleurs du mal, posé à côté d’un bouquet. Ce sera, dans l’exposition, la seule évocation littérale du recueil. Car les artistes invités n’en sont pas les illustrateurs : ils s’en rapprochent de façon symbolique, en explorant le thème de l’ambiguïté des fleurs, qu’ils lient plus ou moins à la sexualité et au « vice ». En témoignent les célèbres photographies du Japonais Nobuyoshi Araki, dont les fleurs colorées en gros plan [ill. en Une], évocations érotiques du sexe féminin, s’épanouissent un peu partout dans l’exposition, aux côtés d’un cactus phallique en noir et blanc de Robert Mapplethorpe (habité par le spectre du sida qui causera sa mort), et des orchidées enflammées de la Chinoise Jiang Zhi.
Robert Mapplethorpe, Orchid, 1985
Épreuve à la gélatine argentique • 40,6 × 50,8 cm • © The Robert Mapplethorpe Foundation / Courtesy of The Robert Mapplethorpe Foundation & galerie Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul
Le sexe est omniprésent dans ce chef-d’œuvre de Baudelaire, qui y explore les plaisirs charnels, les parfums sulfureux de la prostitution et du sadomasochisme, et l’attraction-répulsion qu’il éprouve pour les femmes, à la fois muses triomphantes et diablesses infectées. Ainsi compare-t-il une charogne pestilentielle, rongée par les vers, à une « femme lubrique » au ventre offert… Une « carcasse » si repoussante qu’elle en devient « superbe » et s’épanouit « comme une fleur » ! Cet aspect capiteux, nombreux sont les artistes à l’embrasser ici.
Roni Landa, Rosa Labia, 2023
Argile polymère, résine et laiton • 36 × 20 × 12 cm • © Rosenfeld Gallery / Courtesy de la galerie Strouk, Paris et Roni Landa
Avec ses sculptures en résine très explicites, l’Israélienne Roni Landa transforme des roses en morceaux de chair au cœur desquels pointent des rebords ourlés de lèvres féminines ou un gland masculin suintant – des pétales carnés à la texture réaliste qui jouent sur la frontière entre désir et dégoût. À l’aquarelle, l’Ukrainien Mykola Tolmachev représente un bouton de rose replet, fermement ligoté. Sur un grand tableau peint par Marcella Barceló, une femme nue au corps vert jaillit d’un bouquet de fleurs carnivores…
Dans ces corolles et pistils séduisants, mi-innocents mi-vénéneux, se cachent parfois des questionnements politiques. Avec ses Fleurs du mâle, Lise Stoufflet interroge les injonctions de genre, tandis que les peintures sur bois d’Alina Bliumis pourraient sembler innocentes si elles n’étaient pas chacune le portrait (subtilement sexualisé) d’une fleur traditionnellement utilisée pour pratiquer des avortements – une réaction de l’artiste new-yorkaise au recul du droit à l’IVG qui, n’étant plus garanti par la constitution depuis 2022, est désormais interdit dans plusieurs États américains. À la misogynie qui a été reprochée à Baudelaire, se substitue donc le féminisme des artistes femmes d’aujourd’hui, qui présentent leurs propres interprétations des « fleurs du mal »!
Alina Bliumis, Hedeoma Oblongifolia, Série Plant Parenthood, 2022
Aquarelle et crayon aquarelle sur panneau de bois, cadre en velours fait par l’artiste • 34 × 26 × 3 cm • Courtesy galerie Anne de Villepoix, Paris / Photo Loïc Madec
Mais les féministes ne s’éloignent pas tant du poète, dont elles partagent la dimension scandaleuse et provocatrice. Car en plein XIXe siècle bourgeois et moralisateur, les Fleurs du Mal avaient valu à Baudelaire de passer devant la justice pour « offense à la morale religieuse » et « offense à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Plusieurs poèmes (« Les Bijoux », « Femmes damnées »…) en avaient été retirés par la censure. Condamné à une lourde amende, il avait ensuite été sauvé de la ruine par l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Or la fameuse « Eau Impériale » de Guerlain, contenue dans l’emblématique flacon orné d’abeilles napoléoniennes, fut composée il y a 170 ans en l’honneur d’Eugénie. Tel est le lien caché entre Guerlain et les Fleurs du mal, à l’origine de cette exposition !
Les fleurs du mal
Du 18 octobre 2023 au 13 novembre 2023
Maison Guerlain • 68, avenue des Champs-Élysées • 75008 Paris
www.guerlain.com
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique