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Galerie Tornabuoni Art

Claudio Parmiggiani, le créateur de fantômes

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Sur la toile, cendres et poussières. L’objet a disparu, ne reste que son empreinte, révélée par le feu. Maître d’un procédé unique et mystérieux, Claudio Parmiggiani expose à Paris ces miraculeuses apparitions.
Claudio Parmiggiani, Senza tiitolo (sans titre)
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Claudio Parmiggiani, Senza tiitolo (sans titre), 2023

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C’est auprès du peintre Giorgio Morandi que Parmiggiani s’est formé durant ses études à Modène. Cette vaste nature morte composée de vases et bouteilles est comme un hommage au maître italien du silence.

fumée et suie sur table • 90 x 300 cm • © Lucio Rossi / Photo R.C.R., Parme.

Claudio Parmiggiani aime jouer avec le feu. Ou plutôt non le feu mais son souvenir ; non la flamme mais sa suie, en pâle queue de comète de l’incendie.

Sa série des Delocazioni (Déplacements) est comme une armée des ombres qui vient hanter musées et galeries depuis un demi-siècle. La galerie Tornabuoni Art en dévoile cet automne, dans ses espaces parisiens, un ensemble exceptionnel, tout juste sorti de l’atelier.

Portrait de Claudio Parmiggiani
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Portrait de Claudio Parmiggiani, 2007

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Le plasticien italien (ici en 2007) est l’un des artistes majeurs de notre temps mais aussi l’un des plus discrets : « Commencer à parler de son propre travail signifie commencer à se taire parce que l’oeuvre est une initiation au silence »

© Photo Claudio Abate.

Bibliothèques, natures mortes, papillons : tous semblent s’être envolés en fumée. Des « œuvres d’ombres et d’empreintes réalisées avec du feu, de la poussière et de la fumée », résume l’artiste. Car ne restent sur les murs que les traces, présences en négatif, de ces objets qui pourtant avaient bien réalité. Que sont-ils devenus, se sont-ils consumés dans le processus de création ? Comment le plasticien italien, dans son repaire solitaire niché entre Parme et Bologne, a-t-il opéré ce miracle de transsubtantiation ?

Michele Casamonti, fondateur de la galerie, a accepté de lever pour nous un petit pan du voile, même si l’artiste préserve avec soin ses secrets . « Concernant la fabrication de ces pièces, jamais personne n’a vu Claudio à l’œuvre, mais je peux dévoiler quelques points, raconte-t-il, mystérieux, alors qu’il sort tout juste de l’atelier de l’artiste. Claudio dispose d’une petite chambre fermée, comme un four de 50 m2, où il peut activer des feux qui durent parfois plusieurs jours, jusqu’à une semaine. »

Un incendie fait exposition

C’est là qu’il installe les objets qu’il projette de faire ombres : rangées de livres, crânes, autant de vanités. Grâce aux huiles particulières qu’il utilise, la combustion produit une fumée des plus noire, semblable à celle du caoutchouc brûlé, qui se dépose sur le blanc de la toile laissé à l’air libre. Ainsi, les objets impriment-ils leur silhouette, sans jamais être détruits. Car il n’est nul contact entre la flamme et la toile, la flamme et eux. Juste l’éclair d’une proximité.

Claudio Parmiggiani, Vue de l’exposition »On Fire » à la Fondation Cini
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Claudio Parmiggiani, Vue de l’exposition »On Fire » à la Fondation Cini, 2022

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Ce spectre de bibliothèque hantait la fondation Giorgio Cini de Venise, où elle était exposée dans « On Fire » en 2022. Elle est aujourd’hui au coeur de l’exposition que la galerie Tornabuoni consacre à Claudio Parmiggiani.

© Photo Antonello Tofani / Courtesy Tornabuoni Art, Paris.

Parmiggiani a réitéré maintes fois ce processus, laissant des traces indélébiles dans la mémoire des visiteurs du Mamco de Genève, où l’une de ses œuvres est présentée en permanence, ou du Collège des Bernardins, à Paris, où il réalise l’un de ses chefs-d’œuvre d’exposition en 2008. Ou encore, plus récemment, chez les visiteurs de la magnifique exposition « On Fire », organisée par Tornabuoni Art à la fondation Giorgio Cini, à Venise, l’an passé. Une immense bibliothèque, ou plutôt ce qu’il en restait de dessins cendrés, imposait le respect, entre autres œuvres d’Yves Klein, Arman, Alberto Burri ou Pier Paolo Calzolari, qui, eux aussi, jouaient avec le feu.

« Nous n’avons pas pu photographier cette œuvre pour le catalogue de l’exposition car elle a été très vite vendue, regrette Michele Casamonti. C’est pourquoi nous avons voulu orchestrer cette exposition à Paris autour d’elle, en l’accompagnant de toute une série d’œuvres nouvelles. » Au cœur de cet incendie fait exposition, Parmiggiani restait complètement unique en son genre, insiste son marchand: « Contrairement aux pièces de feu d’Yves Klein, les Delocazioni ne sont pas la trace d’une action performative, mais la trace d’un temps dilaté, d’une immobilité, de quelque chose qui est absence. C’est aussi le seul de ces artistes, avec Yannis Kounellis, à exploiter la puissance du feu sans jouer de ses effets lumineux, ni de la combustion des objets. Ces œuvres, c’est comme une empreinte sur la neige. »

Inspiré par Artaud, Kafka, De Chirico…

Aujourd’hui âgé de 80 ans, Parmiggiani a très tôt inventé, dès la fin des années 1960, ce processus devenu depuis l’une de ses signatures. L’origine en remonte, a-t-il souvent raconté, à l’émotion ressentie en visitant une vieille maison de la campagne italienne, dont les objets venaient d’être enlevés. Chacun avait laissé l’empreinte de sa silhouette dans la poussière des murs, enfumés par la cheminée. Depuis cinquante ans, l’artiste s’efforce de redonner vie aux sentiments de ce jour-là. Chacune de ses Delocazioni nous emporte, nous déplace dans un ailleurs. « Dans l’enfance du temps, l’art était prière, a écrit l’artiste en 2006. ll reste très peu de cette beauté infinie. Maintenant, nous ne sommes même plus capables de prier. Nous marchons comme des aveugles dans les ruines. »

« Si l’on fait un trou dans le mur de n’importe quelle cathédrale du Moyen Âge, il en sort du sang ; si l’on fait un trou dans le mur d’un musée, il n’en sort rien. »

Claudio Parmiggiani

Ouvrir à nouveau les yeux, voilà ce à quoi il nous invite, en artiste qui cultive sa singulière solitude, mais aussi en tant que fin théoricien de l’art, auteur d’essais bouleversants. Nul hasard si, parmi ceux qui l’ont inspiré, il cite Andreï Tarkovski et son film Solaris, Antonin Artaud, Franz Kafka, Giorgio De Chirico ou encore Ingmar Bergman et Céline : autant de guides dans son voyage au bout de la nuit. Mais en ce sombre panthéon, son concitoyen le peintre Giorgio Morandi tient une place particulière, et ses natures mortes obstinées, son pinceau qui inlassablement revint sur les mêmes carafes et bouteilles, en camaïeu de grèges et gris. « Morandi a lui aussi travaillé sur le temps qui passe, poussant sa recherche jusqu’à l’impossible, comme le fait Claudio, explicite Michele Casamonti. Mais leur point commun essentiel, c’est que tous deux sont intéressés davantage par l’aura de l’objet que par l’objet lui-même, dans une logique radicalement opposée à la tradition du pop art. » Ou « la secrète et émouvante vie des choses », décrit l’artiste.

Dans l’exposition, le fantôme de Morandi parlera sans doute aux « regardeurs » les plus perspicaces. Sur l’une des parois, haute de 6 mètres, Parmiggiani a désiré poser un tout petit tableau, une nature morte. Michele Casamonti se souvient de leur conversation à ce sujet : « L’isoler sur ce très grand mur pourrait lui donner une dimension héroïque, m’a confié Claudio. Mais il ne l’a pas réalisé dans le format de 20 × 30 centimètres, traditionnellement utilisé par Morandi, mais légèrement plus grand, car, disait-il, « je ne veux pas qu’on pense que je l’ai oublié ». Il ne veut pas qu’on croie qu’il se met à sa hauteur. »

« Créer des lieux qui ont une voix »

Toujours « en conversation avec un lieu, jamais en feu d’artifice », selon les mots du galeriste, Claudio Parmiggiani a, tout au long de son parcours, été des plus sensible à la qualité d’un espace. Ceux où il intervient sont souvent chargés d’histoire, comme le Collège des Bernardins ou cette église, au couvent de l’Annonciation de Morsiglia, sur le cap Corse, dans laquelle il a posé une immense barque coupée en trois dans sa longueur, comme un écorché. Mais il eut aussi affaire à des lieux plus neutres, sans histoire, y insufflant « cette charge symbolique et émotionnelle qui incite le visiteur à entrer en empathie avec une situation qui déborde la simple appréhension physique et rationnelle d’un espace », décrit Catherine Grenier, commissaire de l’exposition au Collège des Bernardins.

Claudio Parmiggiani, Senza Titolo (sans titre)
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Claudio Parmiggiani, Senza Titolo (sans titre), 2008

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« Une grande spiritualité ; une grande pureté, avec une très belle lumière… » Aux yeux de Parmiggiani, le Collège des Bernardins reste « un lieu unique »

verre, métal, fumée et suie sur toile • Installation au Collège des Bernardins, Paris • © Photo Claudio Abate

Et de citer l’artiste lui-même : « Certains lieux ont une énergie, ils palpitent, d’autres pas. Si l’on fait un trou dans le mur de n’importe quelle cathédrale du Moyen Âge, il en sort du sang ; si l’on fait un trou dans le mur d’un musée, il n’en sort rien. Quand il n’y a rien, il faut transformer le lieu, lui donner des coups de pied, le secouer pour qu’il se réveille, construire dans ce lieu sans mémoire une autre mémoire, la tienne. J’ai le désir toujours plus fort non pas de produire des objets, si raffinés soient-ils, non pas de mettre en place de quelconque façon des objets dans l’espace, mais de créer des lieux psychologiques, des lieux évocateurs qui transmettent une secousse aux sens. Des lieux qui ont une voix, un cœur qui bat dans l’épaisseur des murs. Rendre sensible l’invisible. »

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Claudio Parmiggiani

Du 20 octobre 2023 au 20 janvier 2024

www.tornabuoniart.com

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